Interview de Nada Zeineb Ben Jemaa, lauréate du concours international d'essai "Many Languages, One World" de l'ONU

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Lauréate du concours international d'essai "Many Languages, One World®", la Tunisienne Nada Zeineb Ben Jemaa avait eu la chance de prendre la parole et de le présenter devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

Un moment historique pour cette tunisienne qui a fait partie d’une cohorte de 60 lauréats, sélectionnés parmi 6000 participants de 170 pays pour prendre part au concours international à savoir "Many Languages, One World".

En 2014, Nada obtient la bourse "MEPI-Tomorrow’s Leaders" pour poursuivre ses études de premier cycle au sein de l’Université Américaine de Beyrouth. "En Décembre, j’obtiendrai mon diplôme de Bachelor of Business Administration avec une concentration en Finance et un Minor en Sciences Politiques" affirme-t-elle au HuffPost Tunisie.

Indépendemment de ces études, Zeineb est également Team Manager de Roller Derby Beirut, et durant l’année scolaire, elle enseigne l’anglais à un groupe de réfugiés Syriens. Interview.

HuffPost Tunisie: Qu'est-ce que cela fait de passer devant l'Assemblée générale des Nations-Unies?

Nada Zeineb Ben Jemaa: Plus jeune, j’ai souvent participé aux conférences de simulation des Nations Unies, les Model United Nations. Me retrouver dans la salle de l’Assemblée Générale des Nations Unies était donc un de mes rêves d’enfant. La salle est à la fois impressionnante et intimidante, on ressent le poids de son histoire dès le premier pas. En voyant l’imposant podium de marbre vert, on ne peut s’empêcher de penser à toutes les personnes qui se sont tenues sur ses marches auparavant et à leurs mots qui ont changé le monde d’une manière ou une autre.

Vous êtes lauréate du concours "Many languages, One World", quel était le sujet de votre essai?

Mon essai portait sur l’importance du plurilinguisme dans notre monde d’aujourd’hui.

Mon discours par contre, portait sur la Tunisie et l’égalité des sexes, objectif 5 des Objectifs de Développement Durable des Nations Unies.

"Dans ce monde globalisé, nous ne pouvons plus envisager les cultures comme des îlots. Une attitude saine consisterait, à mon avis, à refuser de s’enfermer dans ses propres spécificités culturelles -y compris linguistique- et à maintenir une distance curieuse, empathique et intelligente avec les autres" extrait de l'essai de Nada Zeineb Ben Jemaa lors du concours "Many Languages, One World®"

Vous étudiez au Liban où vous avez créé le club de Roller Derby de Beyrouth. Si vous pouviez expliquer ce qu'est le roller derby? Pourquoi avoir créé ce club?

Le Roller Derby est un sport de contact se pratiquant en patins à roulettes sur un terrain ovale. Ce sport se joue en équipe, 2 équipes de 5 joueuses chacune formée d’une Jammer et de 4 Blockers. Le but du jeu est pour chaque Jammer de réussir à dépasser en un laps de temps donné les joueuses adverses sans se faire projeter au sol ni sortir de la piste.

J’ai découvert le Roller Derby il y quelques années à travers le film Whip It (ou Bliss en français), qui a propulsé le sport au devant de la scène underground aux USA. Lorsque j’ai déménagé au Liban, je me suis demandé s’il n’y avait pas d’équipe de Roller Derby là-bas. Beyrouth me paraissait comme le type de ville où un tel sport pouvait exister. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Elizabeth Wolffhechel, une joueuse de Roller Debry danoise en stage au Liban et qui essayait de fonder une équipe là-bas.

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Je me suis rendu au tout premier entraînement et plus tard, j’ai convaincu quelques-unes de mes amies de nous rejoindre. C’est ainsi que Roller Derby Beirut a vu le jour. Après le départ d’Elizabeth, j’ai pris en charge la gestion de l’équipe.

Voici l'Essai qui a permis à Nada Zeineb Ben Jemaa de remporter le concours "Many Languages, One World®":

Selon le philosophe et physicien Marc Halevy, nous vivons actuellement un changement d’ère. L’humanité sort de la modernité et s’apprête maintenant à entrer dans une nouvelle phase de son évolution. Il ne sert à rien de lutter contre ce changement. ‘Nous sommes à un point de bifurcation, matérialisé par des ruptures, qui engendrent des conflits et de grandes turbulences.’ Résister ne ferait qu’aggraver ces conflits. Mais qu’en est-il du citoyen ? Comment un individu peut-il œuvrer pour que l’avènement de cette nouvelle ère permette une meilleure communication entre les cultures, et à long terme, une conception plus équitable de la citoyenneté mondiale ? Après avoir vécu dans trois pays différents en moins de trois ans, je ne peux m’empêcher d’apprécier cette citation à la lumière de mes expériences, et des ‘grandes turbulences’ qui ont accompagné mes pérégrinations. J’ai en effet grandi à Tunis, avant de décrocher une bourse pour étudier à l’Université Américaine de Beyrouth au Liban. Au cours de ma deuxième année, j’ai eu l’occasion de faire un semestre d’échange aux Etats-Unis, et plus précisément à Washington D.C. C’est dire si les remous politiques, sociaux et culturels évoqués par le philosophe me semblent faire écho à ma situation et à mon propre ‘changement d’ère.’

S’il y a bien une leçon que j’ai retenue des trois dernières années, c’est que les discours catastrophistes sur les dangers du multilinguisme ne sont que des arguments politiques. Dans mon expérience, il n’y a pas de contradiction entre maîtriser plusieurs langues et connaître et préserver sa propre culture. En réalité, ces deux pôles sont complémentaires, voire interdépendants. Dans ce monde globalisé, nous ne pouvons plus envisager les cultures comme des îlots. Une attitude saine consisterait, à mon avis, à refuser de s’enfermer dans ses propres spécificités culturelles -y compris linguistique- et à maintenir une distance curieuse, empathique et intelligente avec les autres. Développer un sentiment d’appartenance à travers la langue ne devrait pas se faire au détriment de la connaissance des langues du monde, et encore moins par défaut ou par ignorance. Alternativement, il faudrait prendre la pleine mesure des vertus d’une éducation multilinguistique, ouverte et tolérante sur notre connaissance de nous-mêmes. Dans ses Lettres persanes, Montesquieu met en scène deux Persans en visite dans le Paris de la Régence. Leur regard tour à tour inquisiteur, critique ou émerveillé est l’occasion pour l’auteur de tendre à ses concitoyens un miroir grossissant où se reflètent leurs travers, mais aussi leurs sagesses et leurs spécificités culturelles . Ainsi, le détour par les approximations de la langue et du regard de l’autre permet aux Français de l’époque de se découvrir sous un jour nouveau. C’est dans ce sens que la découverte de la culture de l’autre permet aux personnages (et aux lecteurs) français de mieux appréhender la leur.

A l’image du multiculturalisme de l’exemple de Montesquieu, le multilinguisme est une aubaine. En effet, la capacité à parler plusieurs langues façonne notre vision du monde de manière si significative qu’elle peut participer activement à favoriser la citoyenneté mondiale. On peut y trouver le moyen d’être citoyen du monde sans pour autant effacer les spécificités culturelles, les legs civilisationnels et les identités nationales. Cela s’applique même à l’échelle des dialectes et des accents. Mon père, par exemple, parle tunisien avec l’accent tunisois. Toutefois, quand il parle de Djerba, son île natale, quand il évoque l’un de ses personnages pittoresques ou ses nombreuses traditions, l’accent djerbien, si distinctif, affleure à la surface et colore toutes ses phrases. Il s’est avéré, quand nous l’avons interrogé là-dessus, qu’il ne se rendait pas compte de ce changement. Ses identités nationale et locale se superposent et se relaient, sans qu’aucune ne soit sacrifiée.
Je n’avais jamais vraiment réfléchi à l’importance du multilinguisme pour rapprocher les citoyens et les identités du monde jusqu’au jour où je me suis portée volontaire pour enseigner l’anglais à un groupe de réfugiés Syriens. Les débuts étaient houleux. Etant habituée à basculer d’une langue à une autre sans transition pour me faire comprendre de mes interlocuteurs, je dû faire preuve d’une grande retenue pour ne pas utiliser l’arabe dans mes explications. Au terme de quelques séances, mes élèves avaient plus d’aisance à s’exprimer en anglais et étaient donc plus confiants pour faire part de leurs opinions devant la classe entière. Par ailleurs, ils se sont ouverts à moi avec candeur et confiance sur les épreuves qu’ils avaient traversées pour venir chercher refuge au Liban et les raisons pour lesquelles ils cherchaient à apprendre l’Anglais. Certains voyaient l’anglais comme le seul moyen de trouver une place dans le marché de l’emploi libanais et de se protéger des employeurs abusifs qui ne cherchent qu’à profiter de la situation souvent déplorable des réfugiés syriens au Liban. D’autres voulaient simplement pouvoir aider leurs enfants à faire leurs devoirs. Une de mes élèves en particulier avait attiré mon attention. Elle souhaitait plus que tout au monde pouvoir rejoindre sa mère et son frère en Irlande, et donc apprenait l’anglais dans l’espoir que sa demande soit acceptée. Avec leurs différentes motivations, ces étudiants avaient tous en commun le rêve d‘une deuxième langue qui leur ouvrirait les portes d’une deuxième vie et d’une deuxième culture.
L’enseignement de l’anglais m’a donc permis de mettre en perspective les privilèges dont je n’étais plus consciente (dont l’importance du multilinguisme). Mon éducation et les choix éclairés de mes parents m’ont permis d’associer des expériences éminemment positives à l’apprentissage des langues : les sourires bienveillants de mes maîtresses, la pointe de fierté que l’on ressent en utilisant un mot nouveau au bon endroit… Me voilà, plusieurs années plus tard, essayant d’aider des personnes pour lesquelles les langues représentent l’une de leurs rares planches de salut.

Ce n’était pas ma seule découverte. Avant de commencer mes études au Liban, j’appréhendais le nouveau système éducatif que je m’apprêtais à intégrer, la distance avec mon entourage, les études en langue anglaise, mais certainement pas la communication en langue arabe, ma langue natale. Je fus surprise de réaliser que la plus grande difficulté à laquelle j’allais devoir faire face était la communication. La langue arabe est certes la langue officielle du Liban. Cependant, le dialecte courant est radicalement différent du dialecte tunisien. Etant habituée aux dialectes nord-africains et inaccoutumée au dialecte levantin, je me suis trouvée obligée d’utiliser l’anglais ou l’arabe littéraire dans mes conversations quotidiennes. Par souci d’intégration, j’ai fait de mon mieux pour apprendre le dialecte libanais, me mettant au défi de tenir une conversation entière dans ce dialecte sans recourir à l’anglais ou au français. De plus, passées les premières semaines d’incertitude, j’ai commencé à saisir l’infinie richesse du bilinguisme, lorsqu’on arrive dans un pays étranger et que l’on cherche à s’y intégrer. C’est également à la lumière de mon expérience américaine que j’ai pu développer cette conviction. En effet, j’étais heureuse de pouvoir appréhender mon environnement et me faire comprendre de mon entourage, en même temps que je regrettais le fait que l’hégémonie de l’anglais ne laisse pas beaucoup d’espace à la diversité linguistique que les étudiants bilingues auraient pu introduire.

Nous ne pouvons vraiment comprendre le besoin actuel de multilinguisme sans étudier l’origine des langues. Selon le linguiste Guy Deutscher, ‘le langage est la meilleure invention de l’humanité, sauf que, bien entendu, il ne s’agit pas d’une invention.’ Toutes les réalisations humaines dépendent des langues. C’est ce qui nous a permis en premier lieu de nous différencier des autres espèces vivantes et c’est cela même qui nous permet aujourd’hui encore de repousser nos limites inventives et créatives. Cependant, la complexité de la langue a tendance à nous faire croire qu’elle a été pensée par un être supérieur alors qu’en vérité, c’est en l’absence d’architecte ou de plan que les systèmes linguistiques se développent en réponse aux besoins humains de s’exprimer. C’est ce processus que Deutscher appelle ‘a language machine’, qui a fait évoluer la langue du stade ‘moi Tarzan’ au stade d’abondance linguistique que nous vivons aujourd’hui. Ainsi, si l’évolution des langues n’est que le reflet de l’évolution des besoins humains, il apparaît que le multilinguisme (en tant que stade de cette progression) n’est pas une simple lubie. Ce serait plutôt une réponse concrète aux besoins du siècle, à savoir la communication globale et la citoyenneté mondiale, et le moyen de vivre pleinement ‘la nouvelle ère’ annoncée par Marc Halevy.

Il serait donc plus utile de chercher dans le multilinguisme et dans les richesses qu’il permet le moyen de poser des bases solides pour un monde meilleur. En ces temps compliqués et déroutants, il est temps de placer l’humanité au centre des démarches. Cela passe, bien entendu, par la communication, le respect et la compréhension de nos différence en tant qu’êtres humains cohabitant sur cette planète. Cela nécessite également une connaissance des caractéristiques de l’autre au moins aussi importante que des nôtres propres. En tant que citoyens du monde, nous avons le devoir de veiller à léguer un monde à la fois différent et équitable, multiple et respectueux. Car enfin, et avec tout le respect que je dois aux mythes millénaires, le XXIème siècle prouve qu’en fin de compte, la Tour de Babel n’était pas une malédiction…

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