Éric Dupond-Moretti: "Je suis de ceux qui pensent qu'un procès ne se fait pas dans les médias"

Publication: Mis à jour:
DUPONDMORETTI
AOL
Imprimer

RENCONTRE - Surnommé "Acquitator" par la presse française, Éric Dupond-Moretti était convié ce week-end à Marseille au Festival "Des livres, des stars", dont le Maroc était invité d'honneur. Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre du célèbre avocat, qui y présentait son dernier livre "Directs du droit", paru en février dernier.

Chemise bleu ciel et pantalon beige, loin de l'austère robe d'avocat, le ténor du barreau avait des allures de vacancier paisible dans la cité phocéenne. On pourrait, d'ailleurs, être surpris de le retrouver tout à fait détendu dans un événement estival qui rassemble des figures médiatiques comme Michel Drucker, Guy Bedos, Stéphane Plaza ou Valérie Trierweiler. Mais ce serait mal connaître l'avocat, qui dit bien vivre sa célébrité. "Il y a des gens qui vous expliquent à quel point c'est insupportable d'être reconnu. Moi, je ne suis pas de ceux-là, je vis assez bien avec et je l'assume", dit-il aux journalistes.

Personnage médiatique en France et désormais au Maroc

Éric Dupond-Moretti est depuis quelques années un bon client des médias français. Il s'est même récemment essayé au cinéma dans le dernier film de Claude Lelouch, "Chacun sa vie", dans lequel il incarne un... juge d'instruction.

Mais depuis l'éclatement, il y a deux ans, de l'affaire dite du "chantage royal", mettant en cause les journalistes français Eric Laurent et Catherine Graciet, l'avocat figure sur les radars de la presse marocaine. Plus récemment, l'affaire Saad Lamjarred a apporté un coup de projecteur supplémentaire à cet avocat déjà célèbre en France, devenu la cible de toutes les passions de la part des journalistes marocains et de certains fans du chanteur. "Je n'ai pas un oeil rivé sur la presse marocaine, je m'intéresse d'abord à la France", explique Éric Dupond-Moretti. "Mais à l'occasion de l'affaire Saad Lamjarred, j'ai été "harcelé" par la presse marocaine. J'ai lu un certain nombre de choses sur les réseaux sociaux. Et si je suis de ceux qui pensent qu'un procès ne se fait pas dans les médias, il a quand même fallu répondre", nuance-t-il.

"Que les fans interfèrent dans l'affaire judiciaire est anormal"

À Marseille, on ne résiste pas à la tentation de l'interroger sur ces deux affaires emblématiques, même si Éric Dupond-Moretti prévient un brin taquin: "Je suis passionné par le secret professionnel". Connu pour ses coups de gueule, l'avocat en profite pour rappeler de nouveau à l'ordre les fans de Saad Lamjarred: "que les fans continuent à aimer cet artiste, mais qu'ils interfèrent dans l'affaire judiciaire est anormal et ça ne lui rend pas service", réitère Dupond-Moretti. "Il faut laisser la justice travailler sereinement".

Certaines admiratrices avaient été ainsi énergiquement sermonnées par le pénaliste, il y a quelques mois, dans les couloirs de la cour d’appel de Paris. Une scène immortalisée dans une vidéo depuis devenue virale.

L'avocat n'en dira pas plus sur l'affaire de son célèbre client. "Tout a été dit, il est sous contrôle judiciaire et la procédure continue", tranche Éric Dupond-Moretti.

Dans une autre affaire qui suit son cours, ce dernier est un peu plus loquace. L'avocat qui représente avec Maître Ralph Boussier le roi Mohammed VI, dans l'affaire des journalistes français poursuivis pour tentative de chantage au roi, Dupond-Moretti nous donne sa version de l'affaire: "Ils ont vendu à leur maison d'édition des scoops qui n'ont jamais existé et à un moment, il fallait bien sortir le livre", dit-il. "Ils ont sûrement dépensé l'avance et la porte de sortie était cet énorme chantage odieux", estime l'avocat en parlant de Catherine Graciet et d'Eric Laurent.

"Le comble est qu'ils nous ont reproché le fait d'avoir dénoncé les faits aux procureurs de la République de Paris. Leur discours est surréaliste", plaide l'avocat du roi. Et d'affirmer que les journalistes souhaitaient d'abord se rapprocher du souverain, en lui proposant notamment une biographie. Face à son refus, ils auraient ainsi choisi d'écrire des livres "diffamatoires", poursuit-il.

Les réseaux sociaux, ces nouveaux tribunaux?

L'avocat regrette, par ailleurs, que les procès se déroulent de plus en plus sur les réseaux sociaux. "C'est une catastrophe!", s'exclame-t-il, "les réseaux permettent l'anonymat, donc, on a non seulement des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas, mais qui ne respectent pas la présomption d'innocence et relaient des rumeurs dans des conditions invraisemblables et parfois effroyables", s'indigne-t-il, arguant que les mis en cause se retrouvent ainsi "jugés avant même que leur procès ait commencé". "Le rythme de la justice n'est pas celui des médias", tient-il à rappeler. "Des mois après, il y a des relaxes et des non lieux prononcés".

"Notre système consacre la présomption d'innocence, comme au Maroc", insiste-t-il. "Quand j'interviens pour une personnalité médiatique, vous êtes obligés de gérer ça", soutient Dupond-Moretti, citant notamment l'exemple de François Fillon, dont les nombreuses affaires ont été très largement commentées dans les médias et les réseaux sociaux. "Fillon a été condamné avant même que son avocat ait pu apporter un certain nombre de documents. Au fond, ce sont les juges qui font les campagnes électorales en France".

Critique assumée du système judiciaire français

Une pique au système judiciaire français, pas si rare chez Dupond-Moretti. Dans son dernier livre, il n'hésite pas ainsi à taper sur les pratiques hexagonales, qui, selon lui, accordent trop de pouvoir aux magistrats. " Les juges ont pris un pouvoir qui n'est pas le leur", gronde-t-il. Il dénonce également la formation de ces derniers, tous issus de l'école de la magistrature, et un "corporatisme" qui implique une difficulté à se remettre en cause. "Cultiver l'entre-soi est inquiétant et la France est un des seuls pays d'Europe à avoir une école de la magistrature. Dans les autres pays, les avocats deviennent juges, et pas les plus mauvais d'ailleurs".

Il regrette, par ailleurs, une justice à deux vitesses, peu clémente parfois avec les personnes d'origines maghrébines. "Il y a des populistes qui surfent sur l'amalgame, ça stigmatise une population qui n'a rien demandé et qui est la première victime du terrorisme", estime-t-il. "J'étais à Nice au moment des attentats, et sur les 85 victimes, il y avait une trentaine de musulmans qui venaient fêter leur pays. Ces amalgames sont terrifiants. Et les magistrats n'en sont pas à l'abri", conclut-il.

LIRE AUSSI: