L'humoriste d'origine tunisienne Nabila Ben Youssef, l' "arabe cochonne bio" à la conquête de la France

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Tunisienne d'origine mais canadienne d'adoption, Nabila Ben Youssef est une humoriste et comédienne qui s'est fait un nom au Canada avec près de 15 ans de carrière.

Née à Sfax, elle découvre la scène à 15 ans: "D’abord, au théâtre scolaire du Lycée technique. Ensuite, dans une troupe de Théâtre amateur. Je jouais en cachette, car mes parents n’étaient pas d’accord" affirme Nabila au HuffPost Tunisie.

Débarquant à Tunis à l'âge de 20 ans, elle aurait pu s'y perdre mais au contraire, "j’ai eu la chance d’avoir tout de suite des prix d’interprétation pour mes rôles dans les 2 pièces de la troupe de Ksour Essef, ce qui m’a amené à jouer dans Les glas (Nwakez) mise en scène par Lassaâd Ben Abdallah et Caligula mise en scène par Hichem Rostom".

Mais c'est l'expérience d'une tournée en France pour la pièce Les Troyennes, une coproduction Franco-tunisienne entre la troupe de la ville de Tunis et la Comédie de Saint-Étienne, qui fera avancer les choses: "Je me suis retrouvée dans une tournée en France avec nos meilleures comédiennes à l’époque. C’est cette expérience qui m’a donné l’envie d’aller me perfectionner en Occident. En attendant, je me suis inscrite à l’Institut Maghrébin de Cinéma nouvellement créé à Tunis. Comme le hasard fait bien les choses, une cinéaste canadienne (Louise Carré) est venue faire le montage de son film à l’école, et m’a prise comme assistante monteuse. Quelques mois après, vers la fin de l’année 95, j’étais à Montréal".

Adaptation, doutes et 11 septembre 2001

Contrairement à ses attentes la vie au Canada n'était pas facile pour Nabila: "Des différences énormes à tout les niveaux : la culture, la mentalité, le climat… tout. S’ajoute à cela le manque d’ouverture vis-à-vis des artistes issus d’autres cultures" déplore-t-elle. Cependant elle tient bon: "Bref, j’ai du exercer toutes sortes de métiers pour survivre et en même temps suivre des formations et des stages utiles à mon intégration dans le milieu du spectacle".

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Mais même avec ces stages, le rêve d'une vie de comédienne se brise petit à petit jusqu'au jour où elle décide que ce sera "le dernier essai, avant d’abandonner complètement mon rêve d’exercer mon métier de comédienne, c’était une formation de Gestion de carrière artistique".

Cette formation va lui permettre "de découvrir, à la fois, mon talent de stand-up comique et l’existence d’une école d’humour à Montréal".

"On m’a averti qu’il est très difficile d’être acceptée à cette école. J’ai auditionné quand même, et à ma grande surprise, j’ai réussi. Sauf qu’à peine 2 semaines après la rentrée, arrive l’évènement du 11 septembre 2001… ", le jour de son assermentation comme citoyenne canadienne: "Y a de quoi faire réfléchir une personne de culture arabo-musulmane sur son avenir en Amérique du Nord!" raconte Nabila.

Mais au lieu de se laisser abattre par la peur, Nabila prend le pari d'en rire: "Comment utiliser le rire pour faire face à la peur? J’ai donc pris le risque d’oser. D’un côté, me moquer des travers de ma société d’accueil ainsi que l’ignorance et les clichés des occidentaux à propos de ma culture d’origine. D’un autre côté, critiquer certaines normes rigides de mon pays natal, ainsi que les comportements et les traditions choquants".

Sexualité, politique, religion...tout y passe "sans vulgarité" rapporte Nabila mais avec "avec beaucoup de liberté" et d' "ouverture d'esprit".

"J’ai constaté que le rire est le meilleur remède pour vaincre la peur! Alors, dès que j’ai présenté mon tout premier spectacle en 2005, j’ai fait le buzz"

"Arabe et cochonne" avant d'être "arabe et cochonne bio"

Son premier one-woman show s'appelle "Arabe et cochonne" et est présenté pour la première fois au Festival Arabe de Montréal.

Avec un tel titre, tout le monde était aux aguets, et elle a fait mouche. Invitée sur les plateaux de télévisions et notamment dans l'émission "Tout le monde en parle", son one-woman show créé un véritable buzz, mais suscite également des commentaires haineux. C'est pourquoi elle décide d'y ajouter le mot "bio" pour casser l'emprise du mot "cochonne" et montrer qu'elle est certifiée "saine et contemporaine".

S'enchaînaient alors une tournée dans plusieurs provinces du Canada et série de festivals d'humour à l'instar du Festival Juste pour rire ou encore le Festival d'Agadir du rire au Maroc.

Réadaptant sans cesse son spectacle au fil de l'actualité, Nabila en écrit un deuxième intitulé "Drôlement libre" qui sera produit par Juste Pour Rire et s'impose tout doucement comme un personnage de télévision entre émissions de débats et productions plus légères.

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De "Arabe et cochonne bio" à "Non halal pour les moins de 16 ans"

Si elle continue sa carrière québécoise avec talent, Nabila Ben Youssef ne se considère par comme une star: "Je suis connue publiquement, c’est tout. Et puis, au Canada, la notion de 'star' n’est pas aussi présente qu’en France ou bien aux États-Unis...Par exemple, les paparazzis n’existent pas. Je suis plutôt une grande passionnée".

Cependant, malgré cette notoriété, c'est en France que Nabila décide d'aller élargir -comme l'ont fait d'autres artistes canadiens auparavant- son public avec son spectacle "Non halal pour les moins de 16 ans", produit au Théâtre Le Passage vers les Etoiles à Paris, et mis en scène par le directeur du Théâtre lui-même.

Réputé comme difficile, Nabila appréhende le public français: "Le public français est réputé très difficile.. d’ailleurs, mon metteur en scène me le rappelle à chaque répétition, et m’incite à travailler avec beaucoup de rigueur dans le but d’atteindre l’excellence" affirme-t-elle avant d'ajouter: "Les Français aiment l’humour intelligent, ce qui est le cas pour moi aussi, c’est ce genre d’humour qui me fait rire, je n’aime pas la facilité".

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Se renouveler sans cesse

Débutant avec son premier spectacle en 2003, Nabila fêtera bientôt ses 15 ans de carrière. Pourtant au fil des années, faire évoluer son spectacle, son humour n'est pas si évident: "Je m’inspire de mon vécu, j’observe les gens dans la rue et je suis régulièrement l’actualité dans les médias et sur les réseaux sociaux…Ce n’est pas facile pour personne de se renouveler, il existe de plus en plus d’humoristes, et ça va trop vite maintenant, on est constamment bombardés de nouvelles et d’informations à chaque instant d’un peu partout".

Si la plupart des gens penser qu'il est facile d'écrire un spectacle d'humour, Nabila casse le mythe: "C’est pour ça que la plupart des humoristes travaillent avec des auteurs. Ceux qui écrivent seuls sont rares. En regardant un sketch, on l’imagine facile à faire, mais c’est très difficile d’écrire de l’humour, encore plus quand il s’agit d’un humour qui a de la profondeur".

Le plus important? Un bon texte

Si elle a fait l'École Nationale de l'Humour de Montréal, elle affirme cependant qu' "on ne peut pas étudier l’humour comme le droit, les maths ou l’agronomie". "J’étais moi-même surprise quand j’ai appris qu’il existe une école d’humour à Montréal, qui est unique au monde d’ailleurs" affirme-t-elle avant d'ajouter: "Je me suis aussi posée la question: est-ce qu’on apprend à être drôle?".

Cette école apprend bien plus que ça souligne Nabila: "À cette école, on apprend surtout comment réussir un numéro (sketch) d’humour (en France, on dit : sketch ; au Québec, on dit: numéro). Il y a d’autres cours, mais ils sont secondaires. Alors, chaque vendredi, chaque étudiant doit présenter un nouveau numéro écrit, joué et mis en scène par lui seul. À moins qu’il soit déjà en duo ou en trio".

L'exigence et l'intensité du travail y est très important mais ça la personnalité qui fait la différence: "C’est l’écriture humoristique qui prenait toute la place, car le plus important pour réussir un spectacle d’humour c’est un BON texte. Le reste tu l’as ou tu ne l’as pas" indique Nabila avant d'ajouter: "On n’apprend pas comment avoir une bonne présence sur scène, ou bien comment avoir du charisme ou encore comment être sympathique ? Si on ne l'est pas naturellement, à mon avis, il vaut mieux faire un autre métier".

Bientôt en Tunisie?

Après avoir osé traverser l'Atlantique pour tenter de conquérir le public français, Nabila veut retrouver par la suite le public tunisien "mais après la tournée en France. Mon directeur préfère que je rentre en force en Tunisie, et je suis tout à fait d’accord. Mon humour est pas mal osé, alors je dois être excellente pour gagner le public tunisien".

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