Don du sang au Maroc: Tout ce que vous avez toujours voulu savoir

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POCHE DE SANG
Damidamouk
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REPORTAGE - C’est le même son de cloche à chaque période estivale: les stocks de sang atteignent des seuils critiques dans différents centres régionaux de transfusion. C’est le cas de la région de Marrakech où un nouveau centre a été inauguré le 15 septembre et de celle de Casablanca qui a lancé un appel aux dons au début du mois. Des opérations qui connaissent généralement un fort taux de participation, mais qui restent insuffisantes face aux besoins sans cesse grandissants en produits sanguins. Pour celles et ceux qui hésiteraient encore à franchir le pas, le HuffPost Maroc a fait le déplacement pour un don. Reportage.

Le plus fort de l’affluence enregistré la matinée

Quelques jours après l’Aïd, l’affluence reprend petit à petit au Centre régional de transfusion sanguine de Rabat. Attendant leur tour pour la consultation médicale, une dizaine de personnes ne semblent pas du tout dérangées de sauter le repas du déjeuner pour "accomplir leur devoir". "À partir de midi, les visites sont toujours moins importantes, la plupart des donneurs préfèrent venir la matinée", nous informe l’employée à l’accueil pendant qu’elle saisit les informations personnelles sur la carte d’identité que nous lui avons remise.

Une fois renseignées dans le système, ces informations sont imprimées sur une "fiche navette" que devra garder le donneur pour la remettre au médecin. L’entretien avec ce dernier est d’ailleurs un passage obligé pour donner son sang. L’entrevue est confidentielle et permet au praticien de s’assurer que le don ne présente aucun risque, ni pour le donneur ni pour le receveur.

Car si en règle générale toute personne âgée de 18 à 60 ans et en bonne santé peut donner son sang, il existe quelques contre-indications. C’est le cas si vous venez de recevoir des soins dentaires ou de subir une opération chirurgicale. "Comme les nouvelles contaminations de sang sont indécelables aux analyses les premiers mois, on demande à ces personnes d’attendre 6 mois après de telles interventions avant de faire un don", nous explique le médecin.

Sexe et drogue, des tabous persistants

L’entrevue est très courte et nous n’aurons répondu qu’à une dernière question relative à un éventuel traitement médical suivi avant de prendre congé. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, le médecin a fait l’impasse sur le volet sexuel et sur la consommation de drogues. Il n’a pas non plus cherché à connaître l’historique des derniers voyages accomplis, certaines destinations impliquant systématiquement des analyses pour déceler des maladies bien précises.

Une fois l’aval du médecin donné, direction la salle de prélèvement. Là, au milieu de différents appareils et instruments médicaux, trônent sept fauteuils bleus, disposés en deux rangées. Une fois installé sur l’un d’entre eux, la prise de sang peut débuter. "Cela prend d’habitude entre 10 et 20 minutes, tout dépend de votre débit", nous lance notre voisin de gauche avant d’ajouter "j’espère que vous avez pris votre petit-déj". Car une précision s’impose: même si les repas trop gras sont déconseillés avant un don, il est vivement recommandé de ne pas venir à jeun.

unite mobile don de sang

Une unité mobile de don du sang à Rabat

Attention au malaise vagal!

Une consigne que semblent ne pas avoir suivie deux jeunes donneurs présents qui font signe à l’infirmière avant de faire un malaise vagal. "Cela n’arrive pas souvent, mais nous sommes habitués aux personnes qui s’évanouissent ou ressentent le vertige lors du don", raconte l’employée qui arrête aussitôt la prise de sang et bascule en arrière le fauteuil des concernés. Leurs poches ne seront pas utilisées et sont immédiatement jetées. "À ce stade, les globules rouges migrent vers le cerveau pour l’irriguer, ce qui fait que nous obtenons un sang 'dilué' qui ne sera pas utile aux malades", explique-t-elle.

Deux poches en moins qui seront retranchées à la cinquantaine en moyenne qui sont collectées par jour. "Le jour de l’Aïd, nous avons à peine pu remplir sept poches tandis que ce chiffre peut dépasser 100 lorsque les associations locales se mobilisent" ajoute l’infirmière. Après le prélèvement, le donneur doit obligatoirement passer par la cafétéria du centre pour reprendre des forces. Là, un verre de lait, un yoghourt, un biscuit et une bouteille d’eau lui sont servis afin de se requinquer. Son prochain passage au centre se fera au bout d’une semaine pour récupérer les résultats de ses analyses et après 10 semaines pour un nouveau don (16 semaines s’il s’agit d’une femme).

Toutes les poches ainsi collectées serviront à sauver la vie des personnes accidentées, mais aussi de celles souffrant de maladies chroniques comme la leucémie ou les cancers. Rien qu’en 2016, le nombre de dons a atteint 313.654 au niveau national, ce qui représente une hausse de plus de 38% par rapport à 2010 selon les données du Centre national de transfusion sanguine (CNTS). "Ce qu’il faut savoir, c’est que contrairement aux idées reçues, les donneurs ne se font pas rares. La raison pour laquelle nous continuons à enregistrer des diminutions au niveau de nos stocks est parce que la consommation a explosé", nous confie Mohammed Benajiba, directeur du CNTS.

Cette dernière est passée de 323.478 produits sanguins labiles en 2012 à 605.721 en 2016, soit un bond de plus de 87%! Une conjoncture à laquelle le CNTS essaie de s’adapter en changeant son fusil d’épaule. "La donne a changé, il ne s’agit plus de recruter de nouveaux donneurs, mais de fidéliser ceux qui sont déjà sensibilisés", explique le directeur du centre. En effet, si les personnes qui ont donné leur sang en 2016 l’avaient fait deux fois, il y aurait assez de dons pour couvrir tous les besoins. Pour y arriver, le directeur a son idée. "Nos campagnes de communication devront se concentrer davantage sur le rapprochement entre le donneur et le malade qui a besoin de sang. C’est à travers ce lien que l’on peut inscrire le don du sang comme action prioritaire chez une personne déjà sensibilisée pour l’amener à donner plus souvent".

Stocks: Trois niveaux d’alerte

Une autre raison pour laquelle le CNTS ne souhaite plus faire appel à de nouveaux donneurs est la durée de conservation du sang. Globalement, cette durée varie de 5 à 42 jours selon la nature du produit sanguin et peut même atteindre une année pour le cas du plasma. "Après un appel au don, on peut collecter plus de 1.500 poches de sang dont uniquement 1.000 seront utilisées. Malgré l’engouement suscité, cela n’empêchera pas les centres régionaux de faire face à des baisses de stock dès le 6e jour si aucun autre don n’est fait entretemps", précise Mohammed Benajiba. Il faut donc fidéliser et non pas recruter pour arriver à réaliser cet équilibre précaire et très difficile à maintenir, de l’aveu même du directeur du centre.

Une veille permanente est justement mise en place pour surveiller cet équilibre. Les stocks sont vérifiés quotidiennement au niveau régional et chaque semaine au niveau national. Trois niveaux ont ainsi été définis: le niveau standard (couleur verte) correspond à un état de stock pouvant répondre aux besoins en produits sanguins sur plus de 7 jours. Le niveau intermédiaire (couleur jaune) correspond à un niveau de stock inférieur à 7 jours, mais supérieur à 2 jours. C’est lorsqu’on atteint ce niveau que les appels aux dons sont lancés de manière systématique. Le dernier niveau correspond à l’état critique (couleur rouge) et il est atteint quand les stocks en produits sanguins n’arrivent pas à couvrir les besoins de 2 jours.

Bien entendu, les niveaux diffèrent grandement d’une région à une autre même si globalement, les grosses agglomérations comme Casablanca et Rabat sont celles où l’on enregistre le plus de besoins. Dans cette dernière par exemple, et sur les 21 premières semaines de l’année 2017, le Centre régional était tout le temps en code "jaune". À noter qu’aucune région au Maroc n’a atteint le niveau critique durant la même période.

état du stock de sang

Don du sang: La chasse aux idées reçues

- On peut contracter une maladie en allant donner son sang

C’est une assertion difficile à soutenir quand on connaît les conditions d’hygiène strictes et les normes draconiennes avec lesquelles travaillent les centres de transfusion. À chaque prélèvement, une poche triple stérile à usage unique est utilisée tout comme l’aiguille qui est également stérile et à usage unique. La prise est effectuée par une personne qualifiée. "Ce système a été instauré au Maroc depuis 40 ans", précise Mohammed Benajiba. Par ailleurs, l’instauration d’un système de qualité dans les centres de transfusion et le projet de certification ISO 9001 inauguré au centre de transfusion de Rabat ont permis le renforcement du système de sécurité.

- Le groupe sanguin O est le plus rare

Le groupe sanguin O est ce qu’on appelle un donneur universel. Le sang d’une personne O peut être transfusé à tous les autres groupes, mais la même personne ne peut recevoir de sang que de son propre groupe. C’est cette spécificité qui est derrière l’idée de sa rareté... qui est fausse. En fait, le groupe O est le plus répandu au Maroc. C’est le groupe AB, receveur universel, qui est le plus rare. Si l’on descend encore plus dans le détail, les groupes sanguins se subdivisent également selon le Rhésus (positif ou négatif). Globalement, un groupe sanguin de rhésus négatif est toujours plus rare que son pendant positif. Ci-dessous la répartition des groupes sanguins dans la population marocaine.

GroupeRhésus positifRhésus négatif
O40%6%
A30%4%
B14%2%
AB3%1%

- Le sang est vendu au prix fort aux personnes qui en ont le plus besoin

Au Maroc, le sang est gratuit, que ce soit lors du don ou lors de la transfusion. Pourtant, les patients qui ont besoin de transfusion paient pour les produits sanguins. "En fait, le prix facturé ne correspond pas au produit sanguin, mais permet de couvrir une partie des frais des analyses et des frais de séparation et de stockage", précise Mohammed Benajiba, directeur du CNTS. En effet, à son prélèvement, le sang subit plusieurs tests et analyses: groupage sanguin ABO-Rhésus, phénotype Kell, dépistage des agglutinines irrégulières, dépistage des hémolysines, dépistage du sida, de l’hépatite B et C et de la syphilis...

Sans compter les frais engagés par les centres pour l’achat de matériel et machines ainsi que les unités mobiles pour les collectes de sang, dont la dernière a coûté plus de 4,5 millions de DH. "Concrètement, le patient ne paie le sang que dans un seul cas de figure: c’est lorsqu’il n’est affilié à aucune mutuelle ni bénéficiaire du RAMED. Autrement, c’est soit sa compagnie d’assurance soit l’État qui prend en charge les frais" ajoute le directeur du CNTS.

À noter qu’au Maroc, c’est la loi qui régit les modalités du don et du prélèvement de sang (loi n° 03-94) ainsi que les tarifs de cession du sang humain (décret n° 2-89-22, complété par l’arrêté ministériel n° 1885-03). Ainsi, on peut y lire qu’une poche de 450 ml de sang total est cédée à 360 DH par le Centre national de transfusion sanguine, qu’une poche de plasma frais congelé de 200 ml coûte 298 DH et qu’un pool de plaquettes déleucocyté-irradié (8 culots plaquettaires) atteint la somme de 3.140 DH.

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