Ces mères tunisiennes, barrage contre l'extrémisme

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Photo d'illustration | OANA MOLDOVAN FOR THE WORLDPOST
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En août et en septembre 2016, Ioana Moldovan s'est rendue en Tunisie pour mieux comprendre les facteurs de poussée et d'attraction qui poussent un certain nombre de jeunes dans le pays à se tourner vers la radicalisation. Pendant ce temps, elle a parlé avec des gens d'organisations non gouvernementales locales, des fonctionnaires de l'État, des chômeurs de longue date, des personnes qui se sont radicalisées, des anciens combattants et des familles de ceux qui ont rejoint différents groupes extrémistes. Certaines de leurs histoires sont citées dans cette pièce, tandis que d'autres ont été utilisées pour le contexte. Leurs histoires ne tentent pas d'englober les voyages exacts de tous les anciens et actuels extrémistes et de leurs familles en Tunisie, ni les groupes qu'ils ont rejoint. Mais leurs expériences - et les expériences de ceux qui les entourent - donnent un aperçu de cette situation complexe.

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Tout d'abord je rencontre Mehdi, un Tunisien qui a rejoint Syrte en Libye il y a 5 ans avant de rentrer à Tunis il y a 4 mois, car sa mère lui manquait.

"C'était la seule raison pour laquelle je suis rentré" a affirmé Mehdi avant d'ajouter: "Ma mère m'a envoyé un message, elle pleurait. Je ne pouvais pas la laisser comme ça".

Pendant son entraînement, Mehdi est resté en contact avec sa mère. Il n'a pas été autorisé à garder son propre téléphone, mais a envoyé des messages à ses proches par le biais d'un messager délivrant une vidéo préenregistrée sur un téléphone qui a été envoyé entre les membres du groupe et leurs familles, a-t-il déclaré. Les familles regardaient les vidéos, puis enregistraient quelque chose en retour. Cela s'est passé deux fois par mois.

La mère de Mehdi, âgée de 60 ans, utilisait ces moments pour persuader son fils de reconsidérer son départ. Et cela a fonctionné.

"Je ne voulais plus qu'elle soit seule", a déclaré Mehdi, âgé de 26 ans, "alors je suis revenu".

Mais juste un peu plus tôt, les promesses non tenues de la révolution tunisienne l'avaient poussé au large.

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Le Jasmin se fanne

Quelques temps après la révolution, Mehdi s'ennuie. Il passe son temps entre sa maison à Douar Hicher et le café du quartier. Et c'était ainsi tous les jours.

Mehdi était au chômage lorsque la révolution a commencé. En dépit de deux années de formation en génie électrique, il n'avait pu assurer un emploi depuis 2008. Il a tenté sa chance en tant que travailleur journalier, mais n'a jamais eu plus de quatre ou cinq jours de travail par mois.

La révolution était sa chance pour repartir du bon pied. Mais quand la ferveur s'est éteinte et que l'avenir meilleur n'est pas venu, son espoir et les espoirs de beaucoup de jeunes tunisiens qui ont pris la rue pour changer les choses, ont commencé à s'effacer. Au fur et à mesure, la frustration a grandi. C'est pourquoi Mehdi s'est tourné vers une autre voie pour trouver un but.

Il n'était pas le seul.

"Les gens avaient soif de religion", Mohamed Iqbel Ben Rejeb, président de l'Association de Sauvetage des Tunisiens Bloqués à l'Etranger

Les années qui ont suivi la révolution ont vu de nombreux jeunes tunisiens prendre le chemin de l'extrémisme.

"Les gens avaient soif de religion", a déclaré un activiste, Mohamed Iqbel Ben Rejeb, et ils voulaient quelque chose qui les aiderait à mieux comprendre le monde qui les entourait.

Dans un pays qui est, au moins nominalement, à 99 pour cent de musulmans sunnites, l'islam était le choix logique. Mais pour de nombreux tunisiens qui avaient grandi sous Ben Ali et son prédécesseur, l'islam était une religion qu'ils ne connaissaient pas très bien.

Ben Ali a largement limité les enseignements des imams aux sermons contrôlés par le gouvernement, dans l'espoir de déplacer le pays vers un islam plus séculier. Les groupes religieux avaient peu à dire dans la vie politique, et de nombreux chefs religieux étaient simplement écartés.

Lorsque Ben Ali a été déposé, ces groupes ont commencé à remplir le vide. Longuement forcés à ne pas faire de politique, ils se trouvaient maintenant avec un large espace pour diffuser plus efficacement leur agenda politique. Comme un certain nombre de leurs membres plus politiquement actifs ont été libérés de prison grâce à une amnistie après la révolution, leur aspiration politique est devenu plus prononcé et plus explicite. En outre, ils ont cherché à gagner en popularité et à diffuser leur influence à l'intérieur du pays en capitalisant sur la détérioration des conditions socioéconomiques et en fournissant au public des services sociaux tels que de la nourriture et des soins.

"Après la révolution, il y avait ce grand vide, et ce vide a été rempli par des extrémistes libérés de prison ou renvoyés de l'exil à l'étranger", estime Mohamed Iqbel, qui a fondé l'Association de Sauvetage des Tunisiens Bloqués à l'Etranger, une organisation travaillant pour réhabiliter et réintégrer les combattants extrémistes tunisiens de retour de l'étranger.

Entre 2012 et 2013, la Tunisie a connu un nombre élevé de recrutement dans le monde terroriste. Les extrémistes, en particulier les adeptes d'Ansar al-Sharia en Tunisie, un groupe islamiste radical qui souscrit à une grande partie des idéologies d'al-Qaïda, ont infiltré des mosquées à travers le pays, "répandant leur poison", comme l'a dit Mohamed Iqbel.

Selon le ministre tunisien des Affaires religieuses à l'époque, quelque 400 des plus de 5.000 mosquées du pays ont été hors de contrôle. Les Tunisiens ont vu un certain nombre de leurs mosquées devenir des lieux de propagande. Ceux qui ont assisté se retrouvaient souvent dans des rassemblements dirigés par des extrémistes, passant la nuit à vendre des promesses d'un avenir meilleur qui pourrait provenir de missions violentes, "sainte", Mehdi m'a dit. Peu de temps après, des dizaines de jeunes disparaissaient juste de leurs quartiers, sans dire au revoir.

Ceux qui sont restés,eux, tendent la main et se demandent comment c'était.

"Dieu est satisfait de ce que nous faisons", répondent souvent les combattants, en essayant d'inciter les autres à prendre le même chemin.

En avril 2012, Mehdi s'est joint à eux pour aller en Libye pour prendre part à ce qu'il considérait comme une "guerre sainte". Il n'avait pas été très religieux, et ce n'est que récemment que l'idée d'une bataille idéologique plus grande a commencé à résonner lui.

"À cette époque, j'ai vraiment détesté la Tunisie, surtout en raison du chômage", a-t-il déclaré. La plupart des autres personnes de sa ville, a-t-il deviné, ont ressenti la même chose.

"Je le jure devant Dieu, 90 pour cent des Tunisiens qui rejoignent des groupes terroristes, surtout dans mon quartier, n'ont rien d'autre à faire - et c'est ça le pire", a-t-il déclaré.

Et cet ennui et cette agitation s'étendent bien au-delà du voisinage de Mehdi, qui a été du pain-béni pour les prédicateurs d'Ansar al-Sharia et la rhétorique radicale.

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Selon l'ancien Premier ministre tunisien Habib Essid, seul un petit nombre de Tunisiens se radicalisent pour des raisons idéologiques. La plupart des jeunes, a-t-il déclaré en 2015 lors d'un événement du Council on Foreign Relations, sont attirés par le terrorisme en raison du ralentissement économique.

"Certains d'entre eux, pensent qu'à travers [l'extrémisme] ils peuvent aller au paradis et des choses comme ça", a déclaré l'ancien chef du gouvernement. "Et ils en sont persuadés". Pourtant, ce n'est pas la seule chose qui les conduit, a-t-il admis. "Ils n'avaient pas de travail. ... Ils ne pouvaient pas avoir une vie normale". Et donc, comme Mehdi, ils ont cherché un autre moyen de subsistance.

Le taux de chômage s'élève à environ 15,5% en Tunisie. Pour les jeunes de moins de 30 ans, comme Mehdi, la situation est encore pire. Selon les données de la Banque mondiale citées par les Nations Unies, "Deux jeunes de moins de 30 ans sur 5 -qui représentant près d'un tiers de la population active- n'ont pas d'emplois".

Certains jeunes tunisiens ont l'impression de perdre les meilleures années de leur vie. Ils se fâchent et protestent quand rien ne semble changer ou s'améliorer. D'autres ne peuvent pas gérer la réalité déprimante et, finalement, prennent des mesures plus radicales, comme se suicider ou se tourner vers le terrorisme.

Le voyage tumultueux de Mehdi en Libye n'était pas si différent.

"Ils n'avaient pas de travail. ... Ils ne pouvaient pas avoir une vie normale",Habib Essid, ancien chef du gouvernement

Il est difficile d'imaginer Mehdi avec un pistolet; c'est peut-être sa petite taille, son petit nez et ses oreilles. Plus probablement, c'est le grand sourire naturel qui domine souvent son visage.

Mais il a tiré. Deux fois par semaine au minimum.

Mehdi a passé quatre mois et 13 jours au camp d'entraînement à Syrte. Les mardis et vendredis, il a appris à tirer. Le reste des jours, il a pratiqué le démantèlement et l'assemblage des Kalachnikov, la course, la prière et le football.

Pour le temps passé dans le camp, qui était logé dans une ancienne caserne de l'armée, il a été payé généreusement. Mehdi a déclaré qu'il gagnait 3 000 dollars par mois et la nourriture était gratuite.

"Nous avons été payés", a-t-il déclaré, "parce qu'ils savent que dans certaines familles, les combattants sont les seuls soutiens de famille". Dans le camp de Mehdi, un messager ramenait de l'argent à la famille des combattants. Avec l'argent qu'il a envoyé, la mère de Mehdi a pu acheter un réfrigérateur et payer le mariage de sa soeur.

Mais la mère de Mehdi voulait son fils. Rien ne l'importait. Même pas l'argent. Elle avait déjà perdu un fils contre des terroristes lorsque Marwan, le frère aîné de Mehdi, est parti se battre en Irak en 2003, disant à sa famille qu'il allait en Algérie pour étudier le Coran. Il avait 20 ans. Son dernier appel à la maison est venu en 2007. Elle se souvient toujours de chaque mot.

"Bonjour, maman, comment vas-tu? Peux-tu prier pour moi?"

Sa mère avait commencé à pleurer. Il avait raccroché. Quatre ans passèrent. Rien. Et enfin, la famille a reçu un appel d'une voix inconnue.

"Est-ce la famille d'Abu Abaida Atunsi?" avait demandé l'inconnu, en utilisant le nom de combattant qui avait été donné au frère de Mehdi.

"Oui, c'est mon fils, Marwan."

"Il va bien, se porte bien", a déclaré la voix. "Avez-vous un message pour lui?"

"Dites-lui que je ne lui pardonnerai pas tant qu'il ne rentre pas à la maison", a-t-elle déclaré.

Marwan n'est jamais revenu à la maison mais son frère Mehdi, oui.

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"Sois heureuse ma soeur, Mohammed est un martyr"

C'était un samedi matin en octobre 2013 lorsque Naziha Bel Jayyed, 55 ans, manquait l'appel. Elle était en train de faire la lessive quand le téléphone a sonné. C'était sa fille, Amal, qui a écouté les mots dont ils se souviendraient tous les ans: "Soyez joyeuses, Mohamed est un martyr!".

Le 4 octobre, le fils de Naziha, Mohammad Bel Behi Jlassi, avait quitté leur maison à Ettadhamen, une banlieue dans le nord-ouest de Tunis, pour aller en Libye pour travailler dans un hôtel en tant que pâtissier. Il y avait travaillé dans le passé, avant la révolution, et maintenant il avait reçu un nouveau contrat.

De Tripoli, il a appelé sa mère pour lui dire qu'il était bien arrivé et bien installé. Puis sept jours de silence. Son téléphone était éteint quand elle avait essayé d'appeler. Et un jour un appel est venu.

"Maman, je dois vous dire quelque chose", a déclaré Mohammad. "Je suis en Syrie".

"Qu'est-ce que tu fais là-bas?" avait demandé Naziha, un mélange de chagrin et de colère dans sa voix.

"Je le jure, maman , je rentre chez moi - et je vous dirai tout", lui avait-il assuré.

Mais Mohammad n'est jamais rentré à la maison, C'est son grand portrait accroché dans le salon qui a pris sa place.

À ce jour, Naziha, ne peut pas comprendre comment Mohammed a fini en Syrie.

Rien dans le comportement de son fils ne l'avait amené à croire qu'il rejoindrait un groupe terroriste. C'était un bon enfant, a-t-elle dit. Un enfant heureux qui aimait s'occuper de petits animaux et regarder Popeye, le marin de bande dessinée, et Simba du "Roi lion". Il pleurait quand il regardait des films tristes et rentrait chez lui en courant après l'école pour les voir.

Après avoir terminé ses études secondaires, Mohammad a commencé à travailler, à faire des pâtisseries. Durant son temps libre, il faisait des sandwichs et les vendait dans la rue. Vous pouviez compter sur lui, a déclaré Naziha. Il n'avait jamais apporté de problèmes à la maison. En fait, il s'occupait de sa mère, lui disant souvent de cesser de travailler et qu'elle avait déjà fait assez pour eux.

"Quand j'allais travailler, il montait sur sa bicyclette, suivait le bus dans lequel j'étais. Et quand j'en descendais , il venait me faire un bisou et rentrait à la maison", se rappelle Naziha.

C'était la première fois qu'elle avait souri pendant les deux heures où nous avions discutées. Les souffrances et les longues heures passées à pleurer ont été gravées sur son visage. Ses yeux semblaient avoir été figés par le temps. Ses mains, qui caressaient les joues de son fils, continuaient à se toucher sur ses genoux en essayant de saisir quelque chose qui n'était plus là.

Mohammed était celui qui faisait toujours rigoler la famille. Celui qui a marqué Naziha.

"Après sa mort, la maison est triste. Les murs pleurent." Naziha Bel Jayyed, mère de Mohammed

La douleur de Naziha est également liée à une flagrante incertitude. Elle n'a aucune preuve réelle que son fils est mort - aucune image de son corps, aucune preuve pour lui permettre de tirer un trait. Durant toutes ces années, cette incertitude l'a consommée. Les gens dans le quartier parlent, et le fait qu'elle continue à entendre différentes versions de sa mort continuent de la troubler.

Pendant un an et demi, à partir de ce terrible samedi, Naziha a pensé à se suicider. Elle s'imaginait se frapper la tête contre les murs comme elle l'avait fait le jour où elle a entendu l'horrible nouvelle, ou encore se jeter devant une voiture, ou s'immoler. Elle était déterminée à le faire, mais peu à peu elle a commencé à se dire que peut-être que son fils était encore en vie. L'espoir qu'il y ait une petite possibilité qu'il le soit, même si injustifiée, lui donne l'envie de vivre aujourd'hui.

"Je suis seule et sans défense", lança Naziha, "à combattre seule".

Comme elle continue son combat en solo, elle s'inquiète de n'avoir pu en faire plus. Si seulement les circonstances financières avaient été un peu meilleures. Si seulement le travail avait été plus rémunérateur, se dit-elle.

"S'il avait un bon travail ici, il ne serait jamais parti pour la Libye".

Mohammed Bel Behi Jlassi n'était pas au chômage avant de se tourner vers le terrorisme; Il a travaillé dans une chaîne de pâtisseries à Tunis. Son problème était son patron - qui gagnait trois fois plus et faisait toujours faire Mohammad ses corvées personnelles. Pendant un an et demi, Mohammad rentrait à la maison en se plaignant auprès de sa mère de la façon dont il a été traité au travail. Il a même essayé de démarrer sa propre petite entreprise de pâtisserie à la maison, mais l'agence gouvernementale qui finance les petites et moyennes entreprises ne lui accordait aucun prêt. Mohammad essayait de recueillir des fonds pour se marier et construire un studio pour lui et sa future femme au dessus de la maison familiale. Aller en Libye pour travailler en tant que pâtissier faisait partie de ce plan.

"Il s'est senti opprimé", a déclaré Naziha. "Il a ressenti l'injustice".

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Les sentiments de Mohammed font écho à tant d'autres ici. Même ceux qui ne se sont jamais tournés vers l'extrémisme ressentent le poids du chômage. Ils ont été lésés par le système, incapables d'aller de l'avant dans leur carrière ou de construire des vies dignes pour leurs familles. Et même après avoir mené le combat, l'avenir semble sombre. La réalité de l'échec de la révolution est difficile à comprendre.

"La révolution en Tunisie a été réalisée avec le slogan 'travail, liberté et dignité nationale', a déclaré Ahmed Sassi, 31 ans chargé de communications pour l'Union des diplômés chômeurs en Tunisie. Les gens n'étaient pas seulement pour la liberté politique - ils voulaient aussi d'autres droits socio-économiques et de l'emploi affirme Ahmed, qui détient une maîtrise en philosophie politique, avant d'ajouter: "mais leurs revendications sont tombées dans les oreilles sourdes, de l'État, des décideurs de ce pays".

"Lutter contre le terrorisme ... c'est lutter contre l'ignorance, la pauvreté, la corruption, l'indignité et l'injustice" Ahmed Sassi, chargé de communications pour l'Union des diplômés chômeurs en Tunisie

Ahmed passe la plupart du temps dans le magasin de sa famille, juste en face de la ligne de tramway à El Kabaria, l'un des quartiers les plus pauvres de Tunis. Le petit kiosque, qui vend tout, de la farine, des croissants, du jus et du chicle, aux couches, au shampooing et aux lames de rasage Gillette, sert également de lieu de rencontre pour les jeunes de sa communauté. Souvent, les voisins errent et discutent de leurs griefs et de leurs rêves.

En entendant les détails de la vie de ses voisins jour après jour, Ahmed a particulièrement réfléchi aux problèmes qui affligent les Tunisiens. L'un d'entre eux est la grande population de jeunes qui "se trouvent inutiles dans la société, avec tant d'énergie, avec tant de rêves, avec leur connaissance et leur intelligence" laissés inexploités. Ils ont toutes les raisons de se radicaliser, a-t-il dit.

"La lutte contre le terrorisme en Tunisie, c'est aussi la lutte contre le chômage, la lutte contre l'ignorance, la lutte contre la pauvreté, la lutte contre la corruption, la lutte contre l'indignité et l'injustice", a-t-il déclaré. Ce n'est pas seulement une seule bataille.

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Ces jours-ci, un certain nombre de Tunisiens se préoccupent davantage de l'afflux d'extrémistes qui reviennent au pays que de la prévention de la radicalisation. Certains craignent que le retour des combattants tunisiens de Syrie, d'Irak et de Libye perturbe les progrès que la Tunisie a fait ou attirent encore plus de troubles. Les gens sont sortis dans la rue scandant des slogans comme "pas de pardon pour les terroristes", et le gouvernement cherche des moyens de lutter contre leur retour controversé.

Les autorités affirment que près de 800 Tunisiens qui sont allés dans des zones de conflit pour rejoindre des groupes terroristes sont revenus au cours de la dernière décennie, selon Associated Press. D'aucuns auraient réussi à revenir sans passer par la douane, mais le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed a averti qu'à leur retour les combattants seront immédiatement arrêtés.

D'autres ne sont pas d'accord avec cette décision juridique sévère et la trouvent potentiellement contre-productive.

Aslam Souli a déclaré qu'il croit que la Tunisie devrait avoir une réponse plus inclusive - qui aide à réhabiliter ces personnes plutôt que de les mettre derrière les barreaux.

Aslam, 23 ans, a créé l'Initiative des jeunes tunisiens contre le terrorisme, une petite organisation travaillant pour contrer l'extrémisme violent dans le pays, avec un groupe d'amis. L'organisation vise à étudier les facteurs de radicalisation en Tunisie.

"Un jour [les extrémistes] sortiront de la prison. Nous devons faire face à cette réalité. Que ferons-nous alors? Aslam Souli, président de l'Initiative des jeunes tunisiens contre le terrorisme

Il croit que son initiative est essentielle "parce que ces personnes ne peuvent pas facilement revenir à leurs communautés - ces personnes ont participé à des actes de violence". En revanche, Aslam a déclaré que la Tunisie devrait avoir des programmes spécifiques de réadaptation et de réinsertion. Il n'y en a pas. "L'effort principal du gouvernement pour freiner le terrorisme - lancer les combattants de retour des zones de conflit en prison - a-t-il dit, ignore les problèmes à la racine".

En fait, il a déclaré que mettre ces combattants dans des prisons ordinaires avec des criminels communs augmente le risque de recruter quelqu'un d'autre. "Et c'est ce qui se passe en Tunisie".

Aslam a déclaré qu'il serait idéal si la Tunisie pouvait suivre les traces du Maroc, qui a plutôt cherché l'aide d'imams modérés pour empêcher les jeunes hommes de quitter le pays et rééduquer ceux qui ont été victimes de propagande extrémiste. Mais il a admis que ce n'est pas si simple.

"C'est un processus très difficile, et cela coûte cher. La Tunisie [ne peut pas] se le permettre", a déclaré Aslam, notant que la situation économique au Maroc est aujourd'hui meilleure qu'en Tunisie, les investisseurs étrangers considérant le pays voisin comme plus sûr et plus stable.

"C'est pourquoi je comprends l'approche du gouvernement de les mettre systématiquement en prison, mais je pense que cela ne fait que retarder le problème", a-t-il poursuivi. "Un jour, ils sortiront de prison. Nous devons faire face à cette réalité. Que ferons-nous alors? "

Une réponse à la façon dont la Tunisie peut agir à court terme ne vient pas de mesures politiques ou juridiques, mais de la famille. L'une des façons les plus influentes de contrer le terrorisme découle des efforts d'une mère pour empêcher son fils de se radicaliser. C'est la mère de Mehdi qui lui a envoyé des messages pour le convaincre de revenir.

Bien que la Tunisie n'a pas été strictement religieuse ces dernières années, certaines valeurs de l'islam sont fortement intégrées dans la culture et le mode de vie des Tunisiens. La haute estime de l'Islam pour les mères est l'une d'entre elles. Les versets du Coran mettent l'accent sur les fardeaux portés par la mère et le respect qu'on devrait lui accorder. Et le Hadith, une collection de paroles attribuées au Prophète Muhammad, montre que le prophète rappelle souvent à ses disciples le statut de la mère.

Un hadith, par exemple, indique ceci:

"Je me suis rendu vers le Prophète pour le consulter concernant le djihad.
Alors le Prophète m'a dit: « Ta mère est-elle encore vivante? » J'ai dit: Oui.
Le Prophète a dit: « Accroche toi à elle car le paradis est sous ses pieds »."

Aslam voit les mêmes valeurs de respect et de dévouement chez ces combattants rentrés des zones de conflits avec lesquels il travaille. Souvent, leur seul regret visible est que lorsqu'ils sont partis, ils l'ont fait sans le dire à leur mère - et sans leur permission, a-t-il déclaré.

Même quand il s'agit d'avoir tué des gens, Aslam ne ressent pas le même niveau de regret dans leurs yeux ou dans leurs voix.

"Tu as menti à ta mère, tu lui a fait de la peine" Aslam Souli, président de l'Initiative des jeunes tunisiens contre le terrorisme

"Mais il y a une chose qui les rend tendus - leur point faible. Et c'est à ce moment-là que vous leur dites: Tu as menti à ta mère, tu lui as fait de la peine".

La plupart des mères des combattants n'acceptent pas la décision de leurs fils de se battre, et peut-être de mourir, en Syrie ou en Libye. Elles essaient de les arrêter, alors ils finissent par partir sans dire au revoir. Les mères commencent alors à les appeler, plaidant par téléphone. Et selon Aslam, cela a un fort effet sur les recrues.

Lorsque les appels et les pleurs ne mènent à rien, les mères s'adressent à des personnes comme Mohamed Iqbel Ben Rejeb, le fondateur du programme de réinsertion et de sauvetage, qui mène des initiatives aider les combattants de retour des zones de conflits mais également leurs familles à retrouver un sens de la normalité.

Mohamed Iqbel est devenu personnellement investi dans la lutte contre la radicalisation lorsque son frère de 23 ans souffrant de dystrophie musculaire - un état héréditaire qui l'a obligé à se retrouver en fauteuil roulant - a été recruté et emmené en Syrie.

Pour lui, il ne s'agit pas seulement de lutter contre la radicalisation, mais aussi de lutter contre l'idée fausse qui l'accompagne, une idée fausse avec laquelle il est familier.

"Si un jeune homme part, cela ne fait pas de famille entière des terroristes", a-t-il déclaré. Mais trop de gens ne le voient pas de cette façon. Les parents deviennent sur liste noire.

C'est quelque chose qu'il doit contester tous les jours.

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Retourner? Absolument pas.

Malheureusement, les familles des extrémistes ne sont pas aidées par le fait qu'elles sont souvent obligées d'être discretes lorsqu'ils tentent d'assurer le retour de leur enfant, a expliqué Aslam. Une telle tâche tend à tomber sur la mère, en partie à cause de la valeur que la culture met sur elle et de la forte liaison mère-fils qui en découle.

Au lieu de dénoncer publiquement les actes de son fils, une mère se concentrera plus probablement sur le maintien d'une forme de communication, en lui envoyant des sms, par exemple. Cette tactique, dit Aslam, est un effort pour éviter de compromettre le lien de confiance entre la mère et son enfant. Elle ne peut pas tolérer publiquement ce qu'il est devenu afin d'empêcher les autres de suivre le même chemin. Dans le même temps, elle ne peut pas annoncer ses efforts pour ramener son fils à la maison par crainte d'être soupçonnée de liens avec des terroristes. Donc, souvent, la mère finit par mener une bataille solitaire et isolante.

Et alors que la bataille peut sembler sans fin, pour ces mères, ça en vaut la peine.

* * *

Il y a plus de 13 ans que son fils Marwan est parti pour l'Irak, mais la mère de Mehdi n'a jamais cessé d'essayer de le trouver. Elle est allée aux autorités et a déposé un rapport auprès du ministère des Affaires étrangères. Quand rien ne venait, elle persista. Aujourd'hui, elle ajoute encore du crédit dans son téléphone, appelant le ministère jour après jour pour voir si peut-être quelqu'un a des nouvelles de son fils disparu.

À un moment donné, elle a essayé de plaider son cas sur une célèbre émission de télévision tunisienne qui se concentre sur le regroupement des membres d'une même famille, mais la chaine a refusé.

"C'est la chose la plus puissante que nous puissions faire, essayer d'aller dans cette émission de télévision", a déclaré Mehdi. "Nous avons tout essayé".

"Elle ajoute encore du crédit dans son téléphone, espérant juste que quelqu'un ait des nouvelles de son fils disparu".

Finalement, elle peut cesser d'essayer de rechercher Marwan et de s'accorder lentement avec la réalité, de nombreuses mères de terroristes finissent par accepter que leur fils ne rentrera pas à la maison, qu'il n'y aura pas de réunion, pas d'explication, pas d'adieu.

Pour l'instant, elle se contente d'avoir Mehdi, même après tout ce qu'ils ont traversé.

Il ne reviendra pas à cette vie, a-t-il dit. Pas maintenant qu'il a vu la peine qu'il a causé à sa mère.

"Absolument pas, j'étais jeune à l'époque", a déclaré Mehdi. "Elle est vieille, presque aveugle. Je ne peux pas la laisser seule".

Cet article a été initialement publié sur le WorldPost

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