Au Maroc, l'épineuse question de l'éducation sexuelle

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SOCIÉTÉ - La récente vidéo de l'agression sexuelle d'une jeune femme par six garçons dans un bus à Casablanca a profondément choqué l'opinion publique. Sur la toile, mais aussi dans la rue, où quelques centaines de personnes sont descendues la semaine dernière, les voix s'élèvent pour dire "stop" à la culture du viol et au harcèlement dont sont victimes la plupart des femmes au quotidien, souvent en toute impunité.

Depuis cette affaire, dans les colonnes du HuffPost Maroc, sociologues, sexologues mais aussi simples citoyens ont été unanimes: le Maroc a besoin, aujourd'hui plus que jamais, d'éducation sexuelle. Selon un rapport du Haut-commissariat au plan (HCP), publié en 2009 mais ressorti des archives après l'agression sexuelle de la jeune Zineb à Casablanca, plus de 40% des femmes vivant en milieu urbain ont été victimes au moins une fois, dans l'année précédant l'enquête, d’un acte de violence, sous une forme ou une autre.

Il y a un manque extraordinaire d'éducation sexuelle dans les écoles et dans les familles

"Il y a un manque extraordinaire d'éducation sexuelle dans les écoles et dans les familles. Pourtant, elle est indispensable pour éviter le harcèlement sexuel, le viol et les grossesses non désirées", nous explique le docteur Chafik Chraïbi, professeur de gynécologie et président de l'Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (AMLAC).

Connaître l'appareil génital, les bons moyens de contraception, mettre en garde garçons et filles contre les maladies sexuellement transmissibles (MST) mais aussi parler de sexualité comme plaisir et comme droit: autant de sujets abordés de manière timide dans les écoles, voire pas du tout. "Malheureusement, tout cela est tabou. Nous avons essayé à plusieurs reprises d'organiser des ateliers de sensibilisation à ces questions dans des écoles, mais soit les directeurs, soit les enseignants, soit les parents d'élèves refusent", déplore Chafik Chraïbi.

La sexualité, rarement évoquée au sein des familles, est la plupart du temps abordée rapidement en cours de sciences de la vie et de la terre (SVT) au collège et au lycée, sous l'unique prisme de l'appareil reproductif et des MST comme le VIH/sida. Une enseignante de SVT en classe de terminale dans un lycée privé de Rabat nous explique que les élèves sont pourtant curieux d'en savoir plus sur l'accouplement ou l'acte sexuel.

"Ils se posent beaucoup de questions mais n'osent pas trop en parler en classe. En terminale, on évoque le cas des maladies génétiques. Parfois, certains élèves nous demandent si l'homosexualité est une maladie", raconte-t-elle. "Le débat peut aussi s'ouvrir sur la masturbation, les élèves se demandent si elle est bonne ou mauvaise. Mais en tant que professeurs, nous n'avons malheureusement pas le temps dans notre programme d'aborder en profondeur ces questions qui sont pourtant nécessaires à l'épanouissement des élèves", souligne-t-elle.

Il faudrait d'abord que les enseignants eux-mêmes soient formés à en parler

Là encore, les directeurs d'écoles sont souvent frileux face aux demandes de certains professeurs d'organiser des journées ou ateliers avec des spécialistes pour parler de ces questions. "Et dans les écoles publiques, c'est souvent pire. Ce genre de sujet n'est pas du tout abordé, les enseignants eux-mêmes, surtout lorsque ce sont des femmes, n'osent pas en parler", indique-t-elle.

"Ces questions sont très mal enseignées. Il faudrait d'abord que les enseignants eux-mêmes soient formés à en parler. Même au niveau des supports pédagogiques, ce n'est pas du tout inclus", renchérit la sociologue Soumaya Naamane Guessous, auteure de Au-delà de toute pudeur: la sexualité féminine au Maroc.

Contacté par le HuffPost Maroc, le responsable des programmes scolaires au ministère de l'Education nationale a préféré ne pas répondre à nos questions pour le moment. "Nous sommes plongés dans les préparatifs de la rentrée scolaire. Si on ouvre ce débat, cela va parasiter la rentrée scolaire", nous a expliqué une source au sein de la cellule communication du ministère, nous promettant que dès que la rentrée scolaire serait passée, le ministère pourra communiquer sur ce qu'il entreprend en matière d'éducation sexuelle et les mesures qu'il prévoit de mettre en place.

Au nom d’une spécificité arabo-islamique mythifiée, on veut toujours soumettre la sexualité au mariage

Car le besoin est là. Pour Abdessamad Dialmy, sociologue de la sexualité, du genre et de la religion, l'expression "éducation sexuelle" est en effet absente de toutes les institutions marocaines. "Pourtant, les ministères de l'Éducation nationale, de la Santé ou des Affaires islamiques abordent, à leur manière, cette question", nous explique-t-il.

Des cours sont dispensés dans les écoles sur l'anatomie humaine et sexuelle. La question de la santé reproductive peut être rapidement évoquée au sein des "clubs de santé" dans les collèges ou dans le cadre d'activités parascolaires. Des programmes de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles sont mis en place par le ministère de la Santé, on parle de moyens de contraception et de préservatifs. Les cours d'éducation islamique ou les prêches dans les mosquées mettent, quant à eux, uniquement l'accent sur l'importance de la virginité avant le mariage et de la fidélité dans le couple.

"Chaque fois que l’éducation sexuelle est évoquée au Maroc, elle suscite angoisse chez les éducateurs et polémique chez les décideurs. Cette notion n’a pas d’existence dans la tradition écrite marocaine, bien qu’il y ait des textes traitant d’us sexuels", indiquait un long rapport du HCP sur la santé de reproduction au Maroc, publié en 2004. "En tant que telle, l’éducation sexuelle n’est pas mécaniquement acceptée, car au nom d’une spécificité arabo-islamique mythifiée, qui sert de refuge à une identité en crise, on veut toujours soumettre la sexualité au mariage".

Ce n'est pas seulement l'éducation sexuelle qui fait défaut. Ce qu'il faut enseigner, c'est l'éthique dans les rapports entre les sexes

"Il n'y a pas de contenu éthique sur la question. On ne voit la sexualité que comme une technique ou quelque chose de hchouma. On ne parle jamais de sexe comme droit, comme plaisir ou comme désir", indique Abdessamad Dialmy. Même son de cloche pour la philosophe Nadia Tazi, co-auteure d'un ouvrage sur la virilité en islam. "Ce n'est pas seulement l'éducation sexuelle qui fait défaut. Ce qu'il faut enseigner, c'est essentiellement l'éthique dans les rapports entre les sexes, une politique citoyenne de la responsabilité et de l''égaliberté', tout du moins amorcer cela, avancer dans cette direction", souligne-t-elle.

L'apprentissage de la sexualité est en effet inégalitaire, dans le sens où elle est surtout l'apanage des jeunes garçons, "poussés" à mettre en avant leur virilité en harcelant les filles ou en allant voir des prostituées, contrairement aux filles qui seront tenues de rester vierges avant de se marier et qui entendront parler de sexualité souvent juste avant leur nuit de noces. "Les femmes doivent, en tant que mères, cesser de 'viriliser' leurs fils: pour palier leur insécurité de couple, elles ont tendance à flatter le machisme", estime Nadia Tazi. Avec toutes les conséquences que cela peut avoir.

Une "brèche" dans le discours étatique sur la sexualité a tout de même été créée au niveau de la Rabita Mohammadia des oulémas, institution de recherche sur l'islam rattachée au Palais, qui a mené diverses campagnes de sensibilisation ou études sur la sexualité en partenariat avec le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), mettant en avant par exemple l'importance du préservatif pour éviter les MST, sans forcément le lier à la nécessité d'être marié pour l'utiliser.

"Malheureusement, ce n'est pas suffisant", estime Abdessamad Dialmy. Et même si le tissu associatif prend souvent le relais sur ces questions, comblant le vide en la matière, les moyens dont les associations disposent ne suivent pas forcément et certaines "lignes rouges" ne peuvent être dépassées. "La question de l'homosexualité ou des travailleurs du sexe, par exemple, n'a pas droit de cité", explique-t-il.

On fait semblant de croire que l'éducation sexuelle serait la source de la débauche sexuelle

À quoi est dû cette frilosité en matière d'éducation sexuelle? Pour la plupart des experts interrogés, une raison simple: la peur d'inciter à la "débauche". "On craint de donner l'information totale et objective aux jeunes, de dire que la sexualité peut être une belle chose, car cela déboucherait sur une sexualité précoce et illégale selon le code pénal", explique le sociologue. Le code pénal marocain punit en effet les relations sexuelles hors mariage, ainsi que l'adultère.

"On fait semblant de croire que l'éducation sexuelle serait la source de la débauche sexuelle, alors que celle-ci existe déjà", ajoute-t-il. Le manque d'éducation sexuelle a pourtant des conséquences dramatiques: viol, inceste, zoophilie, avortements clandestins, violences contre les femmes... "Plus c'est tabou, plus les conséquences sont désastreuses", estime Chafik Chraïbi.

Néanmoins, la parole s'est libérée depuis une quinzaine d'années, notamment à travers les émissions consacrées à ces questions sur les radios privées. La question est abordée, mais dans un cadre médiatique, non étatique. Le boom de l'accès à Internet et aux réseaux sociaux a également permis aux jeunes, hommes et femmes, de trouver parfois des réponses à leurs questions.

Mais aussi d'avoir accès à une multitude de fausses informations et de vidéos pornographiques, avec toutes les dérives et la vision déformée du corps de la femme que cela engendre. "La seule fenêtre offerte aux jeunes sur cette question - Internet - est chaotique. La sexualité est vue comme quelque chose de bestial, la femme est considérée comme un objet sexuel, les pratiques sont violentes", explique Soumaya Naamane Guessous.

L'école et la famille ne pourront rien faire tant qu'il n'y aura pas d'action étatique

La sociologue pointe également du doigt le "gros tabou" de la contraception hors mariage. "La sexualité a toujours été un tabou, surtout hors mariage, c'est comme si on encourageait à la débauche. Pourtant, elle s'exerce de façon prospère", explique-t-elle. "Il faut que les parents apprennent à leurs enfants à comprendre leur corps, à le protéger, à le maîtriser, et aux garçons à respecter le corps de la femme".

Mais pour Abdessamad Dialmy, le constat est sans appel: l'école et la famille ne pourront rien faire tant qu'il n'y aura pas d'action au niveau étatique. "L'État doit commencer par abolir les articles 489, 490 et 491 du code pénal, qui condamnent l'homosexualité, la sexualité hors mariage et l'adultère. C'est une nécessité nationale", estime-t-il.

"Les supprimer ne veut pas dire toucher à l'islam. Les gens qui pensent que cela est 'haram' pourront toujours le considérer comme tel, mais il faut que l'État reste neutre sur cette question". Autrement dit, qu'il ne s'immisce pas dans le lit des citoyens. "Ensuite, si les parents, aujourd'hui livrés à eux-mêmes, sont éduqués à ces questions, ils pourront expliquer cela à leurs enfants et les tabous pourront être brisés".

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