Grâce royale: Après l'espoir, la déception et une menace de reprise de la grève de la faim

Publication: Mis à jour:
HOCEIMA PROTEST
Des manifestants à Al Hoceima, 20 juillet 2017. | Youssef Boudlal / Reuters
Imprimer

GRÂCE ROYALE - Silya, la poétesse du Hirak, est rentrée chez elle, à Al Hoceima, dimanche soir. Accueillie par les larmes de joie, sa famille, ses proches, ses amis, mais aussi les militants associatifs locaux ont fêté son retour. "Silya n’est, malheureusement, pas heureuse. Avoir laissé ses camarades derrière les barreaux à Oukacha l’affecte énormément. C’est une joie en demi-teinte qu’elle ressent", déclare au HuffPost Maroc Faissal Aoussar, responsable local de l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

Silya libre, la mobilisation continue

"Silya a vécu une grave dépression au cours de sa détention. Nous espérons que cette libération l’aidera à se rétablir. Mais, pour nous, le chemin est encore long pour atteindre notre but: que tous les détenus soient relâchés", confie au HuffPost Maroc Khadija Ryadi, l’une des initiatrices du mouvement "Femmes debout contre la détention politique" et ex-présidente de l’AMDH.

Selon cette militante des droits humains, le fait que Silya soit une jeune femme artiste, apolitique, dont la santé se détériorait en prison, mais aussi qu’elle ait fait l’objet d’une mobilisation à grande échelle, ont contribué favorablement à sa libération. Le mouvement s’apprête, à présent, à redoubler d’effort pour renforcer la mobilisation revendiquant la libération de tous les détenus du Hirak. "Ce qui nous préoccupe le plus, aujourd’hui, c’est qu’ils reprennent la grève de la faim. Ils auraient menacé de le faire", précise Khadija Ryadi.

Sans surprise, la logique l’emporte

L’avocate de Silya, Khadija Rouggany, soulagée pour sa cliente, ne cache cependant pas son amertume de voir déçues les familles qui ont longtemps bercé l’espoir de voir leurs fils, détenus du Hirak à Oukacha, bénéficier de la grâce royale. Toutefois, pour elle, que la grâce royale ne soit pas généralisée à l’ensemble des détenus d’Al Hoceima n’a pas été une surprise.

"J’avais la conviction que cette grâce ne concernerait pas tout le monde en raison des accusations de crimes graves qui pèsent sur les détenus. En libérant tout le monde, on risque de remettre en cause tout le système judiciaire. Par contre, ce que j’estime nécessaire, en tant qu’avocate, c’est que le juge d’instruction puisse exercer amplement ses attributions et accorder la liberté provisoire aux détenus", plaide Me Rouganny. Et d’ajouter que Silya ne faisait pas l’objet de crimes ou délits graves pouvant faire obstacle à la grâce royale.

Comme pour Me Rouggany, l’avocat Mohamed Ziane déclare au HuffPost Maroc qu’il n’a pas été surpris par une grâce royale non généralisée. "Je ne suis pas déçu", dit-il, précisant "que les détenus du Hirak n'observent pas de grève de la faim et qu’il n’y en aura aucune". Pour Me Ziane, le discours du roi dispose de "toutes les composantes pour être qualifié d'historique", espérant qu’il donnera suite à "des changements radicaux".

Aucun argument n’est valable

Pour d’autres avocats, aucun argument ne peut justifier que la liberté ne soit pas accordée à tous les détenus du Hirak. Contacté par le HuffPost Maroc, Isaac Charia, membre du comité de défense des détenus du Hirak, ne cache pas sa déception en se contentant de déclarer qu’il "se réserve de répondre".

L’avocat et président de l'Instance nationale de protection des biens publics, Mohamed Tarek Sbai, pour sa part, estime que la grâce royale devait concerner l’ensemble des détenus du Hirak. "Le Hirak, c’est une seule cause, une seule affaire, on ne peut pas la diviser en plusieurs parties. Que le ministère de la Justice explique que la grâce royale ne concerne que les détenus n’ayant pas commis de crimes ou d’actes gravissimes, lors des événements d’Al Hoceima, pose problème. Il y a peut-être une partie qui ne souhaite pas le règlement de la situation et c’est à elle que le roi a fait allusion dans son discours", souligne, au HuffPost Maroc, Me Sbai.

Pour ce dernier, le Hirak a passé neuf mois à clamer ses revendications et à se défendre contre les thèses "séparatistes ou de liens avec des parties étrangères dont ils ont été accusés à tort". "Comme pour Silya, Nasser Zefzafi doit aussi être gracié. Il n’y a pas de différence entre les deux. La réconciliation avec le Rif commence de la grâce générale au profit de tous les détenus du Hirak", estime l’avocat.

Le Hirak se poursuit

Pour Me Sbai, le Maroc est face "à une affaire nationale" qu’il faut régler rapidement et dans laquelle il faut aussi impliquer les deux Chambres des représentants et des conseillers. "Le parlement a le droit d’accorder une grâce générale, mais on se demande pourquoi il ne le fait pas", s’interroge l’avocat. Et de préciser que le roi a clairement reproché au gouvernement, aux partis et au parlement de ne pas assumer leur mission comme il se doit.

En attendant les changements escomptés, le Hirak compte poursuivre sur sa lancée. "Ici, si certaines familles sont déçues, d’autres restent convaincues de la cause pour laquelle les membres du Hirak sont détenus. Le mouvement se poursuit et se poursuivra. Les interpellations continuent à Al Hoceima. D’ailleurs, pas plus tard qu’hier, deux ou trois autres interpellations ont eu lieu", confie ce responsable de l’AMDH à Al Hoceima, Faissal Aoussar.

Et de préciser que l’intérêt du Hirak a été de dénoncer "les responsables irresponsables" auxquels le roi a fait allusion dans son discours. "Si Mohcine Fikri n’avait pas perdu la vie et si ce Hirak n’existait pas, est-ce que les projets de développement auraient fait l’objet d’une quelconque accélération?" se demande le militant. Et d'ajouter d'autres interrogations qui légitiment, selon lui, la poursuite du Hirak. "A quoi aboutissent les commissions de vérité, pourquoi la corrélation responsabilité et reddition des comptes n’est pas traduite sur le terrain…?".

Faissal Aoussar estime ainsi que l’heure est venue de répondre à ces questions, de tourner la page définitivement: "Nous ne voulons pas de boucs émissaires! Nous voulons que les détenus soient relâchés, que la vie reprenne son cours normal à Al Hoceima".

LIRE AUSSI: