En attendant les hirondelles: La catharsis esthétique de l'après-guerre est enfin là

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KARIM MOUSSAOUI
Le realisateur algerien Karim Moussaoui. AFP PHOTO / Eric CABANIS (Photo credit should read ERIC CABANIS/AFP/Getty Images) | ERIC CABANIS via Getty Images
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En attendant les hirondelles le long métrage de Karim Moussaoui qui a ouvert les 15es journées cinématographiques de Bejaia propose une nouvelle esthétique des années algériennes post traumatiques.

Un quinquagénaire cossu et tortueux – l’excellent Mourad Djouhri suggérant dans chaque pli de son visage l’impasse du temps – perd un peu le fil de sa vie. Dans Alger, telle qu’elle s’est étalée, si loin de son centre haussmannien.

Une jeune fille ténébreuse, Hania Amar en belle archétype suburbain – jean et voile - des années post-traumatiques - se déhanche entre deux destins. Egarée dans les canyons d’un grand territoire.

Un sémillant médecin provincial en quête de mariage avec sa cousine, - Hassan Kechach très convainquant en célibataire tardif - chavire sous une fulgurante réminiscence des années 90. En attendant les Hirondelles de Karim Moussaoui est la première esthétique aboutie sur la résilience en trompe-l’œil des Algériens de l’après-guerre civile. Sans partie pris civique ?

Le premier long métrage de l’ancien fondateur-animateur du ciné club Chrysalide ne concède rien à l’attente « anthropologique » des publics européens préconfigurés par les news en boucle. Ceux des co-producteurs français et allemands. Film en code local. C’est, dès les premiers plans, le premier clin d’œil complice avec le public algérien. La contrepartie est exigeante. Accepter de se regarder. Dans l’enfermement des existences. Le décor chaotique des paysages urbains. Et les sollicitations troublantes du grand large.

Karim Moussaoui a calé sa caméra sur la ligne de rupture entre deux possibles. En fait, deux abîmes. La proximité vertigineuse du vide est toujours présente, d’un plan à l’autre. Mourad, doit il basculer et accepter, pour la première fois, de verser un pot de vin ou doit-il renoncer au gros marché qui sécurisera son entreprise ? Le renoncement n’est il pas de "faire comme les autres"? La jeune Aicha peut-elle encore écouter son cœur et son corps et fuir son destin nuptiale de la « raison » ?

La route pour échapper au destin écrit

Dans En attendant les hirondelles, le mal-être des personnages serait banalement camusien, s’ils n’étaient pas des Algériens figés dans un entre-deux. Leur après-guerre. Un lieu immobile, suggéré par la nudité glaçante des plans de Mouassaoui ; chantiers de nuit, oasis improbables, introspection plein écran. Les intrigues sont un prétexte. Elles se perdent au fil des «switch » du scénario.

Pour aller où ? L’Algérie « nouvelle » n’est pas fiable. Pour Biskra mieux vaut éviter les tunnels de Lakhdaria en rénovation perpétuelle. « L’ancienne route est plus sure ». L’Algérie est une petite Amérique. L’espace intérieur est grand. Il propose encore le mouvement quand la vie se fige. Dans la tentation du road movie, celle des échappatoires.

Les personnages ont toujours la main sur leur vie. Le choix. Ils peuvent la noyer dans une évasion musicale. Une fresque de Emir Kusterica. Ou l’épiloguer en renonçant à un pays « trop compliqué » pour venir s’y installer quand on a grandi en France.

Les personnages d’En attendant les hirondelles sont finalement libres. Surtout les femmes. Elles fuguent sans cesse. Détournent les codes - comme Sonia au début du film, prégnante en citadine divorcée. Où s’échafaudent d’ingénieux stratagèmes de la survie. Comme Nadia Kaci dans le personnage lumineux d’une ex-kidnappée des maquis islamistes.

En attendant les Hirondelles pouvait être le requiem pesant des dernières années Bouteflika. Congestionné. Pessimiste. Comme, en son temps, « l’homme qui regardait par la fenêtre » de Merzak Allouache avait capté le spleen fugace qui allait assombrir les années Chadli.

Chez Moussaoui rien n’est écrit à l’avance. Une fenêtre est toujours ouverte sur un autre possible. Cette possibilité du choix a un prix. Il est tacite. Déstabilisant. Il nous attend au bout du voyage. Avons-nous toujours fait le bon choix pour éviter le pire ? Une « éthique » de la lâcheté citoyenne ordinaire se dessine prudemment au deux bouts du film. Non-assistance à personne en danger. Et si la braise ardente du refoulé collectif des Algériens était celui là ? Ne pas avoir agi comme il fallait pour se protéger du déferlement des violences des années 90.

Question explicite sur la ligne de vie du médecin face à la rescapée du maquis. Le lieu imaginaire inaudible qui travaille l’univers de Moussaoui. Et donne une force dérangeante à son écriture cinématographique.

La résilience des Algériens est fragile. Karim Moussaoui l’avait chuchoté dans Les jours d’avant, son premier essai. Il a, avec ce premier long métrage, réalisé une œuvre charnière du cinéma algérien, pour le dire plus haut. Sur un faux air détaché. Il en reste un héritage clinique. Un enfant qui crie lorsqu’on le touche. La névrose collective de l’après-traumatisme aussi n’est pas une fatalité sous le soleil de Ghoufi dans le sud Aures. Elle a son antidote. La guitare de Lotfi Attar. A voir et à écouter absolument.

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