Crise d'Al Hoceima et violences: "Sans dialogue, nous atteignons le point de rupture à 100%"

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ABDERRAHIM
Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue et membre du Centre marocain des sciences sociales (CM2S). | DR
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AL HOCEIMA - Voila près de 9 mois déjà que les manifestants et sympathisants du hirak descendent dans les rues d'Al Hoceima, pour réclamer des mesures sociales dans la région et, depuis l'emprisonnement de nombreux militants, pour revendiquer la libération des détenus. Des manifestations qui finissent parfois en affrontements entre une poignée de contestataires et les forces de l'ordre.

Hier encore des heurts ont opposé des manifestants et les forces de l'ordre à Al Hoceima. Selon la préfecture de la province d'Al Hoceima, 72 éléments des forces publiques ont été blessés, des blessures plus ou moins graves dues à des jets de pierres, tandis que 11 personnes ont été blessées du côté des manifestants, suite à l'usage de gaz lacrymogène.

Des images qui rappellent celles de policiers chargeant un groupe de manifestants lors d'un rassemblement dans cette même ville le jour de Aïd El Fitr, le 26 juin dernier.

Nous avons interrogé Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue, membre du Centre marocain des sciences sociales (CM2S) et chercheur associé au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES). Dans cet entretien, le spécialiste revient sur les sources de ces violences, la pérennité du message pacifiste du hirak, mais aussi les affrontements non moins agressifs sur les réseaux sociaux entre pro et anti-hirak.

HuffPost Maroc: Comment expliquer les violences qui se sont manifestés à Al Hoceima, tant de la part des forces de l'ordre que de certains manifestants?

Abderrahim Bourkia: Tout d’abord, la violence et son usage sont condamnables. Il faut toutefois se dire que ce qui est observable actuellement est le résultat d’un malaise ressenti chez les citoyens et que les moyens de communication pacifiques ne fonctionnent pas ou mal. Et dans le cas de manifestations pacifiques, la répression n’est justifiée sous aucun prétexte.

Pour donner une lecture plausible des faits et une grille d’analyse qui tient vraiment la route, il faut mettre à nu les logiques communes qui animent les deux protagonistes et surtout se poser les questions suivantes: comment s’est opéré le passage à l’acte? Pourquoi certains manifestent pacifiquement alors que d’autres s’adonnent à des actes de violence? Qui sont les manifestants? Constituent-ils un groupe homogène poursuivant les mêmes objectifs et tentant de faire valoir les mêmes revendications?

Il est important de rappeler que ces actes de violence peuvent être expliqués sous divers angles et, surtout, selon que l'on se place du côté des manifestants ou du côté des éléments des forces de l’ordre. Il faut vraiment chercher des réponses dans la logique interactionnelle des acteurs "forces de l’ordre" et "manifestants". Je fais allusion au sens que Erving Goffman (sociologue et linguiste américain, ndlr) donne à l’interaction, dans la mesure où les protagonistes dans une situation donnée agissent en fonction des agissements des uns et des autres. Les deux sont liés les uns aux autres par un jeu plus au moins stratégique qui ressemble à un jeu d’échec. Et il suffit toujours d’une étincelle et de la présence de quelques éléments perturbateurs pour que l’on voit surgir des actes de violence.

Un mouvement comme le hirak peut-il rester pacifique à long terme?

L’avènement de la violence demeure possible car l’action collective utilise toute une "gamme" de possibilités légales et illégales. Et généralement, les conditions d’apparition des violences varient selon les situations et les deux facteurs suivants qu’il ne faut jamais négliger: le temps et l’espace. Dans le cas du Rif, nous pouvons distinguer trois niveaux qui déterminent la survenance de la violence.

Au niveau structurel, on peut évoquer quatre facteurs liés à l’apparition de la violence: premièrement, l’existence ou non d’un moyen d’expression autre que le conflit. Ensuite, le système d’alliance disponible pour les protestataires, tel que l'appui d’autres secteurs: associations, partis politiques, autres formes de soutiens et de ressources. Troisième facteur, l’état de droit ou comment les pouvoirs publics gèrent l’action collective. Enfin, le degré de légitimité des revendications.

Au niveau des interactions qui nous renvoient à la manière dont les groupes perçoivent la société et leur rang et statut social, on ajoute les identités de chaque groupe (policiers et manifestants) et les perceptions du comportement de chacun vis-à-vis de l’autre. À savoir que plus les deux protagonistes ont des perceptions différenciées de la légitimité de la situation, plus les actes de violence surviennent.

Quant au niveau contextuel, il renvoie à l’état passé des relations entre les protagonistes. Là, on se réfère aux altercations précédentes. Et bien sûr, aux récits de l’histoire vécue ou racontée. À mon avis, ces éléments ne permettent pas une gestion douce des conflits.

Si les forces de l'ordre ont parfois pour ordres de ne pas recourir à la violence, comment expliquer que ces derniers puissent parfois les ignorer?

Ce n’est pas si simple. Nous nous trouvons devant un défilé de rue dans lequel des acteurs s’engagent dans des interactions qui obéissent à des logiques de pouvoir, de domination qui se font et se défont, qui s’apprêtent à se lire et à se comprendre par une observation au plus près du déroulement des événements. Et le fait de se contenter des images et des vidéos souvent de seconde main ne donnent pas les bonnes lectures.

Pourtant, on peut avancer que chez certains sécuritaires l’envie de l’action est omniprésente surtout devant un groupe qui défie son statut. Il y a aussi cette mentalité fondée sur la résolution des conflits par la force et le respect imposé par l’autorité policière. Et en effet, les blessures infligées aux éléments des forces de l’ordre peuvent générer des interventions plus musclées que l’on peut inscrire dans l’esprit de vengeance. Je précise que la logique des interactions est déterminante car au cours d’une manifestation, la perception de la situation par les antagonistes diffère; un jet de pierres sur les forces de l’ordre par cinq ou six individus infiltrés et isolés dans une foule pacifique justifie pour la police une charge et peut facilement faire basculer la situation et justifier la modification des comportements, une dispersion, plus au moins agressive et le jet d’objets solides sur les sécuritaires.

On observe également une forme de violence sur les réseaux sociaux, où plusieurs internautes non seulement justifient les violences policières, voire les encouragent. Comment l'expliquer?

C’est grave et vraiment triste. La bêtise se répand plus facilement dans ce magma qu’est le magnifique outil "internet" où les internautes partagent tout et n’importe quoi: des informations non vérifiées, des vidéos amateurs haineuses et des images truquées pour servir une propagande des uns contre celle des autres. Mais essayons de replacer ce que nous avons eu sur les réseaux sociaux dans son contexte.

Tout d’abord, on doit parler de la dynamique et de la solidarité des composantes de la société depuis le décès tragique de Mouhcine Fikri dont on ne sait pas vraiment les détails du déroulement de son triste sort. Et le détour que les événements ont provoqué chez les Marocains suite aux premières manifestations qui ont secoué la région et son lot de polarisation de la société entre deux groupes. On ne va pas s’attarder sur les leaders de cette action collective et celles et ceux qui la composent, et les véritables motivations et histoires de chacun: une vengeance à prendre, une quête d’un prestige, un intérêt personnel ou collectif, de véritables militants ou des personnes écrans… D’où la nécessité de se poser les bonnes questions et chercher les véritables explications.

Car c’est à partir de là que l’on peut trouver les réponses à la déferlante contagion mutuelle des sentiments et des émotions parmi les Marocains et l’apparition du "Nous" et des "Autres". Où les gens ont très vite commencé à faire des raccourcis. Et certains habitants du nord et du sud ont commencé à traiter les autres de "sauvageons". Nous nous sommes trouvé réciproquement dans une dialectique unanimité/exclusion qui permet à un groupe donné "we"(nous)/hommes libres/a7rar de se distinguer des autres que l’on rejette par "they"(eux)/nationalistes/3yachas. Nous avons eu tout un vocabulaire pour créer une ligne de démarcation et des frontières entre les Marocains, donnant naissance à certaines formes de solidarités collectives qui questionnent la cohésion sociale. Et ceux qui justifient les interventions policières sur les réseaux sociaux et les encouragent s’inscrivent dans cette dynamique de solidarité du "Nous" et des "Autres". Et tout le monde y va de son couplet préféré. Nous avons eu tout un tas de déclarations, de vidéos et de commentaires de part et d’autre qui étaient pour le moins discriminants.

Que cette violence soit tangible ou virtuelle, est-il possible d'enrayer ce cercle vicieux?

La violence ne peut s’arrêter que si les personnes n’ont plus de violence en elles. Il faudrait alors revenir ici sur les origines des manifestations, et sur les réponses que les manifestants souhaitent voir apporter par le gouvernement. Il faudrait qu’ils se sentent écoutés déjà, pour qu’un dialogue soit instauré. Sans dialogue, nous atteignons le point de rupture à 100%. Enfin, au-delà des attentes en termes politiques, économique et social, il s’agit d’une demande de reconnaissance de la dignité de ceux qui s’expriment publiquement, dans leur situation, dans leur identité qui est une composante de l’identité marocaine.

Il est temps de s’attaquer aux véritables causes des inégalités au Maroc, travailler prioritairement pour une justice sociale et élargir l’accès gratuit aux soins, à l’éducation, à la culture, aux activités sportives et à lutter, entre autres, contre la corruption et l’abus du pouvoir, source de la Hogra, et à l’enrichissement illégal. Et ainsi, instaurer les bonnes bases d’une société solide et confiante et développer la culture civique chez des citoyens qui seront capables de choisir et de régler leur litige par des voies autres que la violence.

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