Laetitia Coryn: "Les jeunes au Maroc ont majoritairement soif de liberté en matière de sexualité" (ENTRETIEN)

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PAROLES D HONNEUR
Les Arènes
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DOCU-FICTION - "À ces femmes anonymes, nous avons inventé des visages. Et nous les avons, je l'espère, sorties de l'ombre", écrit Leïla Slimani en préambule du roman graphique "Paroles d'honneur", sorti cette semaine au Maroc. Une sortie orchestrée dans la foulée du lancement de "Sexe au mensonges", essai en lice cette année pour le prestigieux Prix Renaudot, et publié également aux éditions Les Arènes.

Si le propos abordé dans les deux ouvrages est similaire, livrant des tranches de vie pour témoigner de la réalité marocaine sur la question si tabou et délicate de la sexualité, l'adaptation en bande dessinée devrait avoir un impact différent pour évoquer ces questions qui tiennent tant à coeur à l'écrivaine, auréolée l'année passée du Prix Goncourt pour son roman "Chanson douce". "Avant d'être un individu, une femme est une mère, une soeur, une épouse, une fille garante de l'honneur familial et, pire encore, de l'identité nationale. Sa vertu est un enjeu public", souligne Leïla Slimani dans "Paroles d'honneur". Ajoutant avec espoir et détermination: "Il reste à inventer la femme qui ne serait à personne, qui n'aurait à répondre de ses actes qu'en tant que citoyen lambda et pas en fonction de son sexe".

Pour donner de la chair à son propos, Leïla Slimani s'est associée le talent de Laetita Coryn pour les dessins. En accompagnant Leïla Slimani à l'occasion d'un séjour au Maroc, l'artiste se plonge dans la culture locale, accompagne l'auteure dans ses rencontres, et s'abreuve d'émissions, de documentaires et de livres… De quoi enrichir ce qu'elle avait déjà pu observer par elle-même. "Je n’ai fait que ça en fait je crois, observer!", nous dit-elle. "J’en ai tellement vu et appris que ces quelques jours passés au Maroc ont été très constructifs pour moi".

leila slimani laetita coryn

Leïla Slimani et Laetitia Coryn, les deux auteures du roman graphique "Paroles d'honneur", adapté de l'essai de "Sexe et mensonges" signé par l'auteure franco-marocaine (aux éditions Les Arènes).

Laetitia Coryn avait déjà eu l'occasion d'exercer son crayon sur la question de la sexualité, dans l'ouvrage à succès, "Sex Story, une histoire du sexe". Elle nous explique cependant que ce précédent livre était traité avec légèreté et humour. "Le ton est donc très différent de 'Paroles d’honneur'", avertit-elle. D'autant que le dessin "frappe plus frontalement le lecteur que si la scène avait été décrite à l’écrit", considère Laetitia Coryn.

"Nous verrons sur le long terme s’il est bien reçu ou au contraire décrié", dit-elle. "En tout cas j’ai vraiment essayé de faire quelque chose de beau graphiquement, accompagnée de Sandra Desmazières à la couleur, car j’ai trouvé que ce que je voyais était beau. Dit comme ça, ça peut paraître un peu simpliste, voire niais, mais c’est vrai. J’espère que cela se ressentira à la lecture et qu’on aura de bons retours là-dessus, surtout de la part des Marocains", ajoute la dessinatrice.

Pour le HuffPost Maroc, Laetitia Coryn revient sur cette aventure graphique qui raconte un aspect du Maroc sans ménagement, ni condescendance, mais avec ce regard juste qui semble ne pas vouloir trahir la pensée de celles et ceux qui ont accepté de témoigner. Entretien.

HuffPost Maroc: De quelle manière s'est déroulée la collaboration avec Leïla Slimani pour l'adaptation en bande dessinée de son ouvrage, "Sexe et mensonges"?

Laetitia Coryn: Notre collaboration a commencé avec un voyage au Maroc, où j’ai pu accompagner Leïla dans sa famille et dans trois villes différentes: Rabat, Casablanca et Tanger. Nous y avons rencontré des féministes, des historiens, théologiens, journalistes, ou tout simplement des gens issus de différents milieux, du tisserand à la femme d’affaires. Pendant une semaine, j’ai pris des photos, observé le monde qui m’entourait, pour imaginer comment j’allais mettre en scène le texte de Leïla. À notre retour, nous avons adapté Leïla et moi l’essai en docu-fiction afin de donner un visage à toutes ces femmes qui avaient témoigné anonymement.

Fallait-il que "Sexe et mensonges" et "Paroles d'honneur" soient complémentaires, ou les avez-vous envisagés avec Leïla Slimani comme deux ouvrages distincts?

À l’origine, "Sexe et mensonges" et "Paroles d’honneur" ne devaient former qu’un seul et même ouvrage: un roman graphique. Seulement, au retour de notre voyage au Maroc, nous nous sommes aperçus avec l’éditeur que le texte de Leïla était très difficilement adaptable en BD, tout en se disant qu’il ne fallait en aucun cas le tronquer. Nous avons donc décidé de faire deux livres distincts, en assumant le fait que l’un soit un essai, et l’autre un docu-fiction, plus proche d’une histoire que l’on va raconter, un peu comme au cinéma. Il y a donc un travail de mise en scène supplémentaire dans la BD et en ça je dirais que les deux ouvrages sont tout de même complémentaires. Mais les textes, les témoignages sont identiques.

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Pensez-vous qu'aborder une question aussi taboue que la sexualité à travers le dessin, permette de faire passer plus de messages qu'à travers l'écriture?

Je ne sais pas si on peut faire passer plus de messages, mais on les fait passer différemment en tout cas ; tout simplement car on utilise des images et qu’une image va "parler" tout de suite, au premier regard. Par exemple la scène du viol, qui est une scène très dure, offre tout de suite du concret, tout en ne montrant aucune image choquante, et à mon sens frappe plus frontalement le lecteur que si la scène avait été décrite à l’écrit.

Vous aviez déjà publié un ouvrage dédié à la question de la sexualité. Le travail fourni pour les besoins de "Sex story, une histoire du sexe" a-t-il été d'une quelconque utilité pour celui effectué pour les besoins de "Paroles d'honneur"?

Quelque part, oui. D’un point de vue strictement technique, j’ai appris à travailler vite avec "Sex Story" car les délais étaient courts, un an pour faire 200 pages! Et en ce qui concerne la thématique, j’ai totalement désacralisé le sexe pendant la réalisation de "Sex Story", car j’ai compris beaucoup de choses en écoutant Philippe Brenot, le sexologue à l’origine du projet. Et j’ai réalisé aussi que certaines avancées en France dataient presque d’hier: il y a quelques décennies, les femmes n’avaient pas le droit d’avorter et l’homosexualité était considérée comme une maladie. Plus on connaît l’histoire de la sexualité, plus on la comprend et plus on est ouvert. Je crois que les "connaissances acquises" pendant la réalisation de "Sex Story" m’ont servi à défendre du mieux que j’ai pu le propos de Leïla. Enfin, je l’espère.

Plus on connaît l’histoire de la sexualité, plus on la comprend et plus on est ouvert.

De quelle manière les rencontres que vous avez faites au Maroc ont servi le propos abordé dans "Paroles d'honneur"?

J’ai accompagné Leïla dans des entretiens, comme par exemple aux Oulémas pour discuter avec Asma Lamrabet, que je garde comme l’une des plus belles rencontres de ce voyage. Nous l’avons écoutée pendant une heure, une heure de spiritualité et d’humanisme dont je ne suis pas ressortie indemne. Nous avons eu envie de lui rendre hommage dans l’album et lui avons dédié une scène entière. Sur une idée de Leïla, je l’ai située aux Oulémas, qui est un lieu magnifique et j’ai eu envie de transmettre mon ressenti à travers le dessin, avec des plans sur les "étoiles" qui ornent le plafond par exemple. Car personnellement, j’avais passé un moment hors du temps, presque poétique. J’en ai vécu plusieurs au Maroc, mais c’est celui-ci que j’ai mis le plus en exergue.

Que connaissiez-vous de la société marocaine et de la question des relations sexuelles?

Pas grand chose à vrai dire et absolument rien sur la question de la sexualité. J’étais une feuille vierge sur laquelle il fallait qu’on écrive une histoire. J’en ai appris un peu plus à travers Leïla, sa famille, ainsi qu’une amie qui travaille au Maroc en tant que chercheuse. Et il me reste encore tout à apprendre car il y a de nombreux aspects de cette société que je n’ai pas pu voir. Or, pour découvrir et connaître réellement un pays et ses moeurs, il faut y passer beaucoup de temps.

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Qu'avez-vous, à l'inverse, appris au Maroc lors de la réalisation de cette bande dessinée?

Tout d’abord, je n’avais jamais été dans un pays où État et religion sont liés. Je n’étais pas surprise car je le savais, mais je n’étais pas habituée. Ensuite, j’ai vu énormément de solidarité entre les gens et pas seulement les Marocains entre eux. Beaucoup de dignité aussi, de générosité. Il m’est bien sûr arrivée d’être choquée par tout ce que j’ai entendu de la part des personnes qui ont témoigné, ou par des évènements décrits dans le texte de Leïla, mais par ailleurs, je voyais toujours un aspect positif derrière: suite à une injustice, les Marocains se rassemblent et manifestent, il y a beaucoup de solidarité. Je pense entre autres à l’affaire de la jupe à Inezgane, ou du baiser de Nador. Et en interrogeant des jeunes, on s’aperçoit qu’ils ont majoritairement soif de liberté en matière de sexualité.

Et de manière plus globale pendant ce voyage, en tant que Française, je n’avais forcément pas le même point de vue qu’une Marocaine. Il a donc fallu que je me remette en question pour essayer de comprendre et de m’ouvrir, sinon je n’aurais pas pu accompagner pleinement Leïla pour la réalisation de la BD. Ce fut pour moi un voyage très édifiant.

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