La Tunisie doit jouer sa pleine partition dans le positionnement stratégique de la Francophonie selon la Secrétaire Générale de l'OIF Michaëlle Jean (INTERVIEW)

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En visite officielle en Tunisie du 28 juin au 1er juillet 2017, la Secrétaire Générale de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) Michaëlle Jean s'entretiendra avec le Président de la République, mais aussi avec le Chef du gouvernement, Youssef Chahed, et les ministres concernés par la coopération entre l’OIF et la Tunisie, pour une nouvelle évaluation des besoins et un renforcement des programmes.

Elle ira également à Sousse, où elle rencontrera les membres de la société civile et les acteurs locaux. Elle donnera une conférence sur le thème "La Francophonie, force d’actions, de propositions et de rassemblement face aux urgences du monde" donnée à l'Institut Tunisien des Études Stratégiques avant de présider la seconde rencontre des journaux francophones édités dans le monde arabe.

Avant ce marathon qui l'attend, le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de la Secrétaire Générale de l'OIF, Michaëlle Jean. Interview.

HuffPost Tunisie: En quoi cette visite de 3 jours est-elle importante pour l'OIF? Quelles sont vos attentes par rapport à celle-ci?

Michaëlle Jean: Cette visite est très attendue de part et d'autre. Il me tardait aussi de revenir en Tunisie où j'ai eu l'occasion de séjourner en 2014. À ce moment là, j'arrivais en Tunisie en ma qualité de chancelière de l'Université d'Ottawa pour engager des partenariats entre l'Université d'Ottawa et des universités tunisiennes.

J'avais ce soucis dans mes discussions avec les autorités tunisiennes, la société civile, les femmes, les jeunes de sentir ce qui se vivait, de bien comprendre ce qui se vivait en Tunisie. Nous étions à un moment où en 2014, nous avons observé de très près toute la démarche, l'opérationalisation, la témérité réelle, nationale, pour engager le processus démocratique et c'était absolument fascinant d'être là sur cette énergie manifeste dans le pays et de poser dans ce contexte, une Tunisie qui veut être entendue du monde entier, qui veut avoir l'assurance d'être entendue. Mais nous avons aussi observé que le monde tend l'oreille à la Tunisie qui est vue comme une référence dans ce moment de son histoire, dans ce qu'elle veut accomplir et ce qu'elle est entrain d'accomplir et de poser également dans ce contexte, ce qu'elle attend de la Francophonie.

J'y reviens donc aujourd'hui en ma qualité de Secrétaire générale de l'OIF, dans un des pays fondateurs de la Francophonie. Je reviens à Tunisie "référence" et à son besoin de ne pas être seule.

Je viens en Tunisie avec cette nécessité d'enfin revoir les Tunisiennes et les Tunisiens mais également les autorités.

J'oserai dire que j'espère que ce n'est qu'un début d'une présence plus robuste, plus forte de l'OIF aux côtés de la Tunisie. Nous y organiserons des missions fréquentes pour aller plus loin, plus au coeur du pays, sur l'ensemble de ces réalités tunisiennes à l'intérieur du pays, au nord comme au sud et vraiment prendre la pleine mesure des enjeux, des volontés, des aspirations de tous les Tunisiens.

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La Tunisie accueillera pour le 50e anniversaire de la Francophonie, le Congrès Mondial des Professeurs de français en juillet 2020 et le Sommet de la Francophonie en novembre 2020. Il s'agit d'un signal fort envoyé à la Tunisie...

Oui. Nous avons lors du dernier sommet à Antananarivo, annoncé la décision de tenir ce sommet très important du 50eme anniversaire de l'Organisation en 2020, en terre fondatrice de la Francophonie parce que c'est ainsi que nous voyons la Tunisie. Le rôle du président Bourguiba a été déterminant, sa vision également (...) sur cette nécessité, cette force, de créer cet espace de coopération avec pour trait d'union cette langue française, pour faire, pour agir, échanger, créer des synergies et des dynamiques fortes entre nous.

On va sentir de plus en plus certainement ce désir de s'associer à la Tunisie, d'envoyer des messages très forts aux Tunisiennes et aux Tunisiens pour leur faire comprendre l'opportunité de travailler davantage ensemble, d'engager plus de maillage et de partenariats entre nous sur toutes les questions essentielles à savoir la création d'emplois, la formation, l'éducation, les échanges économiques, la croissance, le développement responsable et partagé... Il faut que la Tunisie se sente au coeur de ce dynamisme fort, renouvelé dans cet espace francophone et qu'il amène même d'autres pays à rejoindre la Francophonie, sentant qu'il y a là une attractivité qui est en oeuvre.

Je pense que cette mobilisation est extrêmement riche et il faut la faire sentir à la Tunisie et qu'elle y joue sa pleine partition et sa pleine carte dans ce positionnement stratégique.

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L'OIF s'ouvre à d'autres pays non francophone comme l'Argentine ou la Corée du Sud. Est-ce une volonté de donner plus de poids à la langue française à l'instar de ce qui se fait avec la langue anglaise?

Nous ne sommes pas dans cette espèce de compétition. Avec cette langue là, nous savons ce qu'il est possible et ce qui n'est pas possible de faire. C'est une carte stratégique essentielle dans un espace qui s'étend aux 5 continents et c'est ce qui fait que la Francophonie est attractive.

Ce qui fait que la Corée du Sud comme d'autres pays asiatiques, ou l'Argentine comme d'autres pays d'Amérique latine rejoignent la Francophonie, c'est parce qu'il savent que c'est un espace de possibilités infinies, dynamique, où il y'a moyen d'engager des coopérations, des échanges économiques, des accord commerciaux, la possibilité de s'engager touts ensembles sur les grands défis de ce monde: le défi sécuritaire, climatique, le défi du développement, le défi du renforcement de nos capacités et de nos connaissances, c'est là que sont les défis, ils ne sont pas ailleurs.

L'idée n'est pas uniquement de faire la promotion d'une langue. L'idée est de se dire que cet espace là est un espace réel, un espace politique, dynamique, économique, d'échanges et de coopération dans un monde qui change, de plus en plus fracturé. Un espace où l'on joue une carte sur la scène international et d'un multilatéralisme qui se doit d'être revigoré.

Dans l'état actuel du monde nous n'avons pas d'autres choix que de nous unir davantage: aucun État ne peux s'en sortir seul, aucune organisation internationale ne peut s'en sortir seule. Il y a ce mouvement, face à ces fractures dans le monde, de convergence, il y a ce désir de convergence qui est très fort.

Et bien sur, une langue ce n'est pas banal non plus. Ce que nous voyons dans cette dynamique nouvelle de la Francophonie, c'est que des pays qui avaient pris du recul, reviennent. Pourquoi? Parce que c'est un levier! Ca reste la 3em langue des affaires, c'est une langue d'influence dans l'espace international, et la Tunisie doit aussi saisir cette chance qui s'offre à elle et qui fait parti de son héritage.

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On sent dans votre discours une évolution "plus politique" de l'Organisation Internationale de la Francophonie que l'on ne ressentait pas avant...

C'est pourtant une réalité. C'est une évolution normale. Ses pères fondateurs -comme le président Bourguiba- sont tous des chefs d'États de pays indépendants, du sud, il ne faut pas l'oublier, car on a souvent l'impression que l'OIF est probablement un avatar d'un néocolonialisme, mais ce n'est pas ça!

L'OIF est née de ces chef d'États du sud (...) et l'idée était que face à la fin d'un monde, d'un système, de penser à un espace nouveau pour rétablir en quelques sortes nos relations sur des paradigmes différents: dans la réciprocité, dans un nouveau dialogue, dans une dynamique de coopération et de partenariat. Dès qu'on dit partenariat, on est dès lors dans la réciprocité entière et déjà on se projette sur un marché commun et sur un espace politique.

Nous sommes dans cette dynamique là, et depuis très longtemps on agit comme une entité politique et portant aussi des missions et des stratégies essentielles par exemple en matière d'éducation, de la formation, de la culture et de la langue mais aussi sur le renforcement des institutions, d'accompagnement du processus électoral de nombreux pays...

Nous sommes également aux côtés de la Tunisie sur le volet politique depuis très longtemps. Cette diplomatie active, cette action politique -comme l'avait fait Abdou Diouf- que je poursuis un peu avec en plus, dans la feuille de route que je dois suivre, certaines stratégies déterminantes comme la stratégie économique qui fusionne avec la stratégie numérique.

On travaille aussi d'arrache-pied sur des questions liées au développement durable et environnemental.

Mon souci est de tordre le coup à cette vision un peu étroite, étriquée que l'on a de la Francophonie sur le rayonnement de langue française, et peut-être un peu de la culture. Non, nous sommes plus que ça, nous rassemblons 1/3 des pays membres de l'ONU. Nous travaillons depuis plus de 20 ans avec l'ONU sur les questions de maintien de la paix...

Alors que le français s'impose comme une langue majeure en Tunisie, depuis la révolution plusieurs tentatives ont été opérée pour en faire une langue minoritaire en favorisant la langue arabe et l'anglais et en tentant de développer d'autres langues notamment le Turc. La langue française est-elle selon vous menacée en Tunisie?

Moi je pense qu'il y a une coexistence des langues et nous notre plaidoyer est de défendre le multilinguisme. Le français pour nous, c'est cette langue essentielle qui nous permet d'agir ensemble dans cet espace francophone, et nous en faisons une plus value extraordinaire.

N'opposons pas les langues parce que c'est contreproductif. Si aujourd'hui la Tunisie veut multiplier les langues, c'est heureux. C'est heureux au vu du monde dans lequel on vit, de la mondialisation que nous connaissons. Cela dit nous savons dans la Francophonie, quelles sont les réalités linguistiques, géopolitiques d'une sous région, d'une région à l'autre dans l'espace francophone. Nous essayons d'arriver en accompagnement des besoins, des réalités d'une région ou d'une sous-région, et ça c'est très intéressant pour nous comme dynamique.

Je sais qu'en Tunisie, l'on parle de la langue française comme une langue étrangère privilégiée, cela dit je vois cette coexistence avec la langue arabe et je la trouve totalement légitime. C'est une chance pour la Tunisie d'avoir ces deux forces, ces deux leviers et vous pouvez en introduire d'autres.

Mais il faut d'abord miser sur les forces qui sont à nos dispositions, qui sont à notre portée, car pour moi, une langue est une force parce qu'elle nous permet d'engager des échanges avec les autres et est une fenêtre sur le monde qu'on doit utiliser à bon escient.

Je pense que laisser de côté la langue française quand elle est déjà à notre portée et qu'elle fait partie de notre patrimoine peut créer un déficit; et je pense qu'il est important de travailler avec la Tunisie à tout ce qui peut permettre une plus grande qualité d'apprentissage, le renforcement des compétences des maîtres, mais aussi au niveau des programmes.

Soyons dans le pragmatisme, cela est nécessaire quand on pense croissance, développement, émergence.

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