Sept questions pour comprendre les persécutions des Rohingyas en Birmanie (INTERVIEW)

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ROHINGYA
Des réfugiés rohingyas traversant la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh, mercredi 6 septembre 2017. | Danish Siddiqui / Reuters
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INTERNATIONAL - Silencieuse depuis le début des violences commises contre les Rohingyas fin août, Aung San Suu Kyi a fini par s'exprimer ce mercredi 6 septembre. La dirigeante birmane et Prix Nobel de la paix a dénoncé, lors d'un entretien téléphonique avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, "un iceberg de désinformation" concernant les persécutions des musulmans rohingyas. "Ce genre de fausse information est seulement la partie émergée d’un énorme iceberg de désinformation créé pour générer des problèmes entre les différentes communautés et promouvoir les intérêts des terroristes", a-t-elle estimé.

Une déclaration qui ne risque pas de calmer les tensions entre bouddhistes nationalistes et musulmans. Ces derniers jours, plus de 123.600 personnes, majoritairement des musulmans rohingyas, ont ainsi essayé d'échapper aux violences en se réfugiant au Bangladesh voisin, a indiqué l'ONU mardi. Mais qui sont les Rohingyas? Et pourquoi sont-ils persécutés? Alexandra de Mersan, anthropologue et enseignante-chercheuse à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) en France, spécialiste de la région de l'Arakan en Birmanie, où se trouve la majorité de ces populations musulmanes, a répondu à nos questions.

1. Que désigne le terme "Rohingyas"?

Alexandra de Mersan: Le terme "Rohingyas" désignait, initialement, un groupe de vieilles populations musulmanes de l'Etat d'Arakan, une région birmane frontalière avec le Bangladesh. Jusqu'aux violences de 2012, le terme n'était pas du tout utilisé en Birmanie, il était seulement connu de quelques élites, en référence à des musulmans qui, au 20e siècle, à la fin de la Seconde guerre mondiale, ont pris le contrôle des régions frontalières avec le Bangladesh et demandaient à avoir un Etat autonome dans la Birmanie.

Le terme de Rohingyas désigne ainsi, en Birmanie, ces personnes qui revendiquent un Etat autonome, même si elles ne représentent pas tous les musulmans d'Arakan. Mais depuis la médiatisation des persécutions dont les populations musulmanes font l'objet, le terme désigne aujourd'hui, notamment dans les médias occidentaux, tous les musulmans de Birmanie, qui seraient au nombre de 1,1 million.

2. Quelle est l'histoire de ces populations musulmanes de Birmanie?

Elles ont des origines et des histoires différentes. L'Arakan était un royaume indépendant jusqu'à la fin du 18e siècle, avant d'être conquis par les Birmans en 1784 et de devenir une province britannique au moment de la colonisation en 1824. Quand c'était encore le royaume d'Arakan (royaume bouddhiste), il y avait déjà des populations musulmanes qui provenaient du Bengale voisin, capturées par le roi d'Arakan qui les exploitait dans les rizières, ou les vendaient comme esclaves aux Anglais qui avaient des colonies en Indonésie.

Quand l'Arakan a été colonisé par les Britanniques, ces derniers ont développé la culture et le commerce du riz et, pour cela, ont fait appel à des centaines de milliers d'Indiens. La plupart étaient des travailleurs saisonniers qui venaient en Birmanie et repartaient en Inde. Mais en Arakan, beaucoup d'Indiens originaires du Bengale voisin, musulmans, se sont installés de façon permanente. Les vieilles populations musulmanes d'Arakan ont ainsi été un peu assimilées ou confondues avec ces populations indiennes et donc vues comme des populations étrangères.

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Des activistes et manifestants organisent une marche de soutien aux Rohingyas à Jakarta, en Indonésie, 3 septembre 2017

3. Pourquoi les Rohingyas sont-ils persécutés?

Il y a eu plusieurs conflits importants entre bouddhistes et musulmans en Arakan au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans les années 80-90, et depuis 2012. Ces conflits ont eu lieu à des moments de transition ou de changement politique, notamment quand il y a eu la tenue d'élections et l'élaboration de nouvelles constitutions, qui donnaient les conditions d'accès à la citoyenneté. Les militaires birmans au pouvoir ont mené la chasse aux illégaux, aux migrants, aux étrangers. L'armée birmane a ainsi, de façon très brutale, mené des opérations afin de vérifier quelle était la citoyenneté des populations musulmanes.

Les musulmans d'Arakan vivent dans des conditions très difficiles, au même titre que d'autres populations non birmanes dans le pays. Ce qui change, c'est que l'islam est perçu comme étranger en Birmanie, parce que les musulmans sont en majorité les descendants de migrants indiens venus à l'époque coloniale. Depuis les années 2000, il y a en plus un climat général qui perçoit l'islam comme une religion étrangère, conquérante. L'amalgame est aussi fait avec le terrorisme. Les populations bouddhistes ont peur et sont persuadées que les musulmans sont tous terroristes. Il n'y a pas de sympathie générale envers les musulmans. Le nationalisme bouddhiste est également extrêmement fort depuis quelques années en Birmanie.

4. Pourquoi les Rohingyas n'ont pas accès à la citoyenneté birmane?

Les Rohingyas, pour la plupart, n'ont pas accès à la citoyenneté birmane, notamment depuis que la loi s'est durcie en 1982. En fait, les musulmans, pour prouver qu'ils étaient des citoyens à part entière, devaient prouver que leur famille était en Birmanie depuis l'époque pré-coloniale, ce qui est très difficile. Néanmoins, jusqu'aux années 2010-2011, beaucoup d'arrangements se faisaient par la corruption des fonctionnaires. Dans la pratique, les musulmans d'Arakan qui avaient en quelque sorte les moyens d'acheter leur citoyenneté ou de trouver des arrangements par rapport à la loi ont ainsi pu obtenir la citoyenneté.

Les choses se sont durcies dans les années 80 parce que la loi stipule qu'on ne peut être citoyen de la Birmanie qu'en appartenant à un des groupes ethniques officiellement reconnus dans le pays. Or les musulmans d'Arakan ne sont pas reconnus comme un groupe ethnique de Birmanie, puisqu'ils ne sont pas considérés comme des autochtones.

5. Pourquoi des dizaines de milliers de Rohingyas fuient actuellement la Birmanie?

En octobre 2016, et la semaine dernière, face aux persécutions, des rebelles musulmans armés ont attaqué des postes frontaliers et différents éléments qui représentent l'autorité politique birmane, que ce soit la police ou les institutions. Leur cible, c'est l'armée birmane. Ils aspirent à une autonomie de l'Arakan et sont qualifiés de terroristes par l'Etat birman. Face à ces attaques, l'armée birmane, qui n'a jamais fait dans la dentelle, n'a pris absolument aucun gant pour trouver les assaillants, tirant sur tout ce qui bouge, poussant ainsi des dizaines de milliers de Rohingyas à fuir.

Les populations non musulmanes se sont réfugiées surtout dans le sud de l'Arakan. Les populations musulmanes, elles, se sont réfugiées dans le nord, côté Bangladesh. Jusqu'à présent, le Bangladesh les accueille, mais il a une position assez ferme, demandant à ce que les réfugiés des précédents affrontements rentrent chez eux.

aung san suu kyi

"La dirigeante birmane et Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, a une marge de manoeuvre limitée"

6. Comment le gouvernement birman réagit face à cela?

Au regard de l'Occident, la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi n'agit pas beaucoup et est très silencieuse. Ce que l'on ne mesure pas, c'est que la Birmanie a entamé une transition démocratique très récemment, et que les militaires, avant l'élection d'Aung San Suu Kyi, ont mis en place une constitution en 2008 dans laquelle ils ont complètement conforté et verrouillé leur position. Ils détiennent certains ministères-clés (Intérieur, Armée), ce sont eux qui gèrent les frontières et ils ont automatiquement 25% des sièges qui leur sont attribués au Parlement. Le gouvernement a donc un espace de liberté relativement restreint face aux militaires.

7. Pourquoi Aung San Suu Kyi n'a réagi que tardivement?

Aung San Suu Kyi a une marge de manoeuvre limitée, et un cadre légal dans lequel elle peut difficilement intervenir. Elle n'aurait aucun intérêt à affronter l'armée, qui pourrait à tout moment reprendre le pouvoir si elle estime que le pays est menacé. Aung San Suu Kyi a quand même fait des choses, qui peuvent paraître un peu anecdotiques mais qui sont importantes. Par exemple, le gouvernement précédent appelait tous les musulmans d'Arakan des "Bengalis", autrement dit, des étrangers. D'autres termes péjoratifs étaient utilisés. Elle a demandé à ce qu'officiellement, on parle des "communautés musulmanes d'Arakan", une manière de reconnaître quand même qu'ils sont d'ici.

Elle a aussi mis en place une commission présidée par Kofi Annan, il y a un an, composée à la fois de Birmans et d'étrangers, qui avait pour mission de trouver un moyen de restaurer la paix et la confiance entre les communautés. Mais cette commission a été très mal acceptée en Birmanie, la population considérait que c'était une ingérence des institutions internationales dans le pays.

Les nationalistes bouddhistes sont aussi relativement populaires et Aung San Suu Kyi ne veut pas se mettre sa population à dos. Il est important de noter que quand elle obtient le pouvoir en 2015, elle récupère un pays pauvre, dirigé pendant 50 ans par une junte militaire, où il y a encore tout à construire: infrastructures inexistantes, système éducatif et de santé exsangue, culture de la corruption des fonctionnaires, présence de dizaines de mouvements armés en Arakan... Le problème des musulmans fait partie des nombreux problèmes auxquels le pays doit faire face, mais ce n'est pas forcément sa priorité, ni celle de la population.

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