Pourquoi tant de personnes refusent de quitter leur maison avant un ouragan

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Des habitants contemplent les dégâts causés par le passage de l'ouragan Irma en République Dominicaine. | RICARDO ROJAS / REUTERS
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OURAGAN - Face à l'arrivée imminente de l'ouragan Irma, les amis et la famille de Diane Berberian ont été si nombreux à l'inviter à trouver refuge chez eux qu'elle a été obligée d'éteindre son téléphone mardi soir.

Malgré les avertissements des autorités, qui ont appelé 5,6 millions de personnes à évacuer ce samedi 9 septembre, cette Floridienne de 59 ans ne quittera pas St. Petersburg pour la simple raison qu'elle ne peut pas se le permettre. Il lui faudrait plus de 800 euros pour prendre un vol pour Philadelphie, où elle a de la famille, en partant de Tampa (il lui est pourtant arrivé de trouver un billet de dernière minute pour moins de 200 euros).

Cette quinquagénaire ne conduit pas, car elle est malvoyante. De toute façon, les stations-service de tout l'État sont presque à court d'essence. Elle vit seule et n'a pas de famille dans la région, mais ses amis pourront la conduire à un abri si cela s'avère nécessaire.

Quoi qu'il en soit, ce ne sera pas son premier ouragan. "J'ai déjà vécu ça. Je fais attention aux prévisions météo, et je ferai rien de stupide", nous dit-elle. Diane Berberian n'est pas une exception: nombre de gens ne peuvent s'enfuir à l'aube d'un tel événement climatique, même lorsqu'il s'annonce aussi dévastateur qu'Irma.

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Diane Berberian ne quittera pas St. Petersburg avant la tempête: elle ne conduit pas, et un billet d'avion lui coûterait trop cher.

Cet ouragan rétrogradé en catégorie 3, mais qui devrait se renforcer dans les prochaines heures et qualifié d'"extrêmement dangereux", a déjà fait plusieurs morts dans les Antilles et devrait frapper la Floride ce samedi dans la soirée. Mais sa trajectoire est toujours incertaine. Le gouverneur de la Floride, Rick Scott, a décrété l'état d'urgence lundi dernier, et des évacuations obligatoires ont eu lieu dans les îles Keys et certaines zones du comté de Miami-Dade.

Les autorités du comté de Pinellas, où habite Diane Berberian, ont ordonné jeudi le départ des habitants des zones côtières et des occupants de caravanes.

"On se souviendra de cet ouragan pendant des générations", estime Brian McNoldy, spécialiste de ces phénomènes à l'université de Miami. Mais la situation a beau être exceptionnelle, face au vent qui se lève, nombre de Floridiens n'ont pas d'autre choix que de rester sur place.

On est souvent critique envers les habitants qui "choisissent" de ne pas partir avant une forte tempête. Selon une étude menée en 2010 par l'université Northwestern, la majorité des personnes interrogées avaient une bonne opinion des victimes de l'ouragan Katrina qui avaient accepté d'être évacuées, les qualifiant de "travailleuses" et d'"indépendantes". Au contraire, les autres étaient décrites comme "paresseuses, négligentes et entêtées".

Ces jugements très sévères ne pourraient pas être plus éloignés de la réalité.

14% des personnes qui n'ont pas quitté la Nouvelle-Orléans avant l'arrivée de Katrina étaient atteintes d'un handicap physique. 55% ne disposaient pas d'une voiture ou d'un autre moyen de locomotion. Enfin, 68% n'avaient ni compte en banque, ni carte de crédit valide, comme l'a révélé une étude du magazine Pacific Standard en 2015.

Tenter de partir est parfois tout aussi dangereux que de se mettre à l'abri

Le mois dernier, les conditions de voyage ont joué un rôle clé dans la décision des autorités texanes de ne pas ordonner le départ des populations avant l'ouragan Harvey. Elles ont alors estimé que les risques liés à une évacuation massive seraient plus importants que ceux de la catastrophe elle-même, rapporte le Los Angeles Times.

Leurs craintes n'étaient pas sans fondements: d'après un rapport de la Chambre des représentants du Texas, 60 des 118 décès liés à l'ouragan Rita, qui a frappé le sud-est de l'État en 2005, étaient dus aux mouvements de population. Parmi leurs causes, le Times cite entre autres des coups de chaleur et des rixes sur les routes encombrées.

"Il est complètement impossible de jeter 6,5 millions de personnes sur les routes", déclarait Sylvester Turner, le maire de Houston, quand Harvey noyait sa ville sous des pluies diluviennes. "La situation est déjà grave? Donnez un ordre d'évacuation et vous créerez les conditions d'un véritable cauchemar."

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22 septembre 2005, à l'est de Houston: Martha Velazquez attend sur la route au milieu des embouteillages, parmi tous les habitants tentant de fuir l'ouragan Rita.

Pour les Floridiens disposant d'une voiture et de carburant, il n'est pas certain que la fuite soit une option plus sûre. Dans cette péninsule longue et étroite, une évacuation de masse pourrait provoquer des kilomètres d'embouteillages, signale CNN.

L'avion n'est pas non plus la solution idéale: de nombreux vols programmés à partir de vendredi ont été annulés. Le prix des billets de dernière minute pour quitter l'État est monté jusqu'à 2500 euros, indique le Miami Herald.

De nombreuses compagnies aériennes ont affirmé qu'elles n'augmentaient nullement leurs prix en fonction de la demande, ce qui serait illégal en situation d'état d'urgence. American Airlines a ainsi assuré le Miami Herald que sa grille tarifaire n'avait pas changé, et que l'entreprise avait augmenté ses capacités afin de venir en aide aux populations en détresse. La compagnie JetBlue a même établi un plafond d'environ 80 euros pour ses vols directs au départ de la Floride, mais les billets concernés se sont très vite écoulés.

Les bus sont en général l'une des possibilités les plus abordables. Un billet aller Miami-Caroline du Sud coûte environ 150 euros. Mais c'est déjà trop pour les plus démunis.

Quant à ceux qui ont les moyens physiques et financiers de partir, il leur faut encore trouver un point de chute. Contrairement à Diane Berberian, tout le monde n'a pas des amis ou de la famille en capacité de leur ouvrir leur porte pour une durée indéterminée.

Camillus House, une association de Miami qui vient en aide aux personnes sans abri, s'est préparée toute la semaine à soutenir tous ceux qui n'auront nulle part où aller pendant l'ouragan. Ses pensionnaires sont au nombre de 1100, et elle prévoit d'y ajouter encore 100 personnes. Pour ce faire, l'organisme va à la rencontre des SDF dans la rue, fait le plein de provisions et cherche des bénévoles supplémentaires pour remplir des sacs de sable et préparer des sandwichs.

Pour les laissés-pour-compte de la ville, les ONG de ce type pourraient représenter l'unique possibilité de refuge.

"Les sans-abri sont obligés de rester sur place, faute de moyens de s'enfuir", conclut Sam Gil, directeur adjoint du marketing et de la communication de Camillus House. "La situation est extrêmement délicate pour les populations les plus vulnérables."

Cet article, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.

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