À Casablanca et Rabat, les Marocains sortent dénoncer la "culture du viol"

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SIT IN RABAT
Des manifestantes lors du sit-in organisés à Rabat | Salma Khouja
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REPORTAGE - Mercredi, 18h. La place Maréchal au centre-ville de Casablanca connaît une affluence habituelle de milieu de semaine. Tout près de la station de tramway des "Nations-Unies", entre les musiciens de rues et les marchands ambulants, un groupe de personnes, essentiellement des femmes, commence à se rassembler. Rapidement, des pancartes font leur apparition et une personne prend la parole: "Nous sommes ici pour dénoncer la culture du viol et le harcèlement dont nous sommes victimes au quotidien. Stop à l’injustice !" Le mot d’ordre est donné, le sit-in peut commencer.

"Avant de partager l'héritage, partageons la rue"

Répondant à un appel lancé sur les réseaux sociaux par un collectif de militantes féministes, les manifestants sont venus exprimer leur ras-le-bol face à une situation jugée intolérable et exacerbée par la récente affaire de l’agression sexuelle subie par une jeune fille en pleine journée à bord d’un bus à Casablanca. "Cette affaire a été révélée au public, car elle a été filmée, mais des agressions similaires sont commises tous les jours dans l’indifférence totale", s’indigne Imane, une jeune étudiante.

manifestation casablanca

Comme elle, les personnes présentes scandaient des slogans appelant à mettre fin à "l’inégalité entre les sexes" et à la "culture du viol". Sur les pancartes, on pouvait lire des messages comme "N’empêchez pas vos filles de sortir... Apprenez à vos garçons le respect", "Un silence cache souvent une violence" ou encore "Avant de partager l’héritage, partageons la rue".

Modeste mobilisation

Mais malgré l’engouement suscité par l’événement sur les réseaux sociaux, seule une centaine de personnes a pu faire le déplacement (près de 200 au plus fort du sit-in). "C’est vraiment dommage que pour une métropole qui compte autant d’habitants, uniquement une centaine ont répondu présents, surtout que l’agression de la fille s’est passée ici même", déplore une manifestante avant d’ajouter: "cela ne nous décourage pas pour autant. Nous sommes venues pour faire entendre notre voix et c’est ce que nous allons faire".

Une autre catégorie s’est également faite remarquer par son absence: les forces de l’ordre. Nous n’avons compté que deux policiers en uniforme présents lors du sit-in. Ce qui aurait pu être problématique au vu des apartés, parfois très musclés, qui se sont déclarés entre les manifestants et certains hommes présents qui ne partageaient pas la même vision des choses.

"Nous n’acceptons pas le modèle que veulent nous imposer ces manifestants. Au lieu de s’occuper des vrais problèmes de la femme, qui souffre dans les régions les plus reculées du Maroc, ils militent pour lui permettre de se déshabiller dans la rue. Si on veut respecter la femme, il faut appliquer les préceptes du Coran, tout y est inscrit!", s’enflamme l’un d’eux. Les échanges resteront, heureusement, verbaux et les hommes finiront par constituer un petit groupe de paroles en marge du sit-in pour exprimer leur mécontentement.

"Mur de la honte"

À Rabat, même son de cloche. Moins d'une centaine de personnes, majoritairement des femmes, se sont réunies devant le parlement. Beaucoup appartiennent au collectif féministe Al FAM (Moroccan Feminist and Allies). Ces dernières arborent plusieurs pancartes dénonçant la culture du viol dont notamment un "Wall of shame" (Mur de la honte) sur lequel figurent différents commentaires sexistes ou excusant les actions des cinq agresseurs présumés:

manifestation rabat

sit in rabat

Plusieurs d'entre elles prennent la parole pendant le sit-in pour dénoncer les différents maux que subit la femme marocaine dans la rue, l'insécurité vécue quotidiennement.

"Nous sommes des citoyennes venues ici à cause de ce crime, mais ce fait divers qui a eu lieu n'est pas le premier du genre", déclare à la foule présente Aïda Kheireddine, une des membres du collectif. "C'est une agression sexuelle qui a été exposée au grand public mais c'est loin d'être une première. Combien de femmes sont mortes, ont été brûlées, se sont suicidées dans l'indifférence générale à cause de la culture du viol (...). Nous avons constamment peur, nous ne pouvons pas sortir tranquillement car nous sommes des femmes (...) Ce n'est pas normal".

manifestation rabat

"Ce n'est pas un caprice de notre part", poursuit la jeune féministe, "nous ne sommes pas des gamines qui voulons nous montrer aux caméras, nous n'avons aucun intérêt dans cette histoire. Nous sommes venues pour dire que nous en avons assez! (...) Quand on marche dans la rue et qu'on repousse un homme qui veut nous aborder, il nous répond: "vas-t'en sale pute"!"

Le ras-le-bol est collectif, et certaines parfois fondent en larmes après les interventions. Parmi les personnes présentes au sit-in se trouvait notamment Sofia, venue également exprimer sa colère devant le parlement. "On en a marre d'être traitées comme des citoyennes de seconde zone", explique au HuffPost Maroc la jeune femme. "Nous sommes les égales des hommes dans la constitution, mais visiblement personne n'est au courant. Au point de se retrouver dans des situations où de jeunes filles se font violer dans des bus. La femme ne peut plus vivre de pareilles situations".

L'une des organisatrices et porte-parole de l'évènement, Chaima Lahsini, se dit de son côté "très heureuse de voir que beaucoup de gens ont répondu à l'appel". "De nombreuses personnes sont venues nous montrer leur solidarité, c'est la bataille de chaque femme qui se joue ici. Nous partageons toutes les mêmes problèmes, et c'est un phénomène qui touche tout le monde, riches comme pauvres. Il n'y a pas une femme qui ne soit concernée. Et à un moment donné, il faut dire 'stop'".

"Les putes sont de sortie"

Comme à Casablanca, quelques instants après la fin du sit-in, des discussions animées opposent les jeunes manifestants, hommes et femmes, à un groupe de jeunes hommes. Ces derniers avancent des explications justifiant les situations de harcèlement, dénonçant ces jeunes femmes "qui n'ont pas honte de sortir en mini-jupes dans des quartiers populaires". Certains, moins enclins au dialogue, quittent les lieux en criant: "les putes sont de sortie".

Mais il en faudra plus pour démotiver les militantes. "Nous reviendrons manifester la prochaine fois, car il y aura sûrement une prochaine fois", s'exclame l'une d'entre elles, dans un mélange de détermination et de fatalité.

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