À la biennale des photographes du monde arabe, Hicham Benohoud dévoile son univers surréaliste (INTERVIEW)

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HICHAM BENOHOUD
Hicham Benohoud
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CULTURE - Du 13 septembre au 12 novembre 2017 aura lieu à Paris la deuxième biennale des photographes du monde arabe contemporain, organisée par la Maison européenne de la photographie (MEP) et l'Institut du monde arabe (IMA). A l'honneur, cette année, la Tunisie et l'Algérie.

"Après avoir opéré un tour d’horizon, il nous a paru nécessaire de zoomer sur un territoire, d'examiner ce qui s’y passe concernant la pratique de la photographie: quels sont les sujets traités et sous quelle forme", avait expliqué, en mai dernier, le commissaire d'exposition de l'événement, Gabriel Bauret, au HuffPost Maroc.

Les artistes marocains seront également présents, cette année. Un hommage sera notamment rendu à la photographe Leïla Alaoui, décédée lors des attentats de Ouagadougou en janvier 2016, et dont la série "Les Marocains" avait été exposée à la biennale de 2015. On retrouvera également Hicham Benohoud, qui y présentera deux séries de photos, "The Hole" et "Acrobatics".

Des séries qui, selon le directeur de l'exposition, "semblent emprunter les recettes de construction d’un monde merveilleux, associer le percement des trous et le spectacle des acrobates à l’idée d’évasion et de dépassement de soi. Mais, tout n’est, en fait, qu’humble parodie et le monde réel revient en force".

Pour décrypter cet univers alliant surréalisme et réalisme, le HuffPost Maroc a rencontré l'artiste marocain.

hicham benohoud

HuffPost Maroc: Qu'est-ce qui vous a inspiré "The Hole" et "Acrobatics"?

Hicham Benohoud: Les deux séries, "The Hole" et "Acrobatics", ont été produites à Marrakech, ma ville natale. Pour les visiteurs, on ne voit de Marrakech qu'une seule facette. En tant qu'artiste, j'ai souhaité mettre l'accent sur un autre aspect, qui n'est pas accessible de prime abord.

La série "Acrobatics" a été réalisée dans dix maisons de la médina de Marrakech. Un jour, assis à la terrasse d’un café situé sur la place mythique Jemaa El-Fna, j’ai vu passer une troupe d’acrobates qui faisaient des numéros devant les touristes moyennant quelques dirhams. Une fois leur spectacle terminé, je me suis approché, pour leur demander de les photographier, non pas dans un espace public, mais chez eux, avec leur famille, dans leur intimité.

hicham benohoud

Concernant "The Hole", j'ai toujours remarqué qu'il y avait deux sortes de médinas: celle qui est visitée et parfois habitée par des étrangers et celle qui est abandonnée, occupée par une certaine catégorie de la population. J'ai demandé à quelques habitants de ces quartiers si je pouvais les photographier dans leurs modestes habitations, suivant un processus bien particulier. Je leur avais demandé de les prendre en photo chez eux, mais en les mettant dans des trous que je fais et que je rebouche après la prise de vue. Dans chaque maison, j’effectue, d’abord, un repérage en rencontrant les membres de la famille, pour bien leur expliquer le projet et savoir à l’avance combien de personnes accepteront d’être photographiées ainsi.

"Mes photos qui paraissent surréalistes sont pourtant plus proches de la réalité"

Le jour "J", en arrivant chez la famille, accompagné par une petite équipe de maçons, de peintres et de carreleurs, je fais un traçage au sol, sur le mur ou au plafond, et les ouvriers s’activent pour creuser des trous d’un diamètre et d’une profondeur précis. Dans ces trous, je place les membres de la famille, tantôt à tour de rôle, tantôt ensemble. Les travaux, au début de chaque séance, peuvent durer plusieurs heures. Mais la prise de vue, elle, ne prend que quelques minutes. Pour tout remettre en l’état, les ouvriers mettent un ou deux jours.

holes

Qu'est-ce que cela vous fait d'être un des représentants du Maroc lors de cette biennale?

Je pense que si le commissaire de cette biennale m'a invité à montrer mon travail photographique, c'est surtout pour dévoiler ce vaste projet dans le cadre d'une production photographique riche du monde arabe. Mon travail avait trouvé place dans ce panorama sans considération géographique. Tous les pays arabes ne sont pas représentés. Et il y a même des pays qui présentent plusieurs de leurs artistes. Ma participation n'obéit pas à un quota.

hicham benohoud

L'un des objectifs ce cette biennale est de donner une nouvelle image du monde arabe. Quelle image souhaitez-vous mettre en avant?

Je porte un regard critique sur ma société. Quand je produis une image, ce qui m'intéresse est qu'elle soit la plus proche possible de mes préoccupations. Je vis dans une société avec des contradictions sociales flagrantes. C'est ce que j'essaie de mettre en valeur à travers mes photos. Je montre sur la même photo deux mondes improbables, qui existent, mais ne cohabitent pas, normalement. Mes photos, qui apparaissent surréalistes, sont, pourtant, plus proches de la réalité.

"Je ne connais pas un seul pays arabe qui dispose d'une école nationale de la photographie".

Selon vous, les photographes issus des pays arabes ont-ils assez de visibilité dans le monde de l'art?

Les photographes issus des pays arabes sont mal lotis, par rapport à leurs collègues occidentaux. Les raisons sont multiples. Je ne connais pas un seul pays arabe qui dispose d'une école nationale de la photographie. Le marché de l'art, pour cette catégorie d'artistes, est encore à l'état embryonnaire. Les galeries spécialisées dans la photographie dans ces pays ne sont pas légion. Cette biennale des photographes arabes contemporains organisée par l'IMA et la MEP est la seule vitrine qui permet une visibilité pérenne de la création photographique des pays arabes à l'international.

Là où ces photographes ont une chance d'exposer, c'est plutôt dans des foires d'art contemporain, comme Art Dubai ou Art Paris. Sinon, il y a une poignée de galeries en Europe ou aux Etats-Unis qui présentent quelques photographes issus de cette région du monde.

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Quels sont vos prochains projets?

En plus de cette biennale, je participe à la deuxième édition Akka "Foire d'art contemporain et de design d'Afrique" qui se tient au Carreau du Temple Paris du 10 au 12 novembre prochain. Je prépare une monographie sur mes 25 ans de photographies aux Editions Xavier Barral à Paris.

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