Atlal: Il n'y a pas de héros, seulement des fracassés de la guerre

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ATLAL DOCUMENTAIRE DE DJAMEL KERKAR
Atlal. Un documentaire de Djamel Kerkar. | Atlal. Djamel Kerkar
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Atlal, le film documentaire de Djamel Kerkar exorcise dans les décombres de Ouled Allel les non-dits de la voisine Bentalha, et de «ces années là». En parlant aussi d’aujourd’hui.

Djamel Kerkar a fait comme les habitants de Ouled Allel. Il a joué la vie de son documentaire à pile ou face. Eux avaient misé leurs vies. En s’accrochant à leur village jusqu’à ce jour de 1996 où «la fille du voisin» a été enlevée puis exposée morte près des abattoirs. Pile on reste. Face on quitte. Atlal prend le risque existentiel d’une narration différée.

Il faut, dans le noir de la salle, sacrifier au temps «sensoriel». Sentir le lieu. En exhumer l’essence charnelle. Avant de recevoir un récit. L’intrigue est suffocante de «non-dits». Toute en suggestion aphone. Ici il s’est passé quelque chose d’impossible à nommer. Des images en noir et blanc fixent la magnitude du choc. Ruines silencieuses de dalles empilées et piliers dénudés. Filmés en caméscope amateur en octobre 1998. Comme des images volées, une année après. Après quoi ? Le contexte d’apocalypse installe d’entrée l’ambiance du « recueillement ». On ne parle pas ici. On écoute le vent qui descend de l’Atlas blidéen sur la Mitidja.

On regarde, en temps réel, les survivants se nouer à leur territoire maudit ; vergers à reboiser, arbres morts à brûler, nouvelles maisons à finir. Il faut se laisser apaiser avec ces longs plans-séquences inauguraux sans évasion possible. Et attendre. Le lieu le dicte. Mais quel est donc cet oppressant champ de ruines englouties par la végétation ? Djamel Kerkar a pris le pari artistique, saturé de conviction, de ne pas aider le spectateur à le savoir. A le re-situer. Pas au début. Pas sur le mode de l’information. Patienter. Ne pas partir. Pour recevoir l’offrande d’une mémoire du lieu qui, par bribes, rompt ses cloisons.

Trois générations qui ne parlent pas de cela

20 ans après le massacre de Bentalha, l’apogée de la guerre civile algérienne des années 90, Djamel Kerkar s’est emparé de l’âme de ce cœur de la Mitidja où tout s’est joué. A Ouled Allel, le 29 septembre 1997, six jours après la nuit sans fin de Bentalha, l’ANP a lancé la plus grande opération en contexte suburbain. Hélicoptères de guerres, blindés, infanteries, pour reconquérir Ouled Allel. Nous sommes à moins de 30 km des portes d’Alger, sur les berges ouest de Oued El Harrach. C’est de ce village abandonné, collé à Sidi Moussa mais séparé par l’Oued, que les assaillants sont, selon toute vraisemblance, partis à la tombée de la nuit du 22 septembre 1997. Pour massacrer le quartier de Boudoumi à Bentalha six kilomètres en aval. En détruisant pendant quinze jours maison par maison ce poste avancé du GIA si loin des maquis.

L’ANP a construit, face au naufrage moral de Bentalha, une légende en creux. Ouled Allel est le début de la reconquête physique du sol. Cette toile de fond en grande épopée de fumée et de sang, le film choisit de ne pas l’exploiter. Pour laisser le regard libre. L’esprit sans boussole. Atlal raconte le lieu d’aujourd’hui. Le cœur géographique de la Mitidja. Entre travail de la terre et vacuité de la ville. «Et trois générations qui se côtoient mais qui ne se transmettent rien».

Silence cathartique. Avant que Atlal ne relie par la parole ces ombres de Ouled Allel qui portent ses secrets. Le récit accélère le pouls. En une seule séquence les clés de «l’échec scellé d’avance» de l’insurrection islamiste dégénérée. Le vieux Ammi Rabah s’arrête net pour soupirer «Nous sommes d’ici. Nous sommes les enfants de la révolution. Cette terre nous n’allions pas la laisser. Ici ou ailleurs, nous sommes prêts à mourir pour elle». Les habitants de Ouled Allel se sont repliés au plus fort de la folie du GIA. Mais jamais très loin. Ammi Rabah a payé cet enracinement de huit morts dans sa famille. Il le dit et se tait. Djamel Kerkar s’en tient à son principe filmique. On ne sait pas si tous sont morts dans le même camp. Comme pour le père de Réda, 20 ans, sorti un jour de la maison pour ne jamais revenir. «On ne sait pas si c’est eddawla qui l’a pris ou s’il a été au maquis», confie, sourire résigné derrière d’inamovibles lunettes de soleil, son fils qui ne rêve que de harga, puisqu’ici «c’est la mort lente promise ». Dans le Ouled Allel de Atlal il n’y a pas de héros. Juste des fracassés de la guerre.

Ecouter Hasni, une fois, deux fois

Si le public survit à la phase silencieuse de Atlal, il sera forcément ému par celle de la parole qui se dévoile. Mais que dire alors de la troisième partie du film ? Celle où la musique vient en exorciste sortir les démons enfouis du mal-être à Ouled Allel. Une anthologie.

Pour faire œuvre, Djamel Kerkar s’est entêté à se tenir à distance hygiénique de la chronique politique de ces ruines chargées. Il produit, finalement, à son corps défendant, deux des moments les plus forts de la cinématographie post-traumatique en Algérie.

Le premier - Ammi Rabah rappelant les personnages de Buena Vista Social Club - nous révèle en larmes pourquoi le «djihad» terroriste ne pouvait pas gagner. Le deuxième est plus troublant. Il nous raconte en un autre moment Wendersien la perpétuation des années 90 sous nos crânes. Abdelkader, adulte sans âge, écoute Hasni et raconte à ses jeunes amis autour d’un feu hivernal ses années de guerre quand il faisait ses 18 mois de service militaire. En arrière plan, une patrouille pédestre de djounoud de l’ANP passe à la lumière d’un lampadaire. Un par un. A distance de sécurité. Toutes les 20 secondes. Tout est là.

Dans un cadre miraculeux. Le fantôme nocturne de l’insécurité, la voix assassinée de l’espoir et une impétueuse envie de brûler sa vie loin de ces ruines. Djamel Kerkar a pris 111 minutes pour dénouer le sortilège de Ouled Allel.

A Béjaia, aux 15es rencontres cinématographiques, des intervenants lui avaient fait le reproche prudent de la longueur et de la lenteur qui va avec. Ouled Allel méritait bien ce pari. Celui du ruissèlement du temps figé. Dans les ruines.

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