"Le sexe nié", l'ouvrage qui ose la comparaison entre négation de la femme au Maroc... et à Hollywood

Publication: Mis à jour:
WOMAN DARK
ianmcdonnell via Getty Images
Imprimer

SEXUALITÉ - Qu'y a-t-il de commun entre une femme au Maroc, et le personnage interprété par Angelina Jolie dans "Mr and Mrs Smith"? Bien plus de choses qu'on ne pourrait le croire de prime abord. C’est ce que soulève la professeure Maroco-canadienne Osire Glacier, née Haddouch, dans son nouveau livre intitulée "Femininity, Masculinity and Sexuality in Morocco and Hollywood: The Negated Sex" ou "Le sexe nié: le féminin, le masculin et la sexualité au Maroc et à Hollywood", paru en juillet dernier aux éditions universitaires Palgrave Macmillan.

L’auteure décrit son livre comme le premier à "formuler une idéologie de l’émancipation des femmes au Maroc". À l’aide des témoignages qu’elle a pu récolter lors de ses enquêtes sur le terrain, elle analyse le rôle que joue le discours socio-politique dans la création d’une hiérarchie entre les deux sexes. Elle dissèque en particulier des comportements devenus des normes dans une société où "tout ce qui considéré comme inférieur à quelque chose est féminin".

En se concentrant sur le modèle marocain, elle soulève plusieurs points autour de la situation de cette femme déshumanisée, notamment son statut au sein de la société, sa représentation dans les médias, l’inhibition de son désir féminin, l’interprétation masculine des textes religieux, la vie de couple, la sexualité ou encore le mariage comme outil de contrôle des femmes.

Elle dresse également un parallèle surprenant entre la société marocaine et le cinéma hollywoodien –véritable producteur à genre pour l’auteur– en se focalisant sur le film de "Mr. and Mrs. Smith" (2005) qui est loin d'assurer au personnage d’Angelina Jolie une totale émancipation.

Mais Osire Glacier ne s’arrête pas à la théorie ou à la critique, puisqu’elle propose dans sa conclusion des solutions concrètes à cette inégalité qui semble inébranlable, pour qu’enfin soit rétablie la dignité de la femme en tant qu’être humain.

Pour l’instant, l’étude est disponible en anglais, mais la version française est déjà prête. Actuellement en pourparlers avec une maison d’édition, l'auteure compte donner une série de conférences au Maroc une fois son livre publié. En attendant, les lecteurs impatients pourront en savoir davantage sur son ouvrage à travers l'entretien qu'elle a accordé au HuffPost Maroc :

HuffPost Maroc: Quels sont les thèmes abordés dans votre nouveau livre?

Osire Glacier: Cet ouvrage aborde des questions clés de démocratie et de libertés individuelles et collectives. Il aborde également des questions relatives à la sexualité et à la vie du couple. Les débats et discussions font donc partie intégrante de cette publication.

Qu'est-ce que "Le sexe nié"?

Les témoignages ainsi que les enquêtes de terrain indiquent que la sexualité est construite comme une prérogative masculine et que, par conséquent, le corps féminin est conçu comme un corps pour autrui. Or cette dynamique se fonde sur la négation du corps des personnes nées avec un vagin. Dans ce livre, je parle de personnes nées avec un sexe féminin ou un sexe masculin, pour distinguer l’être dans tout son potentiel humain des catégories sociales et politiques des femmes et des hommes. Cela dit, le corps des personnes nées avec un vagin est nié, dans le sens qu’il n’est pas considéré comme un corps en soi. Plus exactement, il est conçu comme un corps pour les hommes.

Comment le corps "né avec un vagin" se transforme-t-il en corps de femme?

Un travail collectif d’envergure est nécessaire pour transformer le corps biologique des personnes nées avec un vagin en corps pour autrui, c’est-à-dire en corps féminin. Endoctrinement, propagande, dressage des corps, contrôle des mouvements des femmes, inculcation des dispositions corporelles considérées appropriées, travail continu d’embellissement, limites imposées à l’espace féminin, isolement des femmes, limitation de leur liberté de circulation et surveillance de leurs déplacements en sont quelques mécanismes.

Pourquoi le choix de cette comparaison surprenante entre le Maroc et le cinéma d’Hollywood?

Dans mon livre, je pointe des similitudes relatives à l’écriture du corps dans l’imaginaire du cinéma de Hollywood, grand producteur des construits du féminin et du masculin. Plus précisément, j’identifie au fil de l’analyse des thèmes stratégiques dans le film "Mr. and Mrs. Smith" (2005), où les deux protagonistes, joués par Brad Pitt et Angelina Jolie, sont présentés comme égaux, mais sont en fait de véritables symboles de la féminité et de la masculinité. Bien entendu, je ne mets pas sur le même pied d’égalité les structures patriarcales au Maroc et la domination masculine dans les pays où les femmes ont gagné leurs droits.

Cette démarche répond à des enjeux doubles. D’une part, le sujet des femmes en terre d’Islam est hautement politisé. Afin de ne pas alimenter les discours néocolonialistes qui instrumentalisent la problématique des femmes en Islam pour livrer des agressions militaires contre des populations entières, ou encore pour marginaliser les populations musulmanes vivant en Occident, j’inscris la problématique des sexes au Maroc dans les luttes globales des femmes contre la domination masculine. Aussi bien mes recherches, enseignement et expériences internationales m’ont appris que l’égalité entre les sexes n’est atteinte dans aucun pays du globe. D’autre part, en exposant les mêmes construits du féminin et du masculin dans l’imaginaire hollywoodien, cette étude montre que le patriarcat, la phallocratie, la misogynie et la domination masculine sont loin d’être des spécificités nationales.

Si les femmes ont gagné leurs droits en Occident, ces gains s’inscrivent dans une dynamique plus large de démocratie, de laïcité et de raffinement des institutions de l’État moderne. Au Maroc en revanche, la religion sert de légitimation à un régime patriarcal et autoritariste. Les définitions anachroniques de la foi, de la spiritualité et de la religion qui sévissent actuellement dans nos espaces publics s’inscrivent dans des politiques plus larges de fabrication de l’immobilisme culturel au Maroc – ainsi que dans plusieurs pays musulmans.

Quel regard portez-vous sur la femme marocaine?

Le Maroc figure parmi les pires pays au monde pour le statut des femmes. Celles-ci sont discriminées de jure et de facto dans toutes les sphères de la vie, que ce soit l’éducation, le marché du travail, les ressources économiques, la participation à la gestion des affaires publiques et à la prise de décisions, les institutions de la famille et du mariage, etc. S’ajoute à ce tableau déjà sombre, les agressions sexuelles contre les femmes dans l’espace public. Or une partie de la population considère ces violences et discriminations comme le traitement "normal" des femmes; du coup, elle légitime ces pratiques dégradantes en blâmant les victimes - du style un père ou une mère qui corrige sa fille, un frère ou un parent qui se soucie de la bonne conduite de sa sœur en surveillant ses allées et venues, des hommes qui harcèlent une passante à cause de sa tenue, ou encore une bande d’adolescents qui violent une femme parce qu’elle se serait placée en position de proie – du simple fait qu’elle est présente dans l’espace public... C’est dire à quel point les femmes ne sont pas perçues comme des êtres humains à part entière. C’est la raison pour laquelle je vise à contribuer par mes recherches, publications et conférences aux luttes démocratiques et à l’égalité des sexes au Maroc.

Récemment, plusieurs incidents ont touché à la dignité et aux droits de la femme au Maroc, notamment une agression sexuelle collective par des mineurs casablancais contre une fille handicapée dans un bus. Pourquoi pensez-vous que le Maroc connait toujours ce genre de crime?

Pour comprendre les agressions sexuelles dont les femmes sont victimes dans l’espace public, il faut remonter à la source du problème, soit l’imaginaire social et politique des catégories "féminin", "masculin", "femmes" et "hommes".

Selon cet imaginaire, le sexe oppose un homme désirant à une femme sans désir, qui de surcroît ne peut exprimer ni consentement ni refus, puisque c’est tout le corps des femmes qui est conçu comme un corps pour autrui, c’est-à-dire qu’il fait inévitablement l’objet d’appropriation. Or toutes les formes de pouvoir masculin en octroient l’appropriation. Le pouvoir marital dans le cadre du mariage, le pouvoir d’achat dans une transaction prostitutionnelle, le statut social et le pouvoir économique sur le marché du travail, mais aussi la force physique dans l’espace public.

Comme la sexualité est construite comme un rapport de pouvoir et d’appropriation, il serait naïf de croire qu’un simple changement de textes de loi portant sur le viol pourrait résoudre l’insécurité que vivent les personnes vulnérables dans les espaces privé et public. Indéniablement, la criminalisation des violences sexuelles est un pas en avant. Mais ce n’est qu’un pas dans la bonne direction. Pour que ce pas puisse faire son chemin, il est indispensable d’accompagner les réformes juridiques par un changement des construits de la féminité et de la masculinité.

Que peut-on faire pour rétablir le respect dû à la femme au Maroc?

L’égalité des sexes est une problématique de démocratie. Il n’y a pas de démocratie tant que les femmes en tant que groupe - ou tout autre groupe social d’ailleurs - n’ont pas la jouissance de jure et de facto de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. Donc, l’avènement d’un régime démocratique, avec des institutions représentant la volonté des citoyens et citoyennes, est un passage obligé. Il en est de même pour la laïcité. L’instrumentalisation de la religion par les élites de l’État a tout bonnement permis la pérennisation de conceptions rétrogrades du pouvoir, de relations dégradantes entre dirigeants et gouvernés et d’interprétations phallocratiques, misogynes et patriarcales des textes religieux.

Par ailleurs, une révolution culturelle tranquille doit accompagner la démocratie. Les privations de l’éducation et de l’accès au savoir constituent des violations systématiques des droits culturels des citoyens et citoyennes. Hélas, ces violations passent inaperçues, car elles ne laissent pas de traces visibles. Pourtant, leur effet mutilant est indélébile aussi bien du point de vue individuel que collectif. Le Maroc se situe parmi les pires pays au monde en matière d’éducation. Parallèlement à ce déficit éducatif, les méthodes d’enseignement – surtout dans les écoles publiques – sont archaïques. Se basant sur la mémorisation, elles sont propices à l’endoctrinement, à l’uniformisation, au dogmatisme et à l’annihilation de l’esprit analytique. En outre, les livres traduits sont rares. Cela signifie que la majorité des citoyennes et des citoyens marocains n’a pas accès aux dernières connaissances sociales, humaines et scientifiques produites à l’échelle planétaire. Or aucun peuple privé d’éducation et du savoir ne peut progresser de manière durable.

Offrir une éducation gratuite de qualité à toutes les citoyennes et tous les citoyens est nécessaire. Il en est de même pour une réforme de fond en comble du système éducatif. À ce propos, il est impératif d’introduire les études des femmes et des genres à tous les niveaux scolaires et universitaires. De plus, il faut stimuler la recherche dans ces domaines marqués par de sérieuses lacunes.

Enfin, il est nécessaire d’opérer un travail de terrain d’envergure auprès des diverses unités sociales, à commencer par les individus, femmes et hommes indistinctement, en passant par les familles, les écoles et les employeurs pour changer les mentalités de façon durable. La logique de prédation masculine et de victimisation féminine doit disparaître. Les femmes sont des êtres humains à part entière, et ne se réduisent pas des proies à chasser et à harceler dans la sphère publique. Et concernant ceux qui se sentent terrassés par les passantes, il est temps qu’ils apprennent à les traiter comme des êtres humains à part entière, et qu’ils cessent enfin de les réduire à des pièces de boucherie.

À propos de l'auteure

Osire Glacier enseigne à l’Université Bishop au Québec, dans le Département d’histoire et le Département de science politique et d’études internationales. Elle est connue pour ses recherches dans le domaine de l’histoire et de la politique des droits humains au Maroc, l’histoire des femmes au Maroc et la politique du genre et de la sexualité au Maroc. Elle compte déjà deux livres publiés aussi bien en français qu'en anglais: "Femmes politiques au Maroc: d’hier à aujourd’hui" (Tarik Éditions, 2013) ou "Political Women in Morocco, Then and Now" (Africa World Press, 2013), et "Droits humains au Maroc entre discours et réalité" (Tarik Éditions, 2015) ou "Universal Rights, Systemic Violations and Cultural Relativism in Morocco (Palgrave-Macmillan, 2013). La Maroco-canadienne est également passionnée de photographie et tient un blog où elle partage son savoir universitaire avec le public.

LIRE AUSSI: