Amazigh Kateb: "Contester n'est pas mon job, c'est ma respiration"

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AMAZIGH KATEB
Sif Elamine
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ENTRETIEN – Amazigh Kateb est un guerrier, le public est son armée. Le leader du groupe Gnawa Diffusion a donné début juillet un concert exceptionnel dans le cadre du festival Gnaoua et Musiques du monde d'Essaouira. Une performance sur scène énergique et généreuse, qui s'est achevée à plus de 2h30 du matin, peut-être pour fêter comme il se doit un double-anniversaire: les 20 ans du festival et les 25 ans de Gnawa Diffusion.

Un quart de siècle d'existence aurait pu entamer l'envie et l'énergie des membres du groupe, Amazigh Kateb en tête. Mais le chanteur ne dépose pas les armes: de chanteur engagé, un temps enragé, il est devenu sage et stratège, conscient qu'“il ne suffit pas de s'énerver” pour faire passer des messages.

Tous azimuts, Amazigh parle de musique, de société, de lutte des classes, de l'héritage de son père, l'écrivain Kateb Yacine, de sa famille, du public, du Maroc, de l'Algérie. De ce qui l'anime et lui donne envie de poursuivre. “Je me renouvelle grâce à mes nourritures musicales. Ça me donne des idées, des envies, des envies de rencontre”, dit-il. Une envie encore vive.

HuffPost Maroc: Quel est le rapport de Gnawa Diffusion avec le public marocain, notamment celui du festival Gnaoua d'Essaouira?

Amazigh Kateb: Nous avons un lien très fort avec le public marocain. Je sais qu'une génération est marquée par le travail du groupe. J'ai vu au concert des jeunes de 15, 16, 18 ans, ça veut dire que quelque chose se perpétue. Aussi je remarque que le festival Gnaoua a redonné confiance à tous les gens qui aiment et pratiquent cette musique. Les rencontres organisées par le festival sont exceptionnelles. Pour réunir un maâlem avec un Lucky Peterson ou un Ray Lema, il faut vraiment créer la rencontre. De ce point de vue, le festival est devenu un lieu qui cristallise cette énergie autour de la musique gnaoua et au-delà.

Et c'est bien l'esprit de Gnawa diffusion, de partir du gnaoui pour élargir et universaliser ce sentiment et cette identité. Si on laisse nos musiques en l'état, comme issawa, gnaoua ou d'autres musiques, on est uniquement dans le terroir. Dès qu'on commence à les faire sortir, on se rend compte à quel point ce petit terroir est un village mondial. Il y a tous les sentiments du monde dans un hameau de 30 personnes, dans chaque douar des montagnes. Comme un truc tout petit qui découvrirait que tout autour, on respire le même air.

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Vous êtes amazigh, une langue que vous ne parlez pas, né en Algérie et vivant aujourd'hui en France, “fils de” qui s'est fait un prénom... Mais vous, comment vous définissez-vous?

Comme Amazigh déjà, parce que c'est ce que je suis. Et je ne considère pas que les apports qui viennent enrichir ce que je sais changent mon identité. Au contraire, mon identité est très solide. Mon identité est africaine, algérienne, je sais qui je suis. Mais au nom de cette identité-là, je refuse de nier les autres, je refuse de dénigrer les autres, je refuse de faire une lecture ethno centrée ou religio centrée des gens. Je n'ai pas que des amis musulmans, que des amis arabes, je n'ai pas que des amis berbères, je n'ai pas que des amis noirs, je n'ai pas que des amis blancs. Je suis quelqu'un qui aime les gens en général, sinon je ne ferai pas ce métier. Je dirais que si j'ai une allergie, c'est envers la bourgeoisie. J'ai une réelle allergie parce que finalement, toutes les fitnas dont on parlent, toutes les discordes qui existent profitent à cette classe bourgeoise. Je me renforce comme ça, en gardant mon socle solide, en étant vertical, et en acceptant tout ce qui vient d'ailleurs, en faisant le tri.

Vous vous définissez aussi comme fils du peuple?

Oui, bien sûr. À chaque fois que je vais quelque part, au Maroc ou en Algérie par exemple, il y a des officiels pour me rencontrer, mais je n'ai pas besoin de délégation. La seule délégation qui m'attend, c'est le public, c'est les gens. Je refuse de participer au cloître mondial qui est organisé aujourd'hui. Je le refuse et je vais le combattre avec ma musique toute ma vie. C'est pourquoi je combats aussi la bourgeoisie. “Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes”. Il y a suffisamment de richesses sur terre pour que les gens puissent vivre dignement. On n'est pas en train de dire qu'on veut tous des palaces, on est juste en train de dire qu'on veut des routes, des hôpitaux, des écoles, des maisons dignes, une éducation, une ouverture d'esprit, des bibliothèques...

Franchement, quand on voit ce que les gouvernements dépensent dans des choses qui parfois ne ressemblent à rien. Regarde par exemple en Algérie: alors qu'on parle d'austérité économique, on est en train de nous faire une mosquée immense. À quoi elle sert? J'ai des amis qui font la prière qui ont juré de ne jamais aller là-bas, qui ont envie de crier aux responsables: “vous utilisez la religion pour endormir les gens”. Dans le groupe, il y en a qui prient, qui font la zakat... Mais la religion n'est pas notre socle. Notre socle à nous, c'est d'abord la fraternité, la musique, l'amour, l'amitié.

Vous parlez souvent de votre père, de son héritage...

Mes parents étaient séparés, j'ai grandi avec mon père. Je n'ai grandi qu'avec un homme. C'est lui qui m'a fait grandir, qui a fait mon éducation politique, mon éducation tout court, qui m'a renforcé sans le vouloir en mourant trop tôt. Je me suis senti responsable et investi de ses préceptes éducatifs. Il y a plein de choses que je refusais à 16 ans et que je me suis imposées à 18 ans. Ayant été endeuillé pendant des années, n'ayant pas pu travailler sur sa matière, j'ai de fait porté sa couleur politique, porté son message parce que j'en avais besoin. Ce n'est pas seulement le père qui me manquait, mais aussi sa façon d'analyser une situation, de comprendre le monde, de toujours voir d'abord l'humain et l'universel. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir un père comme ça, qui m'a inculqué le libre arbitre, m'a aidé à faire mes propres choix et à ne pas me faire “charlataniser” (rires).

Vous aimez beaucoup Al Hoceima, une ville où vous vous êtes déjà produit et que vous avez souvent citée en interview, bien avant la crise de ces derniers mois. Que vous inspirent les récents événements du Rif?

C'est triste, j'ai vu des images violentes, de mamans et d'enfants au milieu des manifs et des gaz lacrymogènes. Je trouve dommage de ne pas simplement écouter les revendications. Dommage, car ça ne fait pas du bien au Maroc, ça ne fait du bien à personne d'ailleurs. Je ne pense pas que les gens qui manifestent le fassent pour le plaisir. Ce sont des revendications légitimes, qui soulignent l'état des routes, les problèmes de scolarité, de santé... Le Maroc est un pays frère et la situation du Rif n'est pas unique. D'autres régions souffrent des mêmes problèmes. On a tous des devoirs. Le devoir d'un pouvoir est d'assurer un minimum à une population. Et le devoir de la population est de respecter les lois. Quand les cahiers de charges ne sont pas remplis correctement, pas respectés, ça crée des dissensions. C'est valable pour nous aussi. En Algérie, ça ne s'appelle pas Hirak mais ça existe aussi sous différentes formes et à différents moments.

Vos revendications sont notamment présentes dans les chansons de Gnawa Diffusion. Est-ce que la colère s'apaise avec l'âge, avec le temps?

Je ne dirai pas que ça s'apaise, mais ça change d'aspect. Quand on a 20 ans, ce n'est pas comme quand on en a 40, ça ne bout pas de la même manière. À 20 ans, on est plus enragé, on a plus envie d'en découdre. Quand on est un peu plus âgé et qu'on reste dans cet esprit de contestation, on se rend bien compte qu'il ne suffit pas de s'énerver. Il faut avoir un but et voir plus loin que le bout de son nez. On se demande si la société est prête à tout changer, si la société est suffisamment éduquée. Sun Tzu, qui a écrit “L'art de la guerre”, dit qu'”on ne part jamais en bataille quand on n'est pas sûr de gagner”.

Pensez-vous avoir gagné en sagesse dans la manière de transmettre vos messages?

Oui, parce qu'à 20 ans, tu as toute la vie devant toi. À 40 ans, tu te dis que c'est le moment de transmettre la verve à celui qui a 20 ans. Juste passer le flambeau et correctement. Parfois, il vaut mieux se taire et observer les phénomènes avant de réagir. Je pourrais donner mon avis à tort et à travers, sur Twitter, sur Facebook. Mais je commente quand je commence à comprendre. Je ne me sens pas contestataire professionnel, ce n'est pas mon job, c'est ma respiration. L'énergie de renouvellement des êtres humains est éternelle. Il est normal de vouloir changer de posture, de vouloir changer sa société. Et c'est une chance pour mon pays d'avoir des contestations, pour lui permettre de progresser.

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Comment garder sur scène le feu sacré, sans jamais se lasser de ce métier?

Le sentiment de ne plus vouloir y aller, ou d'y aller à reculons, c'est quand tu sens que tu es défaillant sur ta vie personnelle et tes autres projets importants de vie. À un moment c'était très compliqué et j'en ai eu ma claque, de cette vie très médiatique. J'avais laissé ma vie personnelle en jachère, je n'avais pas de femme, pas d'enfants.

Là, ça fait à peu près 2 ans que j'ai ralenti la musique, parce que j'avais besoin d'être avec mes enfants qui sont tout petits. J'ai une fille qui a 4 ans, et un fils qui a 6 ans, qui commence à parler, à compter, à écrire, à découvrir des mots, des gros mots, tout. Je ne vais pas laisser une maman se débattre pendant que moi je fais le mec qui parle aux foules et qui parle de la révolution alors qu'il n'est même pas capable d'éduquer ses enfants. Le b.a.-ba de la révolution, c'est l'éducation. Tu prépares tes troupes avant d'aller au combat. Comment je vais parler à mes troupes, alors que je n'ai pas armé mon fils ou ma fille? Mais si l'équilibre est atteint, on est plus entier. Et on peut aller sur scène et tout donner.

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