"The State" : la série polémique sur Daech est-elle réaliste?

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La série "The State" embarque les téléspectateurs à l'intérieur de Daech. | capture d'écran/canalplus
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Les derniers épisodes sont diffusés sur la chaîne française Canal+. Quelques jours après les attentats de Barcelone, la série est accusée de rendre le djihad "glamour".

SÉRIE - Dans la mini-série "The State" dont les deux derniers épisodes sont diffusés ce lundi 11 septembre sur la chaîne française Canal+, le réalisateur Peter Kosminsky montre Daech, de l'intérieur. En quatre épisodes de 52 minutes, on suit le parcours de quatre aspirants djihadistes, deux femmes et deux hommes, qui quittent l'Angleterre pour rejoindre Raqqa, en Syrie. Les épisodes montrent l'excitation de leur arrivée, jusqu'à leur désillusion devant l'atrocité de leur nouveau quotidien, rythmé par les bombardements, la charia très stricte, la peur, les exécutions sommaires et les corrections publiques.

Déjà diffusés en Angleterre au lendemain des attentats de Barcelone, le scénario et la réalisation sont mal passés outre-Manche. Accusée de rendre le djihad "cool" ou "glamour" selon certains médias, cette série est pour d'autres, au contraire, un antidote aux vidéos de recrutement de l'organisation terroriste, comme l'écrit Le Monde. Mais cette série sur Daech est-elle pour autant réaliste?

Pour Jean-Manuel Escarnot, auteur de "Djihad: c'est arrivé près de chez vous" qui travaille sur le sujet depuis 1998, "The State" était une excellente idée avec un très bon parti-pris, mais la série n'est pas à la hauteur. "Il y a quelques scènes fortes, mais tout ce qu'il y a autour, ce n'est pas réel. Il y a beaucoup trop de raccourcis", explique-t-il au HuffPost. Pour le journaliste, le réalisateur déjà connu pour "Le Serment" ou "Les Graines de la colère" s'est visiblement arrangé avec des détails importants. Cela écrase la crédibilité de la série.

Un quotidien trop romancé

C'est d'abord la retranscription du quotidien qui est accusé d'avoir été trop romancé. Dans les épisodes, les soldats sont riches, ils mangent des festins préparés par leurs esclaves, vivent dans des villas. Ils sont beaux, toujours bien habillés. "C'est du cinéma. Ce qui n'est pas montré, c'est la paranoïa quotidienne et la méfiance à l'intérieur même des rangs de Daech, les interrogatoires permanents, la violence, les nombreuses restrictions et la vie quotidienne sous tension", raconte l'expert. "Quand les hommes et les femmes arrivent sur place, c'est très dur pour eux, ils sont tous malade à cause de l'eau et de la nourriture de mauvaise qualité. Ils maigrissent beaucoup, souffrent de gastro, car ils s'adaptent difficilement à la réalité sur le terrain. Et quand les soldats reviennent de la guerre, ce n'est pas pour retourner dans des villas, mais dans des immeubles qui sont réquisitionnés. Ça, rien ne le montre dans cette série", ajoute-t-il.

A ses yeux, "The State" est également peu crédible sur le plan historique. "Le scénario se déroule après l'instauration de l'Etat Islamique et la bataille de Kobané, à en croire certains détails plutôt aux alentours de fin 2015, début 2016. Mais ce que Peter Kosminsky en montre dans l'esprit, c'est plutôt le tout début, les 6-8 premiers mois. Or, à cette époque, il y avait certes une sorte d'euphorie, mais les soldats se trouvaient loin des zones de combats et étaient épargnés par les bombardements. C'est très imprécis."

Des personnages humains

Parmi les moments très forts de la série: une vente femmes et de jeunes filles alaouites, devenues esclaves sexuelles et soumises au désir des soldats. Cette scène va jusqu'à écœurer Jalal, l'un des personnage principaux. "C'est très certainement proche de la vérité, et pertinent de le mettre en avant", estime Jean-Manuel Escarnot. "Ce qui est faux en revanche, c'est qu'un soldat comme lui puisse se permettre d'acheter des esclaves très peu de temps après son arrivée. C'est un 'privilège' qui est réservé aux chefs. Les soldats vivent avec environ 400 euros par mois, une somme qui a été réduite de moitié vers la fin de l'année 2015."

D'autres scènes ont également heurté la sensibilité des spectateurs et des critiques, comme celles de décapitation en pleine rue, de femmes violemment battues pour avoir désobéi ou d'enfants qui jouent au foot avec une tête décapitée. Pour chacune, on vit les émotions des personnages principaux de l'intérieur alors qu'ils comprennent progressivement que Daech n'est pas ce qu'on leur avait promis. "Le fait qu'ils soient humanisés, c'est bien. Ça correspond aussi à la réalité, car une partie de ceux qui rejoignent la Syrie le font par choix politique, comme c'est le cas pour la jeune médecin", note notre expert.

"La désillusion, c'est très brutal pour eux. D'ailleurs, beaucoup de candidats au suicide s'inscrivent sur les opérations martyr à cause de ce sentiment. Ils ont l'impression de s'être fait avoir et ne savent plus quoi faire", analyse le journaliste. Un point en faveur du réalisateur, qui arrive toutefois trop tard pour lui: "Tout ce qui les dérange, ils le voient dès leur premier jour. C'est dommage que ça arrive si tard dans la série".

Peter Kosminsky a fait plus de 18 mois de recherches avant de se lancer dans la réalisation, mais sans remettre en cause son travail, pour Jean-Manuel Escarnot, il aurait fallu se pencher d'avantage sur la question. "Peut-être que quatre épisodes, c'est aussi trop court. Deux de plus auraient permis d'éviter les raccourcis grossiers et de trop romancer le scénario lorsque le réalisateur ne savait plus comment faire avancer l'histoire", résume-t-il.

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