Rencontre avec Touria El Glaoui, directrice de la 1:54 Contemporary African Art Fair (INTERVIEW)

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Nommée en référence à l’union des 54 pays constituant l’Afrique, la foire d’art contemporain africain 1:54 s’est rapidement imposée parmi les événements incontournables du paysage artistique contemporain.

Après New York en mai dernier, la prochaine foire aura lieu du 5 au 8 octobre. Une cinquième édition londonienne qui donne davantage de visibilité à l’Afrique du Nord. La foire accueillera en effet 41 galeries dont 3 galeries tunisiennes. Elle ouvrira également sa première édition à Marrakech en février prochain.

Touria El Glaoui, initiatrice de l’événement, nous éclaire sur cette encourageante évolution.

"[…] c’est ce renouvellement constant qui nous permet de rester jeune, dynamique, engagé. C’est cette diversité qui fait notre force."

HuffPost Tunisie: Vous avez débuté la foire en 2013. Quel est votre parcours?

Touria El Glaoui : J’ai grandi au Maroc, où j’ai été élevée dans une famille multiculturelle, avec une mère française et un père marocain. J’ai ensuite fait mes études à New York et y ai débuté ma carrière professionnelle dans le secteur financier, avant de déménager à Londres où je vis depuis maintenant 17 ans.

En 2013, observant le nombre très limité d’artistes africains représentés sur le marché de l’art international, j’ai décidé de faire quelque chose pour mettre en lumière à Londres – ville clé sur la scène de l’art et ma ville d’adoption – les extraordinaires scènes d’art contemporain que je visitais à chacun de mes voyages en Afrique.

J’ai donc quitté mon job et monté la foire, et nous fêtons cette année en octobre les cinq ans de 1:54 Contemporary African Art Fair, ce dont je suis bien sûr très fière.

Londres, New York, bientôt Marrakech, le choix d’une foire itinérante était-elle une évidence?

1:54 est depuis toujours, même lorsqu’elle avait lieu à Londres seulement, une plateforme mobile, qui se renouvelle à chaque édition. Un roulement naturel se fait dans les galeries. Des programmes de discussion permettent de faire naître des réflexions innovantes chaque année. Le public est très international et issu de la diaspora, extrêmement mobile et connecté lui aussi, habitué à voyager à travers le monde.

Tout cela fait de 1:54 une structure très souple, évolutive, changeante, qui a façonné et s’est adaptée à la reconnaissance, de plus en plus forte en Europe depuis 2013, des scènes artistiques venues du continent.

En 2015, il nous a donc semblé naturel de s’exporter aux États-Unis, où une immense diaspora africaine vit, avec relativement peu d’artistes du continent mais une scène africaine-américaine très forte, dynamique, organisée, qui a très bien accueilli 1:54 et nous a encore permis de nous redéfinir.

Cette année, alors que nous célébrons notre cinquième anniversaire à Londres, nous déménageons en parallèle sur le continent africain, avec une toute première édition de 1:54 à Marrakech en février 2018.

Quel bilan faites-vous de ces expériences?

Tant de choses ont changé sur le marché de l’art contemporain africain depuis la création de la foire en 2013. Les grands journaux parlaient alors encore très peu de tout cela, seuls quelques grands artistes africains étaient reconnus en Europe, les maisons de vente aux enchères londoniennes n’avaient pas encore de départements spécialisés et de ventes régulières dédiées, et surtout, le grand public londonien et européen dans son ensemble n’avait que peu d’occasions d’observer des expositions d’artistes d’origine africaine.

Les choses ont commencé à bouger avant que je ne créé la foire bien sûr, et 1:54 n’est qu’un jalon dans ce grand changement de perspective, mais il est fabuleux de regarder en arrière parfois, et de voir le chemin parcouru depuis 2013 pour la foire notamment.

1:54 s’est agrandie, nous avons noué des relations privilégiées avec des artistes, des musées, de grands collectionneurs, des journaux. J’ai hâte des cinq années à venir!

Vous entamez à la rentrée votre cinquième édition londonienne. Qu’aura-t-elle de particulier?

Nous accueillerons cette année 41 galeries, dont 18 viennent d’Afrique, une proportion très importante à notre échelle, et 11 galeries exposeront à 1:54 pour la toute première fois. Plus de 130 artistes seront présentés à la foire, venus de 32 pays. Comme je le disais juste avant, c’est ce renouvellement constant qui nous permet de rester jeune, dynamique, engagé. C’est cette diversité qui fait notre force.

Koyo Kouoh, qui met en place le programme de discussion et de débats de la foire, va encore une fois proposer un programme de trois jours autour de grands critiques d’art, des artistes, etc. Le programme sera annoncé en septembre.

Par rapport aux éditions précédentes, on note une plus importante visibilité de la scène tunisienne (qui est aussi vrai pour l’Afrique du Nord plus largement). Comment expliquez-vous cela?

Il me semble qu’à la naissance de la foire, et malgré ma nationalité marocaine, les galeries d’Afrique du Nord n’étaient pas forcément persuadées qu’elles pourraient avoir une place dans une plateforme telle que 1:54 Contemporary African Art Fair, qui leur semblait réservée à la scène sub-saharienne.

J’ai quant à moi toujours milité pour qu’elles viennent à la foire et y présentent leurs artistes, car il est fondamental selon moi que l’Afrique du Nord soit présente dans cet immense rassemblement de créateurs africains, que sa voix porte autant que celle des pays d’Afrique sub-saharienne.

C’est donc un très grand honneur pour moi d’accueillir en 2017 à Londres A. Gorgi Gallery, El Marsa et Selma Feriani Gallery, trois excellentes galeries tunisiennes, sans compter plusieurs galeries venues du Maroc.

Quel regard portez vous sur cette scène nord-africaine?

Elle est selon moi portée par le Maroc et la Tunisie, avec des artistes très prometteurs comme par exemple le jeune artiste Tunisien Nidhal Chamekh, qui a participé à la Biennale de Venise en 2015. Il est exposé à 1:54 depuis plusieurs années et aura une exposition personnelle à la prochaine foire de Londres avec Selma Feriani Gallery, après être entré notamment dans la collection d’un musée aussi important que Tate Modern à Londres. Nidhal Chamekh porte un regard très engagé, volontairement critique sur le monde qui l’entoure, et son engagement me touche et m’intéresse.

Nous aurons l’occasion de travailler avec les musées, galeries, institutions locales lorsque nous lancerons la foire à Marrakech début 2018, et je suis impatiente de le faire.

On constate un engouement croissant pour les manifestations d’art contemporain ces dernières années. Comment vous positionnez-vous dans ce paysage, face à des homologues comme la jeune foire d’art africain AKAA basée à Paris?

Il est formidable d’observer un tel engouement au sujet de l’art contemporain africain en Europe et sur le continent. Je suis toujours très heureuse de voir que de nouveaux événements et initiatives se créent, des expositions dans des grands musées comme c’est par exemple le cas avec Art / Afrique : Le Nouvel Atelier à la Fondation Vuitton pendant tout l’été.

Avec nos cinq ans d’existence, pourtant bien peu à l’échelle d’une vie, 1:54 fait maintenant figure de référence dans ce milieu!

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