Hirak: À Oukacha, des dizaines de familles rendent visite aux détenus

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HIRAK - 48 heures par semaine de route pour aller voir leurs enfants, maris, frères ou soeurs. Chaque mardi, des dizaines de familles originaires d'Al Hoceima et sa région, dans le nord-est du Maroc, prennent la route pour rejoindre Casablanca, plus exactement Oukacha.

C'est dans ce centre pénitentiaire situé dans le quartier Ain Sebaa, en périphérie de capitale économique, que se trouvent les dizaines de détenus interpellés dans la vague de contestation que connait la région du Rif, depuis plus de neuf mois.

oukacha

Outre les 40 détenus graciés par le roi Mohammed VI, le 29 juillet dernier lors de la fête du trône, plusieurs autres restent placés en détention provisoire à Casablanca en attendant leur jugement. Pour les voir, leurs familles sont transportées chaque semaine à bord d'un autocar mis à leur disposition par le Centre national des droits de l'Homme (CNDH), nous fait savoir un membre du comité de soutien des détenus, interrogé sur place.

"Fatigués"

Le départ depuis Al Hoceima se fait chaque mardi soir. Les familles arrivent à Oukacha le lendemain, vers 10 heures du matin. Le temps de s'organiser, elles sont admises à la salle réservée aux visites familiales. "Comme vous voyez, nous sommes fatigués. Nous parcourons chaque semaine presque 1.400 kilomètres pour venir à Casablanca. Nous avons pris la route le soir à 22 heures pour arriver ce matin à 10 heures. On sort mardi de nos maisons pour revenir le jeudi et c'est chaque semaine comme ça", déplore Mohamed A., la cinquantaine, venu voir son frère détenu.

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Des repas préparés pour les familles des détenus par des militants associatifs.

"Il y a beaucoup de femmes et d'enfants parmi nous. Le voyage est très fatigant. Nos enfants n'ont rien fait de mal. Ils sont des héros et le resteront à nos yeux", poursuit-il.

Après moins de trois heures passées à l'intérieur de la prison, un premier membre de la famille d'un détenu quitte les lieux. Il s'agit de Ahmed Zefzafi, le père de Nasser Zefzafi. Celui que l'on décrit comme le leader de la contestation rifaine avait été interpellé le 29 mai dernier à Al Hoceima, après avoir interrompu le prêche d'un imam à la mosquée Mohammed V de la ville.

Transféré directement au siège de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) à Casablanca, il est depuis placé en détention à Oukacha. Il serait aujourd'hui placé dans une cellule individuelle "loin des autres détenus", nous a affirmé une source associative, présente sur place.

Son père, lui, n'a pas souhaité en dire beaucoup, par "souci de laisser la justice faire son travail". "J'ai vu mon fils. La visite a duré deux heures environ. Il m'a semblé en bonne santé, mentale et physique", confie-t-il au HuffPost Maroc à sa sortie de prison.

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Ahmed Zefzafi en discussion avec une militante associative à la sortie des couloirs réservés aux visites familiales de Oukacha.

"Leur place n'est pas en prison"

Le reste des membres des familles qui ont fait le déplacement sont sortis deux heures plus tard, vers 15 heures. Parmi eux, il y avait le père de Ahmed Hakimi. Son fils âgé de 22 ans travaillait comme agent de sécurité dans une banque d'Al Hoceima, jusqu'au jour de son arrestation. C'est sur son lieu de travail que la police est venue le chercher, raconte son père. "Il est accusé d'avoir participé au mouvement du Hirak, son visage apparait dans des vidéos. Il a manifesté comme plusieurs autres jeunes pacifiquement, sans violence", confie-t-il au HuffPost Maroc.

Selon lui, "il a même constitué avec d'autres manifestants une chaîne humaine pour protéger les commerces, les citoyens et les forces de l'ordre pendant les manifestations. Il a été arrêté le deuxième vendredi du ramadan pour être ensuite transféré à la brigade de Casablanca".

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Le père de Ahmed Hakimi, devant la prison Oukacha

A la retraite depuis plusieurs années, le papa Hakimi est convaincu, comme les autres, de "l'innocence" de son fils. "Il a son baccalauréat. Je l'ai éduqué, j'ai pris des crédits pour payer sa scolarité. Après le bac, on n'avait pas assez d'argent pour l'envoyer à Oujda poursuivre ses études. Et comme il n'y a pas d'université à Al Hoceima, ni de centre de formation pour lui, il a intégré l'équipe de foot du Chabab Rif Al Hoceima. Quand il a atteint l'équipe seniors, il a été limogé par le club. Finalement, il a trouvé un travail dans une banque", raconte-t-il.

"Ce sont de lourdes accusations pour un jeune de 22 ans. La jeunesse du Hirak n'a rien dit de mal. Ils demandent juste des opportunités de travail, des hôpitaux pour se soigner, de meilleures conditions de vie. Leur place n'est pas en prison", ajoute-t-il.

Même discours tenu par d'autres membres des familles. "Plusieurs d'entre nous sont malades, on passe désormais notre vie entre le médecin, Oukacha et la maison", nous confie la soeur d'un détenu à bord de l'autocar qui doit les ramener à Al Hoceima.

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"Je suis venue voir mon mari qui a été arrêté le 27 juin dernier à Al Hoceima. Sa santé est bonne pour l'instant. Il est accusé de beaucoup de choses, dont l'atteinte à l’unité du pays, la déstabilisation de la loyauté des citoyens envers l’Etat marocain et les institutions... J'espère qu'il sera libéré bientôt", lance une autre femme, venue voir son mari avec ses trois enfants.

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L'autocar transportant la famille des détenus à sa sortie de la prison.

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L'autocar a pris la route, escorté par la police.

Samedi 29 juillet, la veille de la fête du trône, le roi Mohammed VI a gracié 40 détenus du Hirak, sur un total de 176 personnes placées en détention préventive depuis mai dernier. Les noms de Nasser Zefzafi et les principaux "meneurs" du mouvement n'étaient toutefois pas sur la liste des personnes graciées, à l’exception de Sylia Ziani, chanteuse et figure féminine du mouvement, dite la "voix du Hirak". 136 personnes sont toujours incarcérées.

Mardi, au lendemain du transfert du journaliste Rabii El Ablaq dans l'un des hôpitaux de Casablanca après 36 jours de grève de la faim, plusieurs dizaines de personnes, principalement des membres de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) et des avocats de la défense, ont organisé un sit-in devant l’hôpital Moulay Youssef pour dénoncer l’arrestation "arbitraire" dont il fait l’objet, rapportait l'AFP.

L'objectif était aussi d'attirer l'attention sur son état de santé et réclamer sa libération immédiate.

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