Pour Silya et les autres, les Marocaines lancent une campagne de protestation contre la détention politique

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SILYA
Saber Tayebioui/Facebook
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PROTESTATION - Elles sont toutes "Silya". Salima Ziani, connue sous le nom de "Silya", est la seule femme à avoir été arrêtée dans le cadre du hirak. En détention depuis plus d’un mois à la prison de Oukacha à Casablanca, la jeune femme qu’on qualifiait de "poétesse" et chantait le mouvement du Rif au point d'en devenir son porte-voix mélodieux, souffrirait, aujourd’hui, d’une dépression grave. "Nous avons décidé de réagir pour la sortir de cette double souffrance: la cellule d’isolement et la dépression. Il s’agit, pour nous, d’une urgence", déclare au HuffPost Maroc la militante des droits de l’Homme et ex-présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Khadija Ryadi.

Un mouvement mondial

Ayant été l’une des initiatrices de ce mouvement féminin, allié au comité de soutien du hirak à Rabat, Khadija Ryadi explique que l’initiative témoigne d’une préoccupation collective quant à la détérioration de la santé de Silya. "Des femmes militantes des droits de l’Homme, des avocates, des représentantes d’associations, de partis et de groupes politiques de toutes les tendances ont constitué ce mouvement de femmes contre la détention politique", précise-t-elle.

Le mouvement ne se limite pas dans le temps et l’espace. Il se veut le plus large possible, puisqu’il intègre aussi les femmes de la diaspora.

La démarche de protestation, elle, se traduira par des sit-in organisés régulièrement tout au long de ce mois de juillet. La campagne commence aujourd’hui à Casablanca. Un appel a été lancé notamment à travers le réseau social Facebook à l’ensemble des habitants de la capitale économique pour y participer massivement. Le sit-in aura lieu à la place Maréchal à 19h. Et demain, samedi, c’est à Rabat, devant le Parlement, qu’il se tiendra à la même heure.

"C’est pour revendiquer la liberté de tous les détenus du hirak et montrer notre solidarité vis-à-vis des femmes du Rif. Elles ont été courageuses, elles n’ont pas hésité à sortir dans les rues, à crier leurs droits", souligne Khadija Ryadi pour qui les Rifaines ont été de vraies leaders au sein du mouvement qu’à connu la région.

Au-delà des frontières, dans le cadre de ce mouvement, aura lieu en France (commune de Bagnolet) une "projection-débat autour du film Rif 58-59, brisez le silence".

Le hirak par toutes les voies

"Rien n’arrêtera le hirak, il redoublera d’ingéniosité pour se faire entendre", prévient Khadija Ryadi. Et de rappeler que jamais les femmes marocaines n’ont hésité à défendre leurs semblables et leurs droits, quelle qu’en soit leur nature. "Les femmes se sont mobilisées pour des victimes de violences, de crimes et pour faire entendre leurs droits. À présent, c’est pour le hirak qu’elles le font. Il faut libérer les détenus et répondre aux revendications des habitants!", s’exclame la militante des droits de l’Homme.

Pour la libération des détenus, les manifestations à Al Hoceima se poursuivent aussi. "Elles sont sporadiques, parfois spontanées, mais elles se poursuivent toujours", témoigne au HuffPost Maroc un militant associatif sur place. Pour ce dernier, les manifestations du hirak ont pris les formes les plus improbables. "Hier, par exemple, c’est une manifestation aux klaxons qui a été organisée à Al Hoceima", indique-t-il, estimant que l’approche sécuritaire en est l’une des raisons. "On ne parle plus de leaders, mais la volonté de manifester ne s’arrêtera que lorsque les détenus du hirak seront libres", estime ce militant associatif.

Ramid rencontre les associations

À la recherche d’apaisement, le ministre d’État chargé des Droit de l’Homme, Mustapha Ramid, a tenu, jeudi soir, une rencontre avec les associations dont la Coalition marocaine des instances des droits humains (CMIDH). L’ordre du jour a été les événements d'Al Hoceima. L’occasion pour le ministre de débattre avec la CMIDH, qui regroupe 22 associations, du rapport rendu public début juin, par sa commission d’enquête sur les événements d’Al Hoceima.

"Le ministre a, bien entendu, donné la version du gouvernement. Aucune vidéo mettant en cause la violence avec laquelle ont agi les forces de l’ordre n’a été projetée", explique le coordinateur de la CMIDH, Abdel-ilah Benabdesselam. Ce dernier précise toutefois que la rencontre a été l’occasion pour la Coalition d’attirer l’attention du ministre sur "les erreurs du gouvernement". "Nous lui avons rappelé les accusations lancées contre les Rifains par les partis politiques notamment le séparatisme et la trahison. Nous lui avons affirmé que des accusations aussi lourdes ne peuvent s’effacer par des excuses présentées par le chef du gouvernement, mais qu’elles devaient donner lieu à des sanctions et des démissions", explique Benabdesselam.

La Coalition a réaffirmé, au cours de cette rencontre, que son enquête a révélé "la réalité des répressions et de la torture" réitérant son appel au gouvernement à ouvrir une enquête sur tous les éléments réunis par sa commission d’enquête. "Nous lui avons expliqué que c’est le gouvernement qui a été à l’origine des événements d’Al Hoceima", ajoute le coordinateur de la Coalition.
Le ministre s’est alors engagé à ouvrir une enquête pour faire la lumière sur les détails révélés par le rapport de la Coalition.

Le cas de Silya a fait l’objet d’une question posée par les médias présents à cette rencontre. Interpellé sur l'état de santé de la jeune détenue, Mustapha Ramid a promis d’intervenir, si l'état de dépression grave est confirmée, pour lui permettre de bénéficier d’une liberté provisoire.

176 détentions préventives

En attendant, Silya sera présentée devant le juge d’instruction le mercredi 12 juillet à la cour d’appel de Casablanca, devant laquelle se sont déjà données rendez-vous les femmes du mouvement pour la libération des détenus politiques pour un sit-in.

Au total, selon le dernier bilan lié aux événements d’Al Hoceima, présenté par le porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi, jeudi 6 juillet, 176 personnes sont en détention préventive. Les dossiers de 56 d'entre eux sont en instruction, 48 sont poursuivis par la Cour d’appel de Casablanca et 8 par la Cour d’appel d’Al Hoceima.

63 autres sont poursuivis en état de liberté provisoire, 4 le sont par la Cour d’appel de Casablanca, 17 par Cour d’appel d’Al Hoceima et 42 par le tribunal de première instance d’Al Hoceima.

Ceux faisant l’objet de jugement sont au nombre de 120: 64 au tribunal de première instance d’Al Hoceima, 51 à la Cour d’appel d’Al Hoceima et 5 autres à la Cour d’appel de Nador.

Les dossiers de 21 autres détenus ont a été classés sans suite.

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