Témoignages: Comment je vis au Maroc avec le VIH

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MARCHE LUTTE CONTRE SIDA TANGER
Marche de lutte contre le sida, Tanger, 2013 | Association de lutte contre le sida/Facebook
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SIDA - Ils ont entre la vingtaine et la trentaine. Hétérosexuels ou homosexuels, ils sont porteurs du VIH. Pour la plupart d'entre eux, apprendre qu'ils étaient atteints d'une maladie sexuellement transmissible dont on ne guérit jamais a été un choc. Mais, après la colère, l'envie de se battre et de continuer à vivre comme les autres a bien souvent pris le dessus. Le HuffPost Maroc s'est entretenu avec quatre jeunes hommes et femmes qui vivent aujourd'hui avec le VIH au Maroc. Ils font partie d'environ 22.000 Marocains qui en seraient infectés, selon les données officielles. 700 ont perdu la vie, emportés par le sida, en 2016. Témoignages.

Youssef*, 22 ans: "Au début, j'ai pensé à me suicider"

"J'ai appris que j'étais contaminé il y a presque un an. Je ne sais pas exactement comment j'ai contracté la maladie, mais très certainement après un rapport sexuel non protégé avec un étranger. Je l'ai découvert en voulant faire un don de sang. Au retour des analyses, les médecins ont vu que quelque chose n'allait pas. Ils m'ont demandé de refaire des tests. Et c'est là que j'ai découvert que j'avais le VIH.

C'était très dur, je ne connaissais pas grand chose de cette maladie. C'était un choc. Au début, j'ai pensé à plusieurs reprises à me suicider. Mais heureusement, je suis proche de Dieu, alors ça m'a soulagé un peu. Aujourd'hui, je vais bien, comme n'importe quel jeune homme qui vit sa vie normalement. Je suis étudiant et je travaille à côté, pour financer mes études. Je suis comme avant de connaître ma maladie. Mais, bien sûr, je veux me protéger pour ne pas contracter d'autres maladies.

Je suis un traitement antirétroviral (ARV), une pilule chaque jour, pour éviter que le virus se multiplie. Suite aux dernières analyses, j'ai appris que le virus est indétectable dans mon sang (faible charge virale, ndlr), hamdoullah! Parfois, j'ai le vertige, je ne me sens pas à l'aise et j'ai envie de hurler sur tout le monde... Je ne sais pas si ce sont des effets secondaires du traitement.

Je suis confiant en l'avenir. Je profite de la journée au maximum.

Je ne l'ai dit à personne, sauf à un ami. Je ne peux pas le dire à ma famille. Dans notre société, c'est compliqué d'accepter ces maladies. Déjà, ce n'est pas facile d'accepter certaines orientations sexuelles. Je vais être isolé et je ne veux pas que cela arrive. Je préfère rester tranquille et ne rien dire à personne. Je prends mes précautions, pour ne pas contaminer d'autres personnes.

Je suis confiant en l'avenir. Je ne sais pas si demain ou après demain je serai toujours en vie, mais je vis au jour le jour. Je profite de la journée au maximum, je reste optimiste, j'essaie d'être toujours de bonne humeur devant les gens que je rencontre, pour ne pas gâcher ma vie. Peut-être qu'un jour, il y aura un remède, espérons!

Heureusement, au Maroc, les personnes touchées par le virus sont très bien prises en charge. Les traitements sont gratuits. Mais il y a un manque de sensibilisation à toutes les maladies sexuellement transmissibles (MST). Il faut qu'il y ait des études sur les MST et qu'on en parle davantage à l'école. Car aujourd'hui, on n'a pas la force d'en parler aux médecins, aux gens qu'on rencontre et dans la société en général".

Ahmed*, 21 ans: "Être homo et séropositif, un double choc pour ma famille"

"Cela fait deux ans que j'ai le VIH. J'ai eu un rapport sexuel non protégé avec un homme qui ne m'avait pas averti qu'il était contaminé. Je faisais chaque mois le dépistage, donc un mois après cette relation sexuelle, j'ai appris que j'étais séropositif. Ça ne m'a pas fait un gros choc. Je me suis dit: "je l'ai cherché". Au fond, je sais que ce n'est pas une maladie qui peut me tuer, mais elle diminue mon système immunitaire. D'ailleurs, je n'ai plus la même force.

Au quotidien, ça a changé quand même beaucoup de choses. Je dois être discret pour prendre mes médicaments, car je préfère garder ça secret. Par contre, si je veux avoir une relation avec une personne, je l'informe de ma maladie et je lui donne du temps pour me comprendre et comprendre la maladie. Actuellement, je suis en relation. Mon partenaire est fier de moi, tout simplement, même si on reste, pour l'instant, dans ce qui est "primaire" au niveau sexuel.

À ma famille, je n'en parle pas. Ce serait un choc pour mon frère et mes parents. Je me sentirais un peu coupable. Je ne voudrais pas rester avec eux, ça pourrait créer un blocage, même si je suis sûr que l'amour de mes parents restera toujours là. Ils ne sont pas, non plus, au courant de mon homosexualité. Être homo et séropositif, ce serait un double choc pour eux.

Je prends un traitement régulier depuis deux ans. C'est devenu comme mon ami de compagnie (rires)! Je ne ressens pas vraiment d'effets secondaires, sauf, par exemple, quand je mange au moment où je prends ma pilule: la température de mon corps augmente, c'est comme si j'étais "ivre" en quelque sorte, mais ça ne dure pas longtemps.

La plus grande phobie qu'on peut avoir quand on est séropositif, c'est de contaminer l'autre.

Je n'ai jamais senti de regard différent venant de personnes à qui j'en ai parlé. C'est plutôt moi qui ai peur, je ne me sens pas tout à fait libre, surtout en relation, car je dois préserver la personne avec qui je suis. La plus grande phobie qu'on peut avoir quand on est séropositif, c'est de contaminer l'autre.

Je n'ai pas vraiment peur pour l'avenir. Actuellement, j'ai un emploi. J'ai toujours été une personne autodidacte, j'envisage également de reprendre mes études que j'avais suspendues. Je sais que ce ne sera pas facile de trouver un traitement qui pourra nous guérir. Mais la science avance.

L'avenir continue, tant qu'on a de l'ambition. Il faut rester positif. J'ai rencontré un homme de 65 ans qui est malade depuis ses 27 ans et qui arrive à vivre comme tout le monde. Il m'a beaucoup encouragé. J'ai rencontré d'autres personnes séropositives qui étaient angoissées, en colère, et estimaient que ce n'était pas leur destin d'en arriver là. Elles ont raison d'être en colère, mais pour moi, ce n'est pas le cas. J'estime que c'est possible de vivre avec la maladie, que ma vie n'est pas foutue à cause du sida.

À l'école, on parle de cette maladie, mais rapidement. On n'explique pas vraiment comment se protéger. C'est difficile de débattre avec les professeurs autour des questions sexuelles et des MST. Pourtant, ça peut arriver à tout le monde".

Amina*, 33 ans: "Il y a un manque d'éducation sexuelle et de sensibilisation au Maroc"

"J'ai appris que j'étais contaminée en janvier 2016, à Dubaï. J'étais partie aux Emirats arabes unis pour une mission de travail, et je devais faire mes papiers pour obtenir ma carte de résidence là-bas. Je devais fournir un certificat médical, faire des prises de sang et une radio des poumons.

Suite aux analyses, les médecins m'ont recommandé de les refaire. Un agent de sécurité me suivait partout dans les différents services de l'hôpital de Dubaï. Je ne comprenais pas ce que j'avais. Personne ne voulait me dire. Les infirmiers me regardaient du coin de l'oeil. C'était très gênant. Il y a vraiment un problème avec les questions sexuelles au Maghreb et au Moyen-Orient. Après m'avoir placée dans une chambre de détention sanitaire, le médecin m'a finalement dit que j'avais le VIH. Au début, ça a été un choc, d'autant que je me sentais en bonne santé.

J'ai tout de suite prévenu mes parents et la société pour laquelle je devais accomplir ma mission. Ils ont été très compréhensifs. Je ne voulais pas rester aux Emirats arabes unis. Je suis rentrée au Maroc, escortée à l'aéroport par des policiers, selon la procédure.

Six mois plus tôt, je m'étais mariée avec un Marocain qui vivait à l'étranger. Il était parti pour faire les papiers du regroupement familial. Entre temps, j'ai découvert que j'étais enceinte de lui, alors qu'il ne voulait pas que l'on ait d'enfant tout de suite. Il m'a demandé d'avorter immédiatement, prétextant que "ses conditions de santé physiques et psychiques ne lui permettaient pas d'avoir des enfants". Je ne me doutais pas qu'il pouvait être atteint du VIH à ce moment-là. Il ne m'a jamais rien avoué. Finalement, j'ai fait une fausse couche, mais il a quand même demandé le divorce.

Je ne pense pas à me venger. Que Dieu pardonne cet homme.

Après avoir découvert que j'étais contaminée, j'ai contacté directement l'Association de lutte contre le sida (ALCS) en rentrant au Maroc. J'ai été bien accueillie et bien renseignée. Aujourd'hui, je vis bien. Cette expérience m'a complètement changée. Je l'ai dit à beaucoup de proches, personne ne m'a rejetée. Si on accepte ce que l'on a et qu'on a une bonne estime de soi, personne n'ose nous stigmatiser.

J'ai rencontré des hommes à qui j'ai dit que j'avais le VIH. Pour l'instant, je ne suis pas encore prête à avoir à nouveau des relations sexuelles parce que ma première expérience avec mon ex-mari a eu un impact négatif sur moi. Mais j'espère un jour me marier et fonder une famille. J'ai eu des propositions de mariage d'hommes séropositifs que j'ai rencontrés via les associations. Mais si je m'engage, c'est par amour, pas parce que je suis séropositive!

Je ne pense pas à me venger. Que Dieu pardonne cet homme. Ça peut paraître bizarre, mais je pourrais le remercier car, grâce à lui, ma vie a changé positivement. Mon regard sur la vie a changé. Rien ne mérite qu'on soit en colère. Je vis au jour le jour, je profite enfin de ma vie au maximum, et je suis en paix avec ma famille.

Aujourd'hui, je veux partager mon expérience, notamment avec les femmes à qui l'on ne parle jamais de ces maladies. Il y a un vrai manque d'éducation sexuelle et de sensibilisation au Maroc. Si les parents ou les professeurs parlent de ça aux enfants, il y aura moins de MST, de viols, etc."

Nabil*, 22 ans: "Je refuse de rencontrer d'autres personnes séropositives"

"Je ne sais pas comment j'ai attrapé le VIH. J'avais une autre maladie, la tuberculose. J'ai fait des analyses et le dépistage. C'était il y a dix mois. Comme j'étais vraiment malade de la tuberculose, au début, quand j'ai appris que j'avais aussi le VIH, je n'ai pas vraiment mesuré l'ampleur de cette maladie.

Puis, j'en ai pris conscience. Je me suis renfermé sur moi-même. J'ai commencé à culpabiliser. Je l'ai dit à mes parents, ils ont bien réagi. Je l'ai aussi dit à un ami intime. D'abord, il ne m'a pas cru. Parce que je lui avais annoncé ça sur le ton de la rigolade. Après, il a compris que je ne plaisantais pas.

J'avais des nausées, des vertiges, je faisais des cauchemars.

Aujourd'hui, je prends une trithérapie, pour me soigner. Au début, c'était très difficile. Les effets étaient très forts, j'avais des nausées, des vertiges, je faisais des cauchemars. Là, ça s'est calmé. Je peux vivre normalement, comme tous les jeunes de mon âge. Je commence à reprendre des forces. Je suis étudiant, mais j'ai passé une année blanche, après avoir appris ma maladie.

J'ai refusé de rencontrer d'autres personnes séropositives, par peur de reconnaître quelqu'un ou que quelqu'un me reconnaisse."

*Tous les prénoms ont été modifiés

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