Le Kunstmuseum Bonn consacre une exposition personnelle à l'artiste tunisienne Nadia Kaabi-Linke (INTERVIEW)

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Née à Tunis en 1978, Nadia Kaabi-Linke vit et travaille actuellement à Berlin. Ses installations, sculptures et œuvres picturales explorent des problématiques généralement géographiques, politiques et identitaires.

En 2011, elle remporte l’Abraaj Group Art Prize avec l’installation "Tapis volants", qui sera acquise par le Guggenheim de New York en 2016. Trois ans plus tard elle obtient le Prix "Découvertes" de la foire d’art contemporain Art Basel Hong Kong.

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Ses travaux ont été exposés dans de nombreuses institutions internationales d’envergures comme le Dallas Contemporary, le MoMA à New York, le Círculo de Bellas Artes à Madrid ou encore la Fondation Delfina à Londres. La plasticienne a également participé à d’importantes manifestions artistiques telles que les biennales de Liverpool en 2012, d’Alexandrie ou encore de Sharjah en 2009.

Elle prépare actuellement sa prochaine exposition personnelle intitulée "Reading what was never written" ("Lire ce qui n’a jamais été écrit") au Kunstmuseum Bonn, Allemagne.

Le prestigieux musée abrite les œuvres des plus grands noms de l’art moderne et contemporain allemand.

HuffPost Tunisie: Pouvez-vous nous présenter cette exposition?

Nadia Kaabi-Linke: Le titre de l'exposition est "Versiegelte Zeit" en français "Le temps scellé" qui est le titre d'un livre d’Andrei Tarkovski, cinéaste russe dont l'œuvre est une référence importante dans mon travail.

Le musée de Bonn va présenter ma première exposition personnelle en Allemagne. La commissaire du musée, Barbara Scheuermann, était intéressée par ma démarche artistique, très souvent basée sur des recherches historiques liées au lieu d’exposition.

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Cela m’a donné la possibilité de créer de nouvelles œuvres en rapport avec l’histoire de l’Allemagne et surtout avec la ville de Bonn. Elle fût la capitale de la République Fédérale allemande depuis la fin de la Guerre jusqu'à la chute du mur et la dissolution du bloc soviétique. On peut encore y voir, presque intactes, les institutions les plus prestigieuses et centrales de la vie politique allemande pendant la guerre froide.

Depuis que la capitale a été transférée à Berlin, où j'habite, ces institutions ont été réhabilitées en jardin d'enfants, associations ou institutions culturelles. La plupart, demeurent aujourd’hui fermées, comme la préfecture de police et plusieurs ambassades (l’ambassade de Syrie où des gens se rassemblent bizarrement encore aujourd’hui pour protester contre le régime d’Assad).

Cette situation fait que Bonn se trouve comme dans une capsule temporelle, du moins du point vue urbain. Passer de la capitale d'un des pays les plus influents d'Europe à une simple ville provinciale reste un défi pour la plupart des habitants de cette ville.

Ma recherche et mes préoccupations artistiques sont principalement centrées sur la compréhension du présent à partir du passé et font de cette ville un terrain de recherche inouïe.

Je comprends en effet le présent comme une matière façonnée dans la substance du passé. Cette exposition sera donc axée sur les thèmes de la bureaucratie, du nationalisme voire du fascisme, le passé de la guerre oublié, oblitérée ou ressuscité. Je traite ces sujets à partir d'un ancrage matériel dans le tissu urbain dans lequel je travaille, à partir de Berlin, Bonn et Dresde.

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Quelles sont les œuvres que vous allez exposer?

Il va y avoir une sélection d'œuvres existantes ainsi que six nouvelles œuvres.

Les œuvres existantes ont aussi un rapport avec l'Allemagne comme "The Altarpiece, Berlin à fleur de peau, Parkverbot (looted art)" mais aussi avec la Tunisie et thématisent la question centrale de "comment écrire l'histoire?". Elles se réfèrent également aux stratégies de narration, je parle ici d’œuvres comme "Hai Khalil" et "Butcher Bliss", ainsi qu’une installation vidéo tournée dans l'église anglicane de Tunis, qui lie la religion à la bureaucratie et le questionnaire d’une demande de visa pour le Royaume Uni à l’histoire chrétienne de l'inquisition.

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L'exposition comprendra en tout quatorze œuvres dont deux sont des séries comme "Colors of Time" qui comprend treize tableaux et "Stretched Perm" qui comprend cinquante-et-une gravures.

Le Kunstmuseum Bonn est un établissement important dans le paysage de l'art moderne et contemporain, c'est la première fois que vous y exposez vos travaux. Qu'est ce que cela a de particulier?

C'est en effet un musée très important pour moi. J’y ai découvert des œuvres magnifiques des artistes comme Beuys, Arnulf Rainer, Sigmar Polke et beaucoup d’autres qui sont toujours restés dans ma tête. Faire une exposition personnelle majeure dans les mêmes murs représente une étape cruciale dans mon évolution.

L'exposition est aussi d'une grande importance personnelle puisque j'habite en Allemagne depuis plus de douze ans, c'est le pays qui m'a adoptée et que j'ai choisi pour travailler et vivre. Mon fils est né à Berlin, mon mari est originaire de Rhénanie, tout comme Bonn qui s'étend sur les deux rives du Rhin. Moi même suis issue de deux cultures très différentes: ukrainienne et tunisienne, s'y ajoute par alliance et par mon fils la culture allemande et spécifiquement celle des gens qui habitent autour du Rhin.

Vos travaux explorent généralement des questions politiques et identitaires, retrouve-t-on ces aspects? Comment les exploitez-vous?

La politique n'est jamais une fin en soi dans ma pratique, je ne cherche pas à transmettre des messages ou à donner un point de vue plutôt qu’un autre. Je suis plus dans la position de relever les contradictions dans nos sociétés et avec lesquelles la plupart des gens, des médias s'arrangent comme si elles n'existaient pas.

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Dans cette exposition les principales thématiques que j'aborde sont la question de la bureaucratie, une machine qui nous dépasse tous mais à laquelle nous sommes tous soumis, ainsi que les traces invisibles qui demeurent après la seconde guerre mondiale et la division de l’Allemagne.

Ce sont surtout des thèmes que j’aborde dans mes nouveaux travaux. "Bonner Mythologies" aborde cet aspect à partir des immeubles administratifs qui ont été transférés à Berlin ; "No", dont j’ai déjà parlé, questionne l'absurdité des procédures de visa. "Modulor III", traite la question de l'enfermement, la société de discipline et l'habitat sous forme de modules. "Gekochte Erde" ("Terre cuite" ou en italien "Terra Cotta") traite de la question des blessures oblitérées du passé et du danger du retour au fascisme. "Nervoese Bank" ("Le banc nerveux") traite de la question du stress latent qui finit par devenir contagieux. "Kula: Common Fuel" aborde les questions des énergies renouvelables qui ne se renouvellent toujours pas, et de l'hégémonie des énergies fossiles.

En somme, mon travail traite de questions universelles qui concernent les gens partout dans le monde, indépendamment de leurs origines ou identités. Ici, mon point de départ est l’Allemagne et la Rhénanie plus particulièrement, ce qui ne m’empêche pas d’aborder des thèmes qui peuvent toucher un Tunisien, un Italien, un Russe, etc. La bureaucratie, l’environnement, le fascisme religieux ou national, l’immigration… concernent tout le monde.

Ce qui, en revanche, est très spécifique à mon approche est mon rapport au temps, à l'espace et particulièrement à l'histoire. Je pense que ma presque obsession pour l’histoire, c’est-a-dire de voir le contemporain dans le passé et le passé dans le contemporain, vient du fait que j’ai grandi dans un pays ou les traces du passé sont partout d’un naturel incroyable.

En Tunisie, les ruines côtoient les immeubles modernes sans plus de scrupules, ni de manières. Dès mon enfance, j’ai été fascinée par la présence, si évidente et pourtant si charmante et unique, du passé dans le quotidien des Tunisiens. Et ce rapport très spécifique, je dirais même local au passé, est présent partout avec moi et tout le temps. C’est probablement le seul ancrage identitaire que je vois à mon travail artistique.

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Sur quels autres projets travaillez-vous?

Je vais participer à la première biennale de Karachi avec une vidéo et une performance.

J'ai entamée une recherche sur une des banlieues de la ville de Kiev, Traeschina. Je vais y faire une résidence d'artiste de plusieurs mois prochainement. C’est un travail particulièrement précieux et émotionnel pour moi puisqu’il s'agit de ma ville maternelle dans laquelle je n'ai jamais vécu longtemps mais à laquelle je suis extrêmement attachée.

Je suis notamment entrain de préparer un projet pour la Sharjah Art Foundation et suis engagée dans plusieurs projets avec les deux galeries qui représentent mon travail Experimenter de Kolkata en Inde et Lawrie Shabibi à Dubaï aux Émirats arabes unis.

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