L'enfer c'est mon père

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LEFFACEMENT
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Amis lecteurs je n’ai pas lu pour vous mais pour mon plus grand bonheur le dernier roman de Samir Toumi, L’effacement.

L’effacement est sorti en librairie en 2016 mais je viens de le lire et je voudrai dire à mes semblables, les retardataires qui ne l’ont pas encore découvert: il n’est jamais trop tard pour bien faire, ce roman n’est pas seulement celui de Samir Toumi, c’est le roman de toute une génération.

L’histoire d’un homme qui livre un combat, dans un tête à tête féroce, à son propre corps. Un corps qui commence par disparaitre des miroirs, d’abord de manière intermittente, ensuite de plus en plus fréquemment, pour finir par ne plus jamais réapparaître.

Le reflet du narrateur disparait mais non le despote qui l’habite.

C’est l’histoire, haletante, d’une emprise terrifiante. Celle d’une défaite annoncée. L’histoire d’un Gargantua des sens et de la chair enfermé dans un corps d’ascète farouche et frugal. Un narrateur dont on sait tout, le père dominateur, la mère névrosée, le frère alcoolique, le psy caricatural, le collègue intrusif et la fiancée tête à claques, mais dont on ne saura jamais le prénom. Sa nausée est sartrienne, perpétuelle et insurmontable.

L’auteur part d’une expression que l’on entend souvent ici pour décrire les personnes peu enclines à faire du bruit, du show, à se montrer, celles qui préfèrent la pénombre de l’anonymat aux éclats des projecteurs: une personne effacée, dit-on, plutôt péjorativement dans un pays où il n’y a jamais pénurie de gueulards.

Samir Toumi prend donc cette expression et l’applique littéralement à son personnage, le narrateur: il gomme son reflet dans le miroir et l’envoie chez le psychiatre qui lui apprend que le “syndrome de l’effacement” est une maladie nerveuse de plus en plus courante parmi les enfants d’anciens moudjahidines. Lorsqu’ils atteignent la quarantaine, ils se réveillent un jour, se regardent dans le miroir mais n’y trouvent plus rien.

L’effacement est aussi le prétexte à une immersion intimiste dans l’Alger de la grande famille révolutionnaire, l’Alger des dignitaires de la légitimité historique, huppé, guindé, acariâtre à souhait et où l’on découvre avec notre ami l’effacé qu’ils sont tous tout aussi accablés et amers que le commun des Algériens.

La nausée c’est Alger, plus on y monte plus le haut-le-coeur est souverain. Rigide, sèche, affectée et vaniteuse, vide de joies et de plaisirs. Le portrait de cet Alger affligeant devient encore plus cruel lorsque déboule dans le récit la description d’Oran la truculente, la démesurée, vulgaire, joviale, le coeur léger sous ses bourrelets et ses spectaculaires décolletés.

Ca vous semble caricatural? Ca l’est, mais ici la caricature est au service de la métaphore, elle remplit son role à merveille dans un récit qui est l’opposé de l’ampoulé. Car nous pensons lire le récit d’une vie anodine alors que nous sommes en descente libre dans la démence et qu’au bout nous attend la violence, le champ d’une bataille perdue d’avance contre le père fondateur.

L’effacement. Editions Barzakh. Alger, 2016.

email de l'auteure: daikha@gmail.com

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