La photographe tunisienne Mouna Karray au centre de l'actualité artistique africaine (INTERVIEW)

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Mouna Karray est née à Sfax, elle étudie l’art à Tunis avant de se spécialiser en photographie au Tokyo Institute of Polytechnics and Arts en 2002. Elle vit et travaille actuellement entre Paris et Sfax.

Son travail mêle sociopolitique et expériences personnelles explorant les mécanismes de construction de l’identité et de la mémoire.

Depuis 2006, elle réalise plusieurs expositions à Paris, Francfort, Washington ou encore Londres où elle est représentée par la Tyburn Gallery.

À Paris la photographe est actuellement au programme de l’événement "Afriques Capitales" et de la prochaine Biennale des Photographes du Monde Arabe contemporain. Elle sera également au centre de l’un des événements artistiques les plus attendus de la rentrée, l’ouverture, à Cape Town en septembre prochain, du Zeitz MOCCA, l’un des plus grands musées d’art africain.

HuffPost Tunisie: Vous êtes à l’affiche d’Afriques Capitales à La Villette, jusqu’au 3 septembre prochain. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce que vous présentez?

Mouna Karray: "Afrique Capitales" s’inscrit dans le cadre de plusieurs événements consacrés à l’art africain le printemps dernier à Paris. Son commissaire Simon Njami, est à l’origine de plusieurs expositions comme "La Divine Comédie", directeur artistique de la Biennale de Dakar et commissaire général d' "Africa Remix"…

"Afrique Capitales" a été initié dans le cadre du festival "100% Afrique". Un parcours photographique a été proposé par Simon dans le parc de la Villette et s’inscrit aussi dans le cadre du "Mois de la Photo" du Grand Paris.

Ce parcours en extérieur reste jusqu’à la fin de l’été. Trois de mes photos y sont exposées en format publicitaire. Ce sont trois grands panneaux, représentant trois photos de la série "Nobody Will Talk About Us" (Personne ne parlera de nous).

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C’est une série que j’ai déjà présenté en avril 2016, dans mon exposition personnelle à la Tyburn Gallery à Londres mais aussi dans le cadre de la Biennale de Dakar. Quelques photos avaient déjà été montrées dans le cadre de l’expo urbaine "Dream city" en 2012.

Je l’ai en effet réalisé entre 2012 et 2015, elle parle de la pauvreté silencieuse du Sud tunisien, de la façon dont cette région est marginalisée. J’ai trouvé intéressant de photographier le paysage sud tunisien en intégrant un corps dans un sac qui va se déplacer dans la région et déranger le paysage. C’est une manière de parler de ces gens là.

Sur la route apparaît l’image d’un corps captif qui va intégrer ces paysages. Que fait cette figure errante au milieu du paysage? On est dans une sorte d’oxymore, dans un paysage magnifique quelque chose dérange.

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34°20'59.2"N 8°20’11.7"E, II. De la série Personne Ne parlera De Nous, 2012-2015
© Mouna Karray

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33°56'12.8"N 8°09’45.3"E,II. De la série Personne Ne parlera De Nous, 2012-2015
© Mouna Karray

Le Zeitz MOCAA (Museum of Contemporary Art Africa), annoncé comme l’attraction culturelle africaine la plus attendue du moment, ouvre ses portes le 22 septembre prochain. Vous serez à l’honneur de cet événement en y exposant de manière collective. Comment avez-vous été sélectionnée?

Emma Menell, fondatrice de la galerie qui me représente à Londres, a fait découvrir mon travail à Mark Coetze, directeur de Zeitz MOCAA. Mark a aimé mon travail, il y a donc eu une donation et une acquisition de mes photos, qui appartiennent désormais au musée.

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34°21’53.0”N 8°25’41.0”E. De la série Personne Ne Parlera De Nous, 2012-2015.
© Mouna Karray

Le musée vous consacre un espace personnel. Qu’allez-vous y présenter?

Pour cette prochaine exposition, il y aura quelques photos de la série "Noir" de 2013 et de la série "Nobody Will Talk About Us" réalisée entre 2012 et 2015.

Les deux séries seront exposées dans une des salles du musée. Le titre que nous avons imaginé pour cette salle qui m’est consacrée et qui représente une exposition à part entière, est "Off The Air".

En radio, la formule "off the air" signifie que nous ne sommes plus en ligne, qu’on cesse d’émettre, qu’on coupe. Dans "Noir" il y a l’idée d’air release, de déclencheur souple, qui déclenche la photo et permet l’expression. "Off the Air" fait aussi échos à "Nobody Will Talk About Us" dans le sens d’une rupture, on a cessé de parler de ces gens là.

Parallèlement à cela, le public pourra observer vos travaux pendant la prochaine Biennale des Photographes du Monde Arabe contemporain à Paris, à partir du 13 septembre.

Effectivement, dans le cadre de la Biennale J’exposerai quatre photos de la série "Noir" qui est composée en tout de huit clichés.

Dans cette série le corps du photographe est dans un sac, il n’y a que sa main qui apparaît pour déclencher la photo à distance à travers le déclencheur souple, cette poire qui contient de l’air. Le fil noir relie la caméra au photographe. Je voulais exprimer dans cette série la question de l’enfermement. L’acte photographique devient un acte libérateur.

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Noir#7, 2013. 128x128 cm jet d’encre sur papier baryté
© Mouna Karray

La Tunisie est de plus en plus représentée au sein de la scène artistique africaine. Vous êtes sollicitée au cœur de ce projet africain en tant qu’artiste tunisienne...

La démarche de l’artiste s’inscrit avec le temps dans une démarche internationale. La scène africaine reste internationale car il y a un grand marché africain, beaucoup de choses se passent sur le continent. Je pense que le rêve de l’artiste est d’être défini comme un artiste à part entière, sans étiquette.

L’artiste tunisien a toujours existé, mais il n’y avait pas autant de visibilité, c’est un travail à poursuivre, cela se construit. La Tunisie manque encore de volonté politique donc nous arrivons un peu en décalage par rapport au marché africain!

Mon travail s’inscrit fortement dans le cadre de ma culture. Je m’inspire beaucoup de mon expérience personnelle, d’anecdotes pour aller plus loin dans des sujets plus universels.

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Noir#1, 2013 .128x128 cm jet d’encre sur papier baryté
© Mouna Karray

Justement, votre travail semble largement inspiré par vos origines.

Même si je vis en France j’ai passé beaucoup de temps en Tunisie, j’y ai fait mes études, j’y vais souvent. C’est une inspiration, c’est de là que je trouve mes sujets.

"Nobody Will Talk About Us" s’inspire justement du roman "Chebika" de l’anthropologue Jean Duvignaud, dont un des chapitres est intitulé "La queue du poisson". L’expression "être la queue du poisson" signifie qu’on est oublié, abandonné, Duvignaud parle de cela dans les années soixante.

Je me suis rendue plusieurs fois dans le Sud tunisien en gardant en tête cette expression et je l’ai trouvée juste et très forte. Je suis sfaxienne, je connais donc bien le Sud et on ressent effectivement une forme de rupture.

Les délaissés sont partout, tous les oubliés se ressemblent quelque soit le pays.

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