Ferhat Bouda: "Je pense que l'Occident a beaucoup à apprendre du peuple amazigh" (INTERVIEW)

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PHOTOGRAPHIE - La culture amazighe est à l'honneur à "Visa pour l'image", festival international du photojournalisme qui se tient du 2 au 17 septembre à Perpignan, dans le sud de la France. Lors de cette 29ème édition, une des expositions met en lumière cette communauté au Maroc.

Son auteur, le photographe Ferhat Bouda, originaire de la grande Kabylie en Algérie, parcourt la région depuis plusieurs années pour prendre en photo cette communauté.

Son exposition "Les Berbères au Maroc, une culture en résistance", qui se tient jusqu'au 17 septembre, met en avant ses photos prises au Maroc à l'occasion d'une série qu'il réalise sur les Amazighs d'Afrique du nord. Le photographe est allé à Tinfgam, "un village situé dans le Haut Atlas à près de 2.000 mètres d’altitude, que l’on atteint après trois heures de marche sur un sentier escarpé", explique-t-il.

Un sujet qui lui tient particulièrement à coeur, lui même amazigh, et qui depuis ses début capture cette culture avec son appareil photo.

A l'occasion de son exposition, nous nous sommes entretenus avec le photographe, qui est revenu sur les raisons pour lesquelles il a choisi ce sujet, la manière dont la culture amazighe peut inspirer l'Europe, ou encore l'image de ces populations dans l'imaginaire collectif.

ferhat bouda
Touda avec sa petite fille. Elle est venue rendre visite à sa sœur pour quelques jours. Tinfgam, dans le Haut Atlas, 2016.
© Ferhat Bouda / Agence VU’
Lauréat du Prix Pierre et Alexandra Boulat 2016 soutenu par la Scam

HuffPost Maroc: Qu'est ce qui vous a poussé à choisir comme sujet les Amazighs?

Ferah Bouda: Etant moi-même amazigh, je photographie cette communauté depuis 2010, année où je me suis lancé professionnellement dans la photographie. Avant cela, je prenais déjà en photo des membres de ma famille, mais comme amateur.

Cela fait plusieurs années que je voyage à travers l'Afrique du Nord pour rencontrer les communautés amazighes. Que ce soit au Maroc ou en Europe, on connait la partie folklorique des Amazighs, tout le monde a conscience de leur existence, on prend de jolies photos de femmes tatouées que l'on met ensuite sur Facebook. Certes, ces femmes sont très belles, mais avec mon travail, je veux aller au-delà des apparences et trouver le lien entre ces peuples amazighs d'Afrique du Nord, je cherche les valeurs communes.

Comment le festival a-t-il pris connaissance de votre travail?

J'ai remporté l'an dernier le Prix Pierre et Alexandra Boulat, ce qui m'a permis d'obtenir une bourse de l'agence. C'est grâce à ce prix que je suis aujourd'hui à Perpignan, car les lauréats exposent leurs travaux à l'occasion du festival Visa pour l'image.

ferhat bouda
Mohamed prépare le thé avant de quitter la grotte. "Nous sommes nés pour travailler, vivre et mourir."
Tinfgam, dans le Haut Atlas, 2016.
© Ferhat Bouda / Agence VU’
Lauréat du Prix Pierre et Alexandra Boulat 2016 soutenu par la Scam

Quelle image de la communauté amazighe voulez-vous transmettre aux visiteurs du festival?

Je pense que le monde occidental aujourd'hui a de plus en plus de mal avec la convivialité et le vivre ensemble, alors que dans les communautés amazighes, toutes les religions monothéistes coexistaient dans la paix et dans l'harmonie.

Je pense que l'Occident a beaucoup à apprendre de ce peuple et doit étudier leur mode de vie et leur culture. Dans le village dont je suis originaire, on jure au nom de toute les religions, pas seulement de l'islam! Concernant la place de la femme, en conférence, une personne m'a demandé si la femme amazighe avait une place importante, je lui ai répondu: "tu te fous de ma gueule?" (rires). Nous sommes une société souvent matriarcale. Toutes ces années, je n'ai jamais demandé la permission à un homme de prendre en photo sa femme. Quand les Français ont envahi la Kabylie, ils ont trouvé une armée de 3.000 hommes menée par une femme.

Donc je n'ai pas à rougir de mes valeurs face à un Occidental. Bien au contraire, nous n'avons peut-être pas construit des avions, mais nous avons pratiqué la démocratie bien avant les Européens.

Je pense que les Occidentaux doivent étudier notre culture avant qu'il ne soit trop tard, ces villages reculés où la culture amazighe est encore forte perdent leurs habitants. Les jeunes partent étudier en ville et les plus vieux, qui sont les gardiens de cette culture, ne sont pas éternels. Dans le monde actuel, le vivre ensemble des Amazighs peut vraiment inspirer les Européens.

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Aicha prépare le thé dans la cuisine de la maison qu’elle partage avec sa fille. Sa voisine est venue lui rendre visite. Timetda, dans la région d’Amejgag, 2016.
© Ferhat Bouda / Agence VU’
Lauréat du Prix Pierre et Alexandra Boulat 2016 soutenu par la Scam

Quels sont vos projets futurs?

Pour l'instant, je travaille encore sur ma série sur les communautés amazighes d'Afrique du Nord. J'espère un jour en faire un livre, car il faut que le monde voie ça, mais j'ai conscience que cela risque d'être compliqué. J'ai aussi un rêve, celui d'exposer mes photos dans les endroits où je les ai prises. Une manière pour moi de les remercier et de leur dire que tout cela, c'est grâce à eux.

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