Adnane Remmal: Le fabuleux destin d'un militant-chercheur

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PORTRAIT - Double consécration africaine et européenne, reconnaissance et décoration royale, imminence de la mise sur le marché d’un médicament révolutionnaire 100% marocain... La chance semble sourire à Adnane Remmal. Mais les débuts n’ont pas été aussi propices pour le chercheur marocain. Parti de rien, il s’est hissé à la force du poignet pour s’imposer dans le domaine de la pharmacologie moléculaire. Retour sur le parcours du pionnier de la recherche appliquée au Maroc.

Patriote dans l’âme

Pour comprendre les motivations d’Adnane Remmal, il faut remonter à ses origines. Né à Fès en 1962, il est le fils du résistant Haj Tayeb Remmal. Dernier de sa fratrie, le jeune Adnane est imprégné dès son enfance des aventures de son père et ses compagnons dans leur lutte contre l’occupation. "Il y avait une grande différence d’âge entre mon père et moi et j’écoutais toujours avec admiration, du haut de mes 5 ans, ses récits de cette période durant laquelle il a été emprisonné. Ça m’a beaucoup marqué".

C’est donc tout naturellement qu’après avoir décroché son bac en 1980, il reste au Maroc et s’inscrit à l’université de Fès où il obtient son DEUG deux années plus tard. Mais au lieu d’y continuer ses études, Adnane Remmal décide, avec des camarades, d’aller en France. C’est que, passionné de biologie, il se trouve contraint de consacrer du temps à l’étude de la géologie. "Non pas que je n’aimais pas la géologie" se défend le chercheur, "mais en travaillant ainsi les deux matières, on ne pouvait se spécialiser en aucune". La stratégie universitaire de l’époque consistait davantage à former des professeurs de sciences naturelles que de futurs chercheurs.

La richesse d’un pays, ce n’est ni le pétrole ni les ressources minières, mais la propriété intellectuelle

Formé par d’éminents professeurs

Une fois en France, Adnane Remmal s’inscrit en DEA à l’Université Paris XI à Orsay. C’est là qu’il rencontre le professeur Édouard Corabœuf, célèbre chercheur en électrophysiologie décédé en 1998, puis son élève, le professeur Philippe Meyer, qui encadrera la thèse de doctorat de Remmal à l’hôpital Necker. De ces deux rencontres, Adnane sort transformé. "Ces professeurs avaient une maturité scientifique incroyable et la capacité de la transmettre aux jeunes. À chaque fois qu’ils nous parlaient d’une découverte, ils prenaient également le temps de nous raconter dans quelles conditions elle s’était effectuée et quelle était la philosophie derrière".

Pendant ce séjour en France, Adnane Remmal fera une découverte d’une tout autre nature: la recherche scientifique vaut de l’or! Amené à signer des clauses de non-divulgation suite à des contrats établis avec des laboratoires pharmaceutiques, le biologiste découvre les sommes d’argent, parfois très conséquentes, que la structure de recherche recevait pour un travail qu’il accomplissait en une semaine ou deux. "C’est là que j’ai compris que ce qui faisait la richesse d’un pays, ce n’était ni le pétrole ni les ressources minières, mais la propriété intellectuelle".

Au Maroc, on ne fait pas de la recherche, on constate

En 1987, Adnane Remmal soutient sa thèse de doctorat en pharmacologie moléculaire. Brillant élève, il se voit proposer la nationalité française et la promesse d’un poste au Centre national de recherche scientifique (CNRS). "Le professeur Meyer m’avait appelé à son bureau et m’avait dit que le laboratoire allait faire une chose inédite: demander à quelqu’un qui voulait partir de rester". C’était mal connaître le patriote engagé, car 24 heures plus tard, Remmal donnait sa réponse qui était déjà toute prête depuis son premier jour.

Le choix, pour engagé qu’il fût, n’était cependant pas exempt de risques. Lucide, Adnane avait déjà eu l’occasion de se faire une idée après de nombreuses rencontres avec des étudiants de 2e et 3e cycle restés au Maroc. "Je savais très bien qu’il n’y avait pas de recherche au Maroc, en tout cas pas comme on l’entendait ailleurs. On se contente de faire de la constatation. On constate qu’il y a tant de diabétiques au Maroc, tant d’hypertendus, tant d’hépatite virale... et puis c’est tout. On montre qu’il y a un problème sans jamais essayer de trouver une solution ou même de contribuer à la recherche d’une solution". C’est en voulant changer tout ça que Remmal fait le choix de revenir au pays.

Les gens croient qu’on peut se passer d’antibiotiques parce qu’on ne les utilise pas tous les jours, mais seul un médecin comprend la gravité de la menace

Requiem pour les antibiotiques

Arrivé au Maroc, Adnane Remmal intègre l’Université de Fès en tant qu’enseignant à l’âge de 25 ans! Une activité à laquelle il consacre beaucoup de temps, trop de temps même. "À l’université, je me suis rapidement retrouvé à enseigner un volume horaire atteignant jusqu’à 3 fois celui des autres professeurs". Un temps précieux qu’il ne consacrera pas à la recherche, mais qui lui sera pourtant très utile. "Préparer des cours sur des sujets que je ne maitrisais pas vraiment m’a permis de me documenter et d’élargir mes horizons pour le choix de mon propre sujet de recherche".

Il rencontre alors des médecins, des pharmaciens, des vétérinaires et des industriels pour sonder le terrain. Tous évoquent un sujet brûlant: la résistance aux antibiotiques. Ils lui font comprendre que les antibiotiques sont en train de mourir et qu’une menace sérieuse plane sur l’humanité. "Les gens croient qu’on peut se passer d’antibiotiques parce qu’on ne les utilise pas tous les jours, mais seul un médecin comprend la gravité de la menace". En effet, sans antibiotiques, des gestes médicaux tels que l’accouchement, la greffe d’organes ou la neurochirurgie ne sont plus possibles.

Abdelghafour Tantaoui Elaraki

Jeune, mais pas inexpérimenté, Adnane Remmal sait qu’il ne peut pas s’atteler à la tâche tout seul. Il commence à chercher autour de lui une personne pour l’aider. "J’avais deux critères: que la personne ait de bonnes qualités humaines et qu’elle connaisse bien les microbes". Posée de cette manière, cette question apportait invariablement la même réponse: Abdelghafour Tantaoui Elaraki.

Professeur très connu, Abdelghafour Tantaoui Elaraki enseignait à l’Institut agronomique et vétérinaire de Rabat et occupait bénévolement le poste de secrétaire général du Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST). C’est lui qui va mettre Adnane sur la piste des huiles essentielles. "Quand il m’a reçu, il m’a donné des articles qu’il avait publiés, des thèses que ses étudiants avaient soutenues et des livres avec la consigne de les lire et de lui donner mon avis sur la question. Tous traitaient de l’activité antimicrobienne des huiles essentielles".

Première découverte

À l’examen de ces documents, Adnane Remmal identifie une faille, la principale sur laquelle il basera ses travaux: la méthode utilisée était critiquable. "En tant que pharmacologiste, j’ai tout de suite remarqué que ces documents se basaient sur l'utilisation d’un composant qui inhibait les huiles essentielles". Le chercheur corrige alors la démarche et mène de nouvelles expériences. Les résultats sont alors incroyables. "Avec la nouvelle méthode, j’ai pu obtenir une efficacité antimicrobienne parfois 100 fois supérieure à ce qui a été trouvé jusqu’ici".

Cette première découverte ouvre la voie vers un terrain encore inexploré. "Personne n’avait rien développé avec les huiles essentielles, car on sous-estimait l’efficacité de leur action à cause du calcul biaisé". Avec la nouvelle méthode, tout restait encore à faire. Commence alors pour les deux compères une aventure qui durera 10 ans. "Il fallait comprendre pourquoi ces huiles essentielles agissaient, quels en étaient les principes actifs, leur mécanisme et quelles étaient les applications qu’on pouvait en faire". Une décennie durant laquelle le professeur Remmal n’hésite pas à faire l’aller-retour entre Fès et Rabat 3 fois par semaine.

Faire une recherche au Maroc avec des moyens marocains pour finalement la vendre et se vendre soi-même à un autre pays?! Ce que je m’apprêtais à faire était de la haute trahison

Brillant biologiste cherche industriel pharmaceutique

En 1996, le gros de la recherche est bouclé. Adnane Remmal est conscient que sans essais cliniques humains, il ne pourra pas avancer. Il approche alors les différentes sociétés pharmaceutiques nationales, sans grand succès. "À l’époque, les boîtes marocaines étaient fermées à toute idée d’innovation ou de création de médicaments. La priorité pour eux était de trouver des génériques. Allez leur dire que les médicaments existants n’étaient pas bons et qu’on allait les changer". N’ayant rien pu trouver au Maroc, Remmal concède une ultime tentative en France.

Il part rencontrer son ancien mentor, le professeur Meyer, lui expliquant qu’il a découvert le moyen de booster les antibiotiques et de les rendre efficaces contre les bactéries résistantes. Meyer comprend que c’est une véritable révolution et appelle un industriel pharmaceutique pour convenir d’un rendez-vous. Ce dernier annonce d’emblée que si la découverte est confirmée, il s’agira pour Remmal de milliards de francs français, mais précise que le brevet déposé doit être français et que cela passait par la naturalisation du chercheur.

"J’étais content sur le coup, mais après mon retour à l’hôtel, c’était la douche froide. Ce que je m’apprêtais à faire était de la haute trahison. Faire une recherche au Maroc avec des moyens marocains pour finalement la vendre et se vendre soi-même à un autre pays?!" Adnane ne ferme pas l’œil de la nuit ce jour-là. Le lendemain, il contacte son professeur, s’excuse pour le rendez-vous et lui fait comprendre qu’une affaire urgente au Maroc sollicite sa présence le plus rapidement possible.

Un secret gardé... pendant 8 ans!

Rentré à Fès, Remmal ne donne plus signe de vie. "Il fallait absolument que le brevet soit marocain", insiste le chercheur. Malheureusement, l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC) n’enregistrait pas encore les brevets. Il fallait donc repartir en France et contacter un avocat spécialiste qui coûtait très cher. "Sans l’aide d'un laboratoire pharmaceutique, je ne pouvais pas financer moi-même le dépôt. J’ai donc gardé le secret de mes recherches".

Le secret est gardé pendant 8 ans! Ce n’est qu’en 2004 qu’un de ses amis le contacte et le met en relation avec un certain Ahmed Reda Chami, à l’époque président de Microsoft en Asie du Sud-Est. Intéressé par l’idée de Remmal et mû par la volonté d’un investissement utile pour le pays, l’ancien ministre de l’Industrie rencontre le biologiste. Le courant passe et une société est créée dans la foulée: Advanced Scientific Developments (ASD).

Le staff du laboratoire m’ont fait comprendre que les résultats de mes recherches étaient si probants qu’ils risquaient leur place si la direction apprenait que de telles recherches étaient menées en interne

25.000 euros pour rédiger un brevet

Il faut savoir que le professeur Adnane Remmal travaillait principalement sur les antibiotiques et les antifongiques, mais connaissait déjà les déclinaisons que pouvait avoir sa méthode sur les antiviraux, les anti-cancéreux et les médicaments contre la malaria. À la demande de son nouvel associé, la recherche a été poussée afin de déposer 4 brevets.

Pour l’anecdote, les résultats des recherches effectuées sur les anti-parasitaux ont été si spectaculaires que le laboratoire de renom français dans lequel ils ont été menés a préféré mettre fin aux essais. "J’ai été contacté à un moment donné par le staff du laboratoire qui m’ont fait comprendre que les résultats de mes recherches étaient si probants qu’ils risquaient leur place si la direction apprenait que de telles recherches étaient menées en interne".

Les deux hommes se rendent ensuite en France pour le dépôt des brevets. Cela coûtera la modique somme de 100.000 euros pour la rédaction de 4 documents de 30 pages! Remmal est ému. "Je me rappelle que ce jour-là, j’ai dit à Ahmed Reda Chami que je pouvais mourir en paix. J’avais accompli ma tâche et amené une invention majeure jusqu’au bureau du mandataire en brevets".

Un médicament 100% marocain

Patriote jusqu’au bout, Adnane Remmal commence à contacter les boîtes pharmaceutiques marocaines. "On m’avait dit qu’il n’y avait que deux laboratoires au Maroc qui avaient les capacités de me suivre. J’ai commencé par Sothema". Le directeur, Omar Tazi, est convaincu par le projet. Le deal consiste alors pour Sothema à prendre des parts dans la société ASD (devenant ainsi copropriétaire du brevet) en échange de l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché.

Aujourd’hui, en partenariat avec le ministère de la Santé, les dernières retouches sont apportées au dossier et le premier antibiotique marocain, "Soclav Plus", sera sur le marché d’ici la fin de l’année. Le médicament anti-cancéreux devrait suivre et pourra être mis sur le marché à son tour en début 2019 si les travaux commencent début 2018.

À 55 ans, Adnane Remmal est fier du chemin parcouru, mais souhaite apporter sa pierre à l’édifice pour aider les jeunes chercheurs marocains. "Mon rêve est de créer pour tous ces jeunes étudiants et chercheurs un institut de recherche et développement privé qui saurait les contenir et renforcer leurs compétences. J’y travaille". Bonne chance professeur!

Déposer un brevet, combien ça coûte?

Déposer un brevet passe tout d’abord par sa rédaction, dont se chargera un mandataire. Comptez 25.000 euros le document. Le document est ensuite déposé au bureau des brevets. Après 30 mois de la date de dépôt vient la phase internationale. C’est là où la facture grimpe, car à compter de cette date, il faut 10.000 dollars pour chaque pays ou région où l’on souhaite déposer son brevet (USA, Chine, Inde, Brésil, Europe...). Et ce n’est pas fini. Une fois le brevet déposé dans ces pays, il faut s’acquitter des frais de ce qu’on appelle une lettre officielle. Ce document énonce les objections de l’examinateur à l’encontre de la demande de brevet auxquelles il faut répondre. La lettre est transmise par le mandataire du pays où elle a été déposée vers le mandataire du pays où le brevet a été initialement déposé qui le transmet à son tour au propriétaire du brevet. La réponse envoyée suit le chemin inverse. Un parcours qui coûte entre 4.000 et 5.000 dollars à chaque fois. "C’est simple, depuis qu’on a commencé avec Sothema, on a payé à peu près un million de dirhams par an rien que pour payer les annuités et répondre aux questions de nos brevets" précise Adnane Remmal.

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