Si les hommes avaient des cornes: combats de béliers, les photos de Youcef Krache

Publication: Mis à jour:
Imprimer

C’est un peu comme s’il avait été contaminé à son insu par une passion que vivent et pratiquent d’autres que lui. Atteint par le virus, il ne peut plus s’empêcher de les prendre en photo. Pour faire des images qui sont chacune une oeuvre d’art à part entière, tout et partie à la fois d’un ensemble incroyablement saisissant: l’univers occulte des combats de béliers en Algérie.

combats de beliers youcef krache

L’orfèvre qui a réalisé ces créations est Youcef Krache.

Les photos qu’il fait des combats de béliers ne mettent pas en scène le spectacle de la cruauté. On ne voit, par exemple, pas de photos où les moutons se battent à proprement dit, d’ailleurs l’une des rares photos de l’arène et du public est un peu paradoxale et révèle probablement l’ambivalence que ressent le photographe face à ce monde qui le fascine: deux énormes béliers usant de toutes leurs forces pour ne pas s’affronter tandis que leurs “maîtres” les “humains” usent de toutes leurs forces pour les faire se rencontrer et se battre. Deux forces contraires: les humains voulant à tout prix forcer le combat, les animaux le refusant, à cor et à cri.

combats de beliers youcef krache

Youcef Krache, 30 ans, poursuit de ses objectifs les organisateurs de combats de béliers depuis trois années et son oeuvre sur le sujet est encore inachevée, dit-il, en dépit d’une exposition très remarquée au Musée d’art moderne d’Alger, le MAMA, en mai 2017.

L’univers des combats “c’est un peu comme une île imaginaire” sur laquelle il a été admis. “C’est tabou, la religion l’interdit à cause de la souffrance infligée aux animaux mais ceux qui pratiquent les combats continuent de le faire tout en étant conscients de cet interdit, ils sont prisonniers de leur passion, le spectacle est plus fort”, explique Youcef dans une voix incroyablement douce.

combats de beliers youcef krache

Il n’y a pas du tout de lien, dit-il encore, entre la période de l’Aid el Kbir et les combats de moutons. C’est quelque chose qui a toujours existé et qui se pratique à longueur d’année, “seuls les amateurs le pratiquent pendant l’aid, les pros, eux, le font tout le temps”.

L’intérêt que porte Youcef Krache pour les hommes qui élèvent des moutons dans le but de les faire se battre s’est fait de manière graduelle: “la première étape, j’avais peut-être 5 ou 6 ans et j’ai découvert pour la première fois une pièce de monnaie de 4 douros (rab3a douros) et ça m’a marqué”.

combats de beliers youcef krache

La “deuxième étape” c’était quelques années plus tard, durant les semaines précédant l’aid, lorsque Youcef, dernier garçon, ultra choyé, d’une famille de sept enfants, est intrigué par l’obsession de ses grands frères: “ils insistaient tellement auprès de mon père pour qu’il nous ramène un grand mouton, le plus grand possible, avec d’énormes cornes… c’était dans le but d’organiser des combats avec les moutons des voisins”.

combats de beliers youcef krache

Et puis, vint la dernière étape, lorsque Youcef Krache, adulte et artiste, se met à nourrir le désir de créer une esthétique autour des combats de béliers: “je voulais travailler sur le mythe d’Ibrahim et du sacrifice”.

combats de beliers youcef krache

“Les hommes qui organisent les combats, ils ramènent les agneaux tout petits. Ils font suivre aux agneaux un traitement spécial pendant deux ans, il est vrai, pour en faire un animal de combat mais en même temps, ils développent une relation très forte à leur bête, qui devient un peu comme leur enfant et un jour ils doivent l’emmener au combat. Parfois, même si c’est assez rare, il arrive qu’ils soient obligés de le tuer pour mettre fin à des souffrances causées par une grave blessure. J’en ai vus qui étaient effondrés”, raconte Youcef les yeux submergés d’empathie.

combats de beliers youcef krache

Et pourtant, le traitement que font subir pendant deux années ces hommes “à leur petit” s’apparente à un régime “souffrance et pression” dans le but d’en faire un animal plus agressif qu’il n’est naturellement et aussi plus musclé et plus puissant.

L’agneau est ainsi attaché par le cou à une boucle en acier que son maître aura pris le soin d’amarrer au sol, “le cou de l’animal doit être le plus proche possible du sol pour qu’à force de vouloir s’échapper le cou se muscle et devient très fort”.

combat de beliers krache

Quotidiennement, l’animal est emmené dans un champ où il peut courir en liberté, c’est une pause qui lui est permise car la majeure partie du temps, il est enfermé, pour le rendre plus agressif, dit Youcef. Les éleveurs font attention également à la nourriture, des légumineuses, de l’orge, tout est fait pour renforcer ses muscles, le mouton est aussi rasé de toute laine pour que ses muscles soient plus visibles lorsqu’il est montré au public.

combats de beliers youcef krache

Tout cela pour finir le plus souvent dans un seul combat, le premier, car la règle des éleveurs de moutons de combat est qu’un mouton qui perd ne peut plus combattre.

combats de beliers youcef krache

Fait intéressant, le fuel des combats de béliers en Algerie, ce n’est pas l’argent, car le public assiste aux combats sans avoir a payer. Le fuel c’est la passion des éleveurs et le prestige lié aux éleveurs dont les moutons sont des gagnants: “C’est totalement gratuit et je n’ai personnellement jamais vu de gens faire des paris sur les moutons, confie Youcef, ceux qui organisent les combats ne le font pas pour de l’argent, c’est par pure passion, l’enjeu c’est le prestige parmi les éleveurs de moutons de combat et le spectacle impressionnant”, explique encore le photographe.

combats de beliers youcef krache

Les organisateurs de combats de béliers se donnent rendez-vous et se lancent des défis sur des pages Facebook regorgeant de photos de moutons apprêtés, souvent enlacés par leur maitre fiers de “leur petit”, après tant de travail. Les lieux sont gardés secrets, seuls les connaisseurs savent les retrouver.

A Alger, beaucoup des photos prises par Youcef Krache l’ont été à Bab el Oued à la Cité Diar el Kef mais aussi à Diar el Mahcoul à Salembier. Les arènes de combats changent constamment, “pour des raisons de sécurité”, précise Youcef. C’est ainsi au coeur de la ville que s’organise ce spectacle que les hommes aiment tant regarder: deux bêtes à cornes forcées à s’entre-choquer jusqu’à ce que l’une tombe à terre.

Youcef Krache s’est passionné, lui, pour les hommes et cet univers particulier qu’ils ont créé autour des combats, grâce à ses images magnifiques, nous aussi nous sommes admis sur cette “île imaginaire”.

combats de beliers youcef krache

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.