Une nuit en enfer: Ceux qui ont vécu la marche du 20 juillet d'Al Hoceima racontent

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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MARCHE DU 20 JUILLET - "Pour accéder à Al Hoceima, nous avons dû affronter trois barrages de police et de la gendarmerie royale". L’avocat et président de l'Instance nationale de protection des biens publics, Mohamed Tarek Sbai, raconte au HuffPost Maroc qu'accéder à Al Hoceima, la veille de la marche du jeudi 20 juillet, n’a pas été chose aisée. "Nous étions quatre à bord d’une voiture. Nous avons emprunté la route vers Tétouan à partir de Rabat. Mais dès notre arrivée à l’entrée de Tétouan, nous avons été arrêtés par un poste de contrôle. La police a demandé nos cartes d’identité, pris le numéro d’immatriculation du véhicule. Le contrôle a duré presque 30 mn", raconte-t-il, affirmant avoir subi le même contrôle trois fois de suite.

La veille de la marche

Difficile d’accès, si certains ont réussi à atteindre El Hoceima, d’autres n’ont pas pu y mettre les pieds. "Des autocars qui venaient de Tanger ou de Tétouan, par exemple, ont été interdits d’entrer en ville puis renvoyés vers les stations de départ", indique Sbai, précisant que toute les localités entourant Al Hoceima ont été encerclées par des barrages.

À son arrivée, l’avocat constate que les moyens de communication sont perturbés. "Internet et WhatsApp ont été interrompus, la veille de la marche, et le réseau téléphonique également. Le lendemain, tout s’est rétablit, mais des interruptions ont eu lieu durant la journée", explique-t-il.

Sur place, Sbai retrouve ses collègues, membres de la section régionale de l’Instance. Dans la ville, il constate un climat de tension exceptionnelle. "Un sentiment de panique et d’expectative régnait dans la ville. Les véhicules de la police et des forces auxiliaires, des canons à eau partout… Comme si nous étions en guerre", décrit l’avocat, venu participer à la marche.

Où passer la nuit n’était pas difficile, par contre. Des familles avaient annoncé sur Facebook offrir le logis gratuitement aux participants de la marche. "Nous avons préféré louer un appartement à un propriétaire que nous connaissions, sauf que cette fois-ci, il a insisté pour faire des copies de nos cartes d’identité nationale. Il nous a confié qu’il risquerait de gros ennuis s’il ne le faisait pas surtout qu'en ce moment, les inspections sont plus fréquentes".

Jour de la marche

Jeudi 20 juillet, en fin d’après-midi, le calme qui régnait a cédé la place à une tempête. "Des familles entières sortaient de chez elles pour se retrouver sur les places les plus proches de leurs domiciles où elles scandaient en choeur "Vive le Rif". Mais la police intervenait d’une manière terrifiante, pour les arrêter en barricadant le territoire", décrit Mohamed Tarek Sbai.

Les places et les artères bloquées par les forces de l’ordre ont dispersé la marche qui s'est transformée en manifestations dans différents lieux. "J’ai constaté au moins 10 manifestations qui se tenaient en même temps, l’une à côté de l’autre, dans des cercles formés par la police", témoigne Mohamed Tarek Sbai, estimant que le nombre des manifestants dépassait un millier. "Dans, chacune, au moins 300 personnes. Les manifestants comptaient, en plus des habitants, des participants venus d’autres villes pour les soutenir. J’en ai reconnu quelques uns, des militants et des militantes des droits de l’Homme de Marrakech et de Casablanca, entre autres, comme Abdellah Zaazaa et Khadija Rebbah", relate-t-il.

Asphyxie générale

Pour Sbai, ce qui a le plus marqué l’intervention policière, c’est l’utilisation des bombes lacrymogènes. "Les agents de police donnaient l’impression de ne pas maîtriser l’utilisation de ces engins", dit-il.

Contacté par le HuffPost Maroc, d’autres militants des droits de l’Homme présents sur place partagent cet avis. Selon un responsable local de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Faissal Aoussar, les bombes lacrymogènes ont fait d’énormes dégâts. "Des femmes, des enfants, dont certains en bas âge, ont été blessés pour cause de ces bombes lacrymogènes. Des cas d’asphyxie en masse que des habitants ont tenté de soulager en tendant des oignons et du coca aux blessés", explique ce responsable, soulignant que l’utilisation de ce moyen contre les manifestants a suscité l’indignation générale auprès des habitants et militants des droits de l’Homme. "Des touristes se trouvant à Al Hoceima et des résidents marocains à l’étranger venus passer leurs vacances ont aussi riposté sur place contre ces jets de bombes lacrymogène", précise-t-il. Et de rappeler que cette marche a été organisée "en commémoration de la bataille d’Anoual, un symbole sacrée pour la région".

La chasse aux manifestants

La marche s’est retrouvée, d’après Faissal Aoussar, face à une chasse sécuritaire d’une grande ampleur : "plusieurs centaines de manifestants ont été interpellés", alors que d’autres ont été blessés. L’un d’eux, Imad El Attaby, serait entre la vie et la mort. "Nous n’avons aucune information sur son état de santé, mais nous savons qu’il est dans un état grave. Il a été blessé par ces jets de bombes lacrymogènes. Il a été transporté à l’hôpital militaire de Rabat et sa famille attend d’avoir de ses nouvelles avec impatience", déclare ce militant de l’AMDH.

Officiellement, les autorités locales d’Al Hoceima, relayées par la MAP, indiquent que l’état de santé des trois personnes (deux éléments des forces publiques et un citoyen), qui ont été évacuées vendredi matin dans un état grave vers l’hôpital militaire de Rabat, est "stable contrairement aux informations véhiculées à ce sujet". Les trois individus reçoivent, ajoute la même source, les soins nécessaires à l’hôpital précité où ils ont été évacués par avion médicalisé durant les premières heures de la journée de vendredi.

Al Hoceïma, "le volcan"

La marche a duré jusqu’à tard dans la nuit, à en croire nos interlocuteurs. "Un nombre impressionnant d’agents de police qui dépasse celui des manifestants est toujours mobilisé ce vendredi", indique Mohamed Tarek Sbai. Pour l’avocat et le militant, l’état des lieux ressemble à "un volcan qui risque d’exploser à n’importe quel moment".

Cependant, nos deux interlocuteurs sont unanimes pour souligner que l’approche sécuritaire "n’est pas la solution adéquate". "Ce n’est pas sage d’adopter cette approche en arguant que la marche a été interdite. Et cette interdiction a été donnée à qui?", se demande Faissal Aoussar, pour qui la démarche des manifestants a toujours été la même depuis l’an dernier. "Les marches s’organisaient de manière pacifique sans aucune violence. Maintenant, c’est l’approche sécuritaire qui pose problème".

"Si on avait laissé la marche pacifique se dérouler librement deux ou trois heures, elle se serait passée sans heurts ni blessés", estime Mohamed Tarek Sbai relatant son avis, mais aussi celui de ses collègues militants des droits de l’Homme.

À présent? Il faudra s’attendre au pire. "Si Imad Laâtabi décède, la liste des martyres de la dignité, victimes de la hogra, se prolongera. Et ce bouillonnement va s'intensifier", prévient Sbai, soulignant que l’intervention attendue du roi lors de son discours du trône pourra y mettre un terme. "Le roi est le seul garant pour rétablir la confiance à Al Hoceima".

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