Fouzia Assouli: "Avec ce gouvernement, on continue de surfer sur le machisme" (INTERVIEW)

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FOUZIA ASSOULI
Fouzia Assouli/Facebook
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INTERVIEW - Elle est l’heureuse élue du "Prix Méditerranée pour les Femmes 2017". Fouzia Assouli, présidente de la Fondation euro-méditerranéenne des femmes (FEMF) et présidente d'honneur de la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes (FLDDF), s’est vue décerner ce prix le 13 septembre dernier, par la Fondation Méditerranée pour la Paix (FMP), en son siège à Naples, en Italie. "Ce prix, je le dédie à tous les Marocains et Marocaines qui bougent, qui se battent pour l’égalité homme/femme, pour un Maroc démocratique digne de ses citoyens et citoyennes", déclare Fouzia Assouli au HuffPost Maroc.

Émue, son prix, dit-elle, "est une reconnaissance du combat mené par tout le mouvement féministe au Maroc, d’autant que le contexte est très difficile en ce moment". Sur ce contexte et ce combat, Fouzia Assouli nous confie, dans cette interview, ses sentiments et sa conviction que beaucoup reste encore à faire au niveau des mentalités et des politiques.

HuffPost Maroc: Vous estimez que le contexte actuel dans lequel vous menez votre combat pour les droits de la femme est plus difficile au Maroc. Où situez-vous cette difficulté ?

Fouzia Assouli : Les femmes marocaines ont réussi à avancer, des changements législatifs ont bien eu lieu, des pas vers l’égalité ont été faits à travers, notamment, le code de la famille et la représentativité politique des femmes. Le Maroc a aussi constitutionnalisé l’égalité homme/femme, levé les réserves sur le protocole facultatif à la CEDAW (Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination Against Women, Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, ndlr)…

Nous nous attendions donc à des changements bien concrets, effectifs. Mais l’ancien gouvernement ne ratait pas l’occasion de dénigrer la femme, de lancer des messages patriarcaux et machistes. Il a remis en cause, par exemple, les violences à l’encontre des femmes, le travail des femmes, et favorisé, par des déclarations, la polygamie.

À cela s'ajoute la montée des conflits, de l’extrémisme religieux, du discours de la haine au niveau régional et international qui a instauré un contexte difficile pour la femme à tous les niveaux.

Quel en est l’impact sur la femme?

Dans ce contexte, les violences à l’égard des femmes sont désormais banalisées. On a bien constaté à quel point le viol l’est, en tout cas, et d’une manière catastrophique. On ne s’était jamais attendu à une situation pareille! Les viols, certes, existent, mais les criminels se cachaient, tandis qu’à présent, ils s'affichent publiquement. Nous vivons dans un état des lieux très grave dans lequel un climat de tension sévit.

Les femmes n’ont plus confiance face au manque de considération de la société et à des politiques qui ne prennent pas les choses en main. Du coup, quand une femme veut sortir, c’est un calvaire qu’elle affronte: quels vêtements porter et par où passer, quel avenir pour elle au Maroc... Heureusement que la société civile, le mouvement féministe marocain présent à l’échelle internationale, et les jeunes se battent encore pour faire bouger les politiques, même difficilement. Il n’y a pas que des forces de régression, ceux qui commettent des violences horribles. D’ailleurs le "Prix Méditerranée pour les Femmes" est une reconnaissance de ces efforts collectifs.

Que pensez-vous du projet de loi n°103-13 sur les violences faites aux femmes?

Nous attendions cette loi depuis 2006. Un projet de loi avait été élaboré à l’époque de Yasmina Baddou, et il a traîné. Du temps de Nouzha Skalli, ce projet de loi a pris une forme plus avancée. Il était, au moins, clair au niveau de la définition du concept même de la violence. On s’attendait, ensuite, à un projet de loi qui allait renforcer cette version, et être promulgué rapidement, pour une entrée en vigueur en 2013. Mais l’agenda gouvernemental de l’égalité, appelé "Ikram" (dignité), montrait déjà, à son intitulé, que l’approche droit a cédé la place à une sorte de bienfaisance. Et cela prouve l’hésitation du gouvernement qui ne peut apporter aucun changement.

On reste dans le flou, confiné dans l’idée culturelle: la femme passe au second plan. Les femmes ne sont pas citoyennes à part entière au Maroc. Certes, les mentalités ont la peau dure, mais les lois ont le pouvoir de guider les comportements, de les changer grâce aussi à l’éducation et la sensibilisation.

Avec ce gouvernement, on continue de surfer sur le machisme parce qu’il lui fait gagner des voix. Notre gouvernement manque de volonté politique pour le faire. Face au viol survenu dans un bus à Casablanca, au mois d’août dernier, le gouvernement n’a même pas réagi: pas de déclarations officielles, ni de mesures, et aucune mobilisation sur le terrain. Personne n’a rendu visite à la victime. On nous donne l’impression que le gouvernement n’a que Facebook, mais pas de pouvoir réel. Les politiques manquent à leur devoir de protéger les citoyens, violent le pacte social qui les unit dans la constitution. Laisser les inégalités prendre de l’ampleur va au-delà du respect de l’égalité, il impacte le développement du pays et son image à l’international.

Que proposez-vous ?

Il faut une loi claire, qui considère que la violence relève de la discrimination envers les femmes, que le viol conjugal est une violence. C'est nécessaire et pédagogique. L’objectif n’est pas, pour nous, la pénalisation, ni de mettre les gens derrière les barreaux, mais d'éduquer. Et là, la loi a un rôle à jouer afin que les femmes cessent d’être considérées comme objets sexuels qui appartiennent à leurs maris, à leurs communautés…

Dans votre plaidoyer, vous aviez soulevé, il y a quelques années, la question de l'équité dans l'héritage. Pensez-vous pouvoir y aboutir?

Cette question, nous l’avions soulevée à la LDDF (Ligue démocratique des droits des femmes) en 2008 et elle avait suscité un tollé incroyable. Nous avions réagi, à l’époque, à plusieurs plaintes liées au "taâssib" (héritage permettant aux proches du défunt d’avoir droit à l’héritage quand ce dernier n’a que des filles). Ce type d’héritage donne lieu à des drames sociaux: des femmes se sont retrouvées à la rue du jour au lendemain.

Pour nous, il a été légitime de lancer un plaidoyer contre cette injustice et nous en avons fait les frais. Nous avons fait l’objet d’attaques incroyables de la part d’extrémistes au Maroc et ailleurs qui instrumentalisent la religion pour maintenir une situation de privilège aux hommes, et sacraliser le régime patriarcal. Ils ne faisaient, en fait, que chercher des interprétations pour justifier la discrimination.

Avant, les femmes n’avaient pas de statut juridique indépendant et elles étaient prises en charge. Aujourd’hui, ce sont elles qui prennent en charge des familles. Pour nous, la question de l’héritage ne consiste pas à asseoir l’égalité, mais la justice. L’héritage, dans l’islam, n’est pas basé sur une discrimination entre les sexes. Il prône la justice. Nous avons le rite malikite qui nous donne les fondements nécessaires pour régler les questions sociales par "al ijtihad" (effort de raisonnement dans la Chariâ). Et que le CNDH (Conseil national des droits de l’Homme) ait pris l’initiative en 2015 de soulever la question de l’héritage est, pour nous, une avancée vers le lancement d’un vrai débat social.

Aujourd’hui, 19% de femmes sont chefs de familles, une famille sur cinq est dirigée par une femme. Elles sont actives partout. À cela s’ajoutent le phénomène des familles nucléaires que connait le Maroc et le fait que 80% des mariages se font l’extérieur de la famille. Nous ne sommes donc plus dans la structure familiale dans laquelle se conservait le patrimoine familial. C’est pourquoi nous n’abandonnons pas la question de l’héritage et nous estimons qu’il faut lancer un débat social.

Le droit à l’avortement est aussi un autre débat social que vous avez défendu. Sur quelle base avez-vous construit votre plaidoyer sur cette question?

Nous avions présenté un mémo sur la question en précisant que l’avortement, pour une femme, est d’abord un choix. Il n’est jamais facile à prendre et on ne peut jamais contraindre une femme à ne pas le faire, elle essaiera par tous les moyens d’avorter. Il est question, ici, de la libre disposition de soi. Comment peut-on forcer une femme qui, psychologiquement, n’est pas prête pour différentes raisons, notamment économiques, sociales ou d’âge, à poursuivre sa grossesse?

En fin de compte, les femmes disposant de moyens se font avorter avec l’assistance d’un médecin et les plus démunies vont vers les charlatans. Et c’est là où se situe la discrimination. Le droit à l’avortement permettrait au moins que ce soit fait dans un cadre médicalisé pour protéger la santé de la femme. Pour moi, cette question souffre aujourd'hui de l’hypocrisie sociale qui dicte sa loi. Il faut se poser des questions notamment sur l’avenir d’un enfant non désiré. Donnons aux femmes la chance de choisir!

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