Sur Facebook, un groupe incite les jeunes marocains à l'immigration clandestine (et beaucoup sont prêts à partir)

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IMMIGRATION - C'est une page Facebook qui fait froid dans le dos. Créée à la fin du mois d'août, elle incite clairement les jeunes Marocains à tenter leur chance en Europe en fuyant illégalement le pays, notamment vers l'Espagne. Et ils sont des centaines à vouloir partir.

Suivie par près de 1.800 personnes, cette page, que nous avons choisi de ne pas partager, publie depuis deux semaines de nombreux posts poussant les jeunes à quitter le pays depuis les côtes de la région de Nador, moyennant 7.000 dirhams.

Les internautes tentés par l'immigration illégale sont appelés à indiquer simplement leur numéro de téléphone dans un commentaire, afin que les prétendus passeurs, qui ne dévoilent bien entendu ni leur identité, ni leur coordonnées, puissent les joindre. Seul un descriptif, aussi bref que cynique, annonce l'objet du groupe: "système de transport".

Entre espoir et méfiance

L'alerte a été donnée par une lectrice qui a contacté la rédaction du HuffPost Maroc. Choquée par le groupe, elle a à plusieurs reprises signalé la page au réseau social, pour dénoncer cette "page Facebook qui incite les jeunes à prendre le large", en vain. Si certaines publications ont été supprimées, d'autres sont pourtant toujours visibles.

Sur une photo de jeunes à bord de ce qui ressemble à une embarcation de fortune, un jeune internaute tague un ami dans les commentaires, en ajoutant: "bientôt nous prendrons le même selfie".

migrants clandestin

Sur un autre post, commentant une photo où l'on voit un groupe de jeunes souriants, l'administrateur invite les membres du groupe à prier pour ces migrants "qui ont fait un départ à 10h", le matin-même. En commentaires, la plupart en appelle à dieu pour assurer leur salut, tandis que d'autres ajoutent leurs numéros de téléphone et des demandes de ce type: "Mes frères, trouvez-nous une solution, nous aussi nous voulons quitter le pays, voici mon numéro".

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D'autres encore se montrent méfiants, indiquant avoir donné à plusieurs reprises leur numéro de téléphone sans résultats, ou incitant les internautes à faire preuve de prudence.

Plus rares, certains rappellent le danger d'une telle entreprise, à l'instar de cet internaute qui poste la photo d'un migrant noyé en commentant un post plus récent, et qui en appelle à la responsabilité des créateurs de la page: "et de cela, pourquoi n'en parlez-vous pas?"

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Pour que la roue tourne

Parmi les nombreux numéros postés sur la page dans l'espoir de partir, nous en avons joint quelques-uns et recueilli les témoignages de ces candidats à l'immigration clandestine, pour l'instant toujours au Maroc. "Je ne sais pas si c'est un groupe sérieux. Je n'ai pas cherché à me renseigner davantage, mais je me suis dit que j'allais tenter ma chance en donnant mon numéro. Mais il ne m'ont pas appelé", dit Abdelilah*, manifestement déçu.

Il ajoute cependant dans un élan bienveillant: "écoute, je te conseille d'oublier ce groupe. Je pense qu'ils exploitent avant tout la détresse des gens. Oui, c'est vrai que moi aussi je l'ai fait, mais ça ne s'est pas concrétisé, je n'ai pas été retenu pour l'embarcation qui partira bientôt. C'est vrai que je ne suis pas sûr de la fiabilité de ce groupe, et que je n'ai aucun contact avec les gens qui l'administrent. Mais oui, je veux partir. Quand on est inactif et qu'on ne trouve pas de solution, on se dit autant partir et essayer de faire en sorte que la roue tourne", poursuit-il.

"J'ai donné mon numéro sur la page mais je n'ai pas été appelé", indique pour sa part Omar. "Je connais en revanche des gens qui ont été retenus et qui s'apprêtent à payer la somme demandée le jour où ils partiront. Et on m'a dit que d'autres étaient déjà partis. Mais dans ce genre de démarche, rien n'est garanti. Il faut bien connaitre les organisateurs et avoir un bon relationnel avec eux, avant de se risquer à leur donner de l'argent. Et avec un peu de chance, on peut espérer monter à bord à notre tour".

À cet autre candidat à l'immigration illégale, Ilyass, convaincu que "certains sont bel et bien partis grâce à ce groupe", on fait observer que rien ne garantit l'origine ou la fiabilité des photos qui figurent sur la page Facebook, et qui montrent de jeunes hommes souriants à bord d'embarcations de fortune, ou arrivés sains et saufs en Europe. Un peu déstabilisé, Ilyass reconnait ne pas s'être posé la question, qu'il s'est avant tout laissé séduire par la promesse d'un avenir meilleur.

Un nombre de migrants en forte hausse

Contactée par le HuffPost Maroc, la chargée de communication du ministère de l'Intérieur a indiqué ne pas avoir eu vent de cette page Facebook, et assuré que le ministère allait étudier de près celle-ci afin de voir si cela relèverait de ses compétences.

Le nombre d'arrivées illégales sur les côtes espagnoles aurait plus que doublé en un an, selon le président de l'agence européenne Frontex, qui s'occupe de la gestion des frontières extérieures de l'UE.

14.000 personnes auraient ainsi rejoint l'Espagne depuis le Maroc, et le nombre de migrants clandestins de nationalité marocaine serait également en forte hausse. Certains observateurs politiques et associatifs imputeraient cette hausse à la crise dans le Rif, qui pourrait avoir poussé de nombreux jeunes à quitter le Maroc.

Ce week-end, des photos publiées par le média local Nador City montraient une dizaine de jeunes dormant dans des filets de pêche au port de Béni Ensar, près de Nador et de l'enclave espagnole de Melilla.

Selon Omar Naji, président de la section de Nador de l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH), ces garçons, qui viennent de toutes les régions du Maroc, "restent dans ce port pour espérer passer en Europe par le biais des bateaux ou camions de marchandises".

Ils seraient entre 200 et 300 dans cette ville à attendre une occasion pour atteindre le continent européen, livrés à eux-mêmes.

*Tous les prénoms ont été modifiés pour garantir l'anonymat des personnes ayant témoigné.

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