Loin des débats théoriques, comment vivent certains Tunisiens, religieux ou pas, l'inégalité dans l'héritage?

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TUNISIA PEOPLE
Anis Mili / Reuters
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La nécessité d'établir l'égalité dans l'héritage soulevée par le président de la République, Béji Caid Essebsi provoque une polémique entre ceux qui y voient "une transgression de la religion"et ceux qui saluent un pas en avant vers la reconnaissance entière des droits humains des femmes. Un débat interne où s'y est mêlé l'institution d'Al-Azahar en Égypte pour donner son avis contre une telle mesure.

Dans ce remue-ménage théorique, qu'en pensent les Tunisiens, religieux ou pas? Comment des hommes et des femmes vivent-ils l'inégalité dans la répartition de l'héritage? Le HuffPost Tunisie a recueilli quelques témoignages.

"Une inégalité qui pourrait être injuste mais c'est la chariaâ"

Zouhour, 60 ans a hérité la moitié de ses frères et elle ne s'en offusque pas "parce que notre religion est ainsi et qu'il ne faut pas aller à son encontre". Elle raconte pourtant que l'un de ses frères a pu soustraire de son père de son vivant une partie des biens, qu'ils n'étaient pas tous sur le même pied d'égalité au moment de répartir l'héritage et que ses frères n'étaient pas toujours là pour leur mère vieillissante. "Mais Dieu punira ceux qui ont pris une chose qui ne leur appartient pas ou qui maltraitent leur mère", martèle-t-elle.

Zouhour souhaite pourtant que son mari répartisse de son vivant ses biens équitablement. Elle même l'a fait en distribuant ce qu'elle a eu de l'héritage de ses parents à tous ces enfants à part égale: "Il n'y a pas de raisons pour que je fasse la différence entre eux, ils sont tous mes enfants", s'exclame-t-elle en s'attachant au fait que cette équité souhaitable de son vivant ne doit pas être de mise à sa mort, toujours en le justifiant par les dogmes religieux.

Zouhour reproche à son mari sa réticence à donner à ses filles les mêmes parts que ses fils: "Pour certains hommes, donner à sa fille signifie donner à son gendre et c'est inacceptable pour eux parce qu'ils ont été élevés ainsi".

Une prédominance du patriarcat à travers l'héritage qu'Ahmed, 70 ans ne nie pas. "À travers l'héritage, on transmet ses biens. Des biens pour lesquels on a passé toute une vie à travailler et je souhaite que mes enfants, de mon sang, en bénéficient, et pas un gendre même si je le considère comme mon enfant", reconnait-il.

Haifa, 40 ans, s'indigne du fait qu'on remette en cause l'héritage. "C'est normal que je souhaite avoir la même chose que mes frères mais la religion dit autrement". C'est pour cette raison et par ce qu'elle est dans le besoin, qu'elle espère que ses parents "répartissent les biens équitablement de leur vivant" ou lui fassent "un don conformément à la religion", explique-t-elle.

Ahmed, 35 ans, n'est pas contre l'égalité dans l'héritage mais revendique que les femmes participent plus aux dépenses quotidiennes au même titre que leur mari: "À commencer par le payement de l'addition lors d'un rendez-vous galant, jusqu'au dépenses du mariage et du foyer après".

Injustice

Sana, 30 ans, évoque l'exemple de sa mère et de sa grand-mère pour plaider l'égalité dans l'héritage: "Sans elles, ni mon grand-père, ni mon père n'a pu acquérir quoi que ce soit. Elles travaillent comme eux et doublement en assurant le ménage et l'éducation des enfants et elles économisaient. Sans ma mère, mon père qui était gaspilleur, n'aurait jamais rien alors priver les femmes de la même part que les hommes parce qu'elles sont des femmes est très injuste".

Zeineb partage le même vécu que Sana, mais elle n'a eu droit, comme ses soeurs, qu'à la moitié de ses frères: "Pourtant tout ce qu'on a acquis c'était grâce à nous tous", déplore-t-elle.

"Mes parents et nous étions tous mobilisés pour subvenir aux besoins de la famille. Nous les filles, on travaillait comme nos frères et très dur. Si certains d'entre eux ont abandonné le lycée, moi et ma soeur nous faisions les deux: aller à l'école puis revenir travailler à la maison".

Zeineb était la plus jeune, la plus proche de ses parents, celle qui s'en occupait le plus quand ils ont vieilli: "Je connais des gendres qui refusent que leur femme prennent la charge de ses parents mais mon mari n'était pas ce genre d'homme au contraire. Ce n'est pas une faveur de ma part, ce sont mes parents. Mais quand à leur mort, tu n'as le droit qu'à la moitié et que de leur vivant certains ont déjà largement profité des biens, tu ne peux pas ne pas ressentir l'injustice", a-t-elle conclu.

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