Entretien avec Ali Sedjari: "Le gouvernement aurait dû démissionner"

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HOCEIMA
Thousands of protesters shout slogans during a demonstration in the northern town of Al-Hoceima against official abuses and corruption, Morocco June 1, 2017. REUTERS/Youssef Boudlal | Youssef Boudlal / Reuters
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INTERVIEW - Professeur des Universités, enseignant à l’Université MohammedV-Agdal de Rabat, président du Groupement de recherche sur espace et territoire (GRET) et titulaire de la Chaire de l’UNESCO des droits de l’Homme, Ali Sedjari est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages analysant, entre autres, la gouvernance, l’administration, la réforme, la gestion de l’État et des territoires ainsi que les droits de l’Homme.

Dans cet entretien accordé au HuffPost Maroc, l'intellectuel au franc parler décortique la crise d’Al Hoceima, revient sur ses origines et propose des solutions. Certaines sont radicales, mais pour Ali Sedjari, il est temps d’agir pour éviter le pire.

HuffPost Maroc : Au conseil des ministres du 25 juin, le roi Mohammed VI a exprimé "sa déception", "son mécontentement" et "sa préoccupation" au sujet de la non-réalisation dans les délais impartis des projets du programme "Al-Hoceima Manarat Al Moutawassit". Quelle est l’importance de ce message?

Ali Sedjari: Le roi a reconnu la responsabilité de son gouvernement. Et la reconnaissance des fautes de l’État revêt une grande importance. Car depuis le déclenchement du processus de la manifestation à la crise, aux négociations, on ne savait pas qui fait quoi, qui est responsable. Ce qu’on avait avancé comme messages, manipulations, intoxications à l’encontre du Rif et des Rifains représentaient simplement du mensonge à l’état pur. Et puisque le gouvernement reconnait, à présent, sa responsabilité sur le plan éthique, il n’a qu’à changer de cap, de stratégies et de méthodes.

Le gouvernement a-t-il compris la leçon?

Non. La violence continue, la matraque continue, la répression continue… C’est tragique! L’État reconnait sa faute et continue à réprimer. Il le reconnait pour lui-même, mais pas par rapport à la société. Il ne veut pas se montrer faible. Et pourtant l’image de l’État puissant remonte aux années 50 et 60. Maintenant, c’est fini! Nous sommes dans une transition démocratique, nous avons une nouvelle constitution pour amorcer une nouvelle étape dans l’évolution des rapports sociétaux entre l’État et la société dans ce pays. Les mécanismes de représentation, de médiation, de négociations ont été instaurés. Mais, apparemment, l’État écrase ce qu’il a fait lui-même, à en juger de son comportement à Al Hoceima. Il y a quelque chose de schizophrène dans ce comportement.

Quelle analyse faites-vous de ce comportement ?

C’est un déni de vérité. L’État refuse de voir la réalité en face, alors qu'il est censé incarner la volonté générale, répondre aux attentes des citoyens, être à leur écoute. Dans cet état des lieux, où allons-nous? L’État, aujourd’hui, n’incarne pas la violence légitime de ce qui était connu dans la doctrine politique, il incarne plutôt l’obligation du résultat, ce qui est différent. Les gens qui sont sortis dans les rues d’Al Hoceima pour manifester l’ont fait de manière légitime, normale et banale, comme cela peut se produire dans d’autres villes du Maroc ou dans d’autres pays.

Comment faut-il agir, alors?

Il ne fallait pas simplement interdire les vacances aux ministres pour rattraper les retards, d’autant qu’on ne réalise pas des miracles en un mois, ni en deux. Il fallait procéder à une démission du gouvernement, ou du moins de ceux qui ont commis les fautes, ceux qui sont responsables du déclenchement de la crise. Ceux qui n’ont pas respecté leurs engagements, d’autant que ces derniers ont été signés devant le roi, et ont donc une portée juridique intrinsèque et une valeur politique forte.

Je pense que le gouvernement aurait dû démissionner. Car cela aurait pu créer un nouveau départ et renforcer la confiance en les institutions, dont l’efficacité a été remise en question dans cette crise d’Al Hoceima.

Et je pense aussi qu’il faut libérer les détenus. Ce qui s’est passé le jour de l’Aid El Fitr est triste. Le Maroc ne mérite pas cela!

Le retard accusé par la constitution du gouvernement aurait-il pu contribuer à cette crise, comme le laissent entendre certains?

Nous somme habitués au Maroc, mais aussi ailleurs, que l’État veuille toujours s’éloigner de ses responsabilités. Il trouve des moyens et des motifs pour se justifier. Et cela est dû au fait que nous n’avons pas la culture d’auto-responsabilité et des responsabilités intrinsèques. Les projets sont en retard depuis bien longtemps et d’autres sont construits sans résultats… Et dans le sillage, on apprend que le président de Had Soualem, une commune pauvre, amasse des milliards et marchande les prestations de services publics. Au quotidien, la presse rapporte manipulations, corruptions…

Dans ce contexte si complexe que vous décrivez, qu’a révélé au juste la crise d’Al Hoceima?

La crise du Rif est révélatrice de dysfonctionnements et de défaillances à l’intérieur de ce mode de gouvernance. Le premier est que le gouvernement n’assure pas le suivi rigoureux des projets de développement. Le second réside dans le fait que les mécanismes de représentation et de médiation sont défaillants. S’entend par là que toute l’élite politique au niveau territorial (locale, communale, provinciale, préfectorale) est dans l’impasse. La preuve en est les négociations qui devaient avoir lieu avec la population et non avec des représentants.

Ce qui m’amène à la troisième faille révélée par cette crise: la régionalisation avancée est inopérante. Ainsi, la démocratie locale dont on a vanté les mérites s’est avérée être une simple illusion. Et cela a démontré que les représentants de la région n’ont aucun impact, aucune autorité. Ils sont, aujourd’hui, pratiquement dans une faillite collective. Supposés opérationnels, depuis deux ans, ils n’ont ni moyens, ni outils, ni capacité à mettre des projets sur le tas. Face à cette faille, le gouvernement a libéré d’un seul coup 22 décrets sur la régionalisation.

Quelle évaluation faites-vous de la gestion de la crise d’Al Hoceima?

C’est le quatrième dysfonctionnement du mode de gouvernance. L’État marocain n’a pas encore réussi à mettre en place la gestion du conflit. Jusqu’à ce jour, nous sommes sur les vestiges de l’État makhzenien, de l’État nation, de l’État qui ne négocie pas, de l’État qui impose, surveille et punit. Sous l’ancien règne, on escamotait les conflits à la base. Dans un modèle que j’appellerai le néo-patriotisme, on ne veut pas de conflit, alors on le mate à l’avance.

Comment dialoguer, convaincre, mobiliser des forces intermédiaires pour alléger les charges de l’État (le rôle des collectivités locales et représentants sociaux et politiques locaux)? L’État ne répond pas à cela. Pourtant, dans la démocratie, les systèmes de représentation et de médiation sont indispensables pour créer l’osmose, le lien qui est, en ce moment, coupé et pas seulement à Al Hoceima. Or, la crise de celle-ci aurait pu être une opportunité.

Comment la crise d’Al Hoceima peut-elle être une opportunité?

Une opportunité de dépasser la crise. Au lieu de la psychose, la menace, l’étranger qui intervient, le séparatisme… On aurait pu transcender le conflit. En Europe et surtout en Asie, l’histoire du développement s’est construite après des crises. Le conflit est nécessaire pour qu’une société puisse avancer. Une société sans conflit est inerte, figée.

Nous avons eu un précédent dans le 20 février 2011 qui a donné lieu à la nouvelle constitution. Cela a apaisé, créé de la joie intérieure. On a commencé à parler démocratie, réformes tous azimuts, des droits des citoyens. Ce précédent est salvateur! Il aurait pu être utilisé autrement dans la crise d’Al Hoceima. C’est une crise sociale avant tout, qui aurait pu se déclencher dans n’importe quelle autre ville du Maroc. L’eau, l’électricité, la santé, l’emploi, les routes… Ce sont des revendications légitimes qui concernent tout les Marocains.

Pourquoi, selon vous, la crise d’Al Hoceima a-t-elle suscité des divergences d’opinions au sein même de la société?

On ne peut imputer aux gens d’Al Hoceima le séparatisme ou le port d’un drapeau identitaire ou autre. Tout cela est de la manipulation extrême de politiciens. Cela ne règle rien du tout et les résultats sont gravissimes. Sur les réseaux sociaux, par exemple, on retrouve des expressions de haine contre les gens d’Al Hoceima. Des jeunes sont sortis pour défendre le roi, mais le souverain n’a pas été mis en cause du tout dans la question. Et je ne sais pas pourquoi d’ailleurs on a voulu jouer la carte du roi. Les manifestants d’Al Hoceima ont dénoncé uniquement les projets inachevés et les responsables de cela. La manipulation, elle, a voulu amener la société vers une fracture.

Et pour ne rien arranger, certains, qui se sont autoproclamés experts, ont attisé le feu. Quant aux médias, ils ont voulu jouer la neutralité absolue. Ils n’ont pas joué le rôle de médiateurs en faisant donnant la parole aux sages pour appeler au calme et apaiser les esprits.

Dans une société unie, il faut débattre des problèmes et non pas prêcher la haine stupide.

Comment rétablir la situation?

La politique, aujourd’hui, ne se gère plus comme avant. La politique ou le politique au sens de la sagesse, du relationnel, de l’éthique, du moral, de la citoyenneté se gère par l’écoute, la négociation. La grande crise au Maroc est l’absence de communication, de l’écoute et des variations : trois composantes essentielles pour réhabiliter la confiance et recréer le lien social.

Nous sommes appelés à recréer des mécanismes de gouvernance du conflit et adopter une nouvelle approche pour qu’elle soit applicable. Il faut revigorer la machine électorale et faire les bons choix, surtout vis-à-vis des gouvernants. La manière avec laquelle le gouvernement a été constitué au bout de six mois d’absence et d’attente lui ôte tout caractère de légitimité et d’efficacité. La machine gouvernementale devient un lieu de tractation, de négociation et de marchandage. Un parti avec seulement 20 sièges tient absolument à intégrer le gouvernement et arrive à décrocher le perchoir. Les citoyens ne sont pas dupes.

Il est temps de crédibiliser l’action politique et celle des pouvoirs publics, le sens des élections et de la démocratie. Nous avons besoin d’un nouveau pacte social.

En quoi consisterait ce pacte social?

Le pacte social a été défini implicitement par la nouvelle constitution, sauf qu’il n’a pas été traduit concrètement. Responsabilisation éthique, reconnaissance sociale de la citoyenneté, légitimation de l’action représentative, ces principes sont tout aussi importants que la création de nouvelles élites politiques capables de mobiliser, de jouer l’intermédiation efficace. L’État ne peut pas être efficace dans la résolution des problèmes périphéries.

Aucune politique publique ne peut réussir si elle n’est pas produite au niveau territorial et si elle n’est pas l’émanation des citoyens. Les conventions devront ainsi se faire entre les communes et non entre les ministres.

Comment sortir de la crise d’Al Hoceima?

Les arguments avancés jusque là par le gouvernement ne sont pas convaincants. Il faut des actions fortes: sanctionner les responsables est une question de droit et de moral. Il faut que l’État intervienne parce que c’est une occasion rêvée pour sceller un vrai pacte social, élaborer un projet de société inclusif et solidaire.

Et ce ne sont pas les demi-mesures qui règleront la crise sociale aigüe d’Al Hoceima. Le gouvernement a reconnu ses responsabilités et il faut qu’il aille jusqu’au bout. Le Maroc dispose de tous les atouts pour y arriver et la monarchie est notre point fort. Ce dernier représente un nouveau socle pour la démocratie forte solidaire et citoyenne. La légitimité de l’État s’appuie sur la responsabilité et la reconnaissance du citoyen. Et le rapport de force ne nous mènera nulle part.

Il faut aussi discuter avec les institutionnels sur place, présidents des communes, de région. Sinon, pas la peine de créer des institutions locales et régionales.

Comment qualifierez-vous le rôle de ces institutions dans cette crise?

Elles ont été absentes. Et comme la nature a horreur du vide, les citoyens fabriquent leurs chefs. La société est orpheline de ses élites. Nasser Zefzafi n’est pour rien dans tout ce qui se passe. Et demain, il y aura d’autres Zefzafi. Ce qui prouve le besoin d’avoir un leader qui défend et représente. Et on peut se poser la question: pourquoi le président d’un conseil communal n’est pas sorti avec la population?

Tout cela traduit une remise en cause d’un processus électoral. La question sociologique et anthropologique mérite analyse pour se doter d’une nouvelle conscience collective. Il faut éviter le désastre et agir.

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