Homo sapiens au Maroc: "Il y a encore des données à tirer de ces fossiles" (ENTRETIEN)

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DÉCOUVERTE - Nos ancêtres sont bien plus vieux qu'on ne le pensait. Selon l'étude publiée jeudi 8 juin par une équipe de chercheurs dans la revue Nature, largement médiatisée depuis, les premiers Homo sapiens vivaient il y a 300.000 ans en Afrique du Nord, et non il y a 200.000 ans en Afrique de l'Est, comme on le croyait jusqu'alors.

Les fossiles, dont un crâne et une mandibule retrouvés sur le site de Jbel Irhoud au Maroc, qui ont permis d'arriver à cette conclusion, pourraient cependant ne pas avoir encore livré tous leurs secrets. Le HuffPost Maroc s'est entretenu avec Abdelouahed Ben-Ncer, professeur à l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP), qui a co-dirigé l'étude, pour mieux comprendre pourquoi cette découverte est historique.

abdelouahed benncer

HuffPost Maroc: Racontez-nous l'histoire de cette découverte...

Abdelouahed Ben-Ncer: De nombreuses fouilles ont eu lieu sur le site de Jbel Irhoud depuis les années 60. À l'issue de ces travaux, on avait des vestiges, mais leur âge géologique demeurait incertain, de manière persistante. C'est pour cela qu'on a monté un autre programme pour déterminer, en l'occurence, l'âge des fossiles humains. Ce programme a démarré en 2004, entre une équipe de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP), que je représente, et une équipe de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, conduite par Jean-Jacques Hublin. Un mois par an, jusqu'en 2011, nous avons mené les travaux, avec le pic des trouvailles en 2007.

En quoi cette découverte est historique?

Cette découverte est historique parce que jusqu'ici, tous les spécialistes plaçaient l'origine de l'Homo sapiens en Afrique de l'Est, à juste titre d'ailleurs, puisque l'âge dont nous disposions alors était de 200.000 ans. Mais la date que l'on a obtenue concernant les fossiles de Jbel Irhoud, grâce aux méthodes de la thermoluminescence et de l'ESR (résonance de spin électronique), est de 300.000 ans, ce qui renvoie notre origine beaucoup plus loin.

fossiles homo sapiens 1

À quoi ressemblait l'Homo sapiens à cette époque?

Du point de vue morphologique, la nouveauté, c'est que les études tridimensionnelles que nous avons menées démontrent que la face des ces spécimens ne diffère quasiment en rien de celle des hommes modernes. C'est à dire que la face des hommes modernes ressemble à plusieurs égards à celle des Homo sapiens de Jbel Irhoud. La différence, c'est que si cette face est semblable à la nôtre (le crâne est grand, avec une capacité cérébrale qui est également grande), l'endocrâne est différent: on a relevé que le volume du cerveau, au niveau du cervelet, était réduit. C'est pourquoi on l'appelle Homo sapiens "primitif", en dépit de cette face qui est moderne.

Dans quel environnement évoluait-il?

Aux alentours de 300.000 ans, la barrière du Sahara n'existait pas. Les conditions environnementales, du moins au niveau du site d'Irhoud, correspondaient donc à des prairies, avec des animaux sauvages que cet homme chassait, comme la gazelle. Nous avons trouvé beaucoup de restes de gazelles et d'oeufs d'autruche, deux animaux qui rentraient dans son régime alimentaire.

fossiles homo sapiens 3

Le site de Jbel Irhoud a-t-il encore des secrets à livrer?

J'espère que oui, car nous avons encore du travail à faire dessus. Maintenant que nous connaissons l'âge de ces fossiles, notre espoir, c'est de pouvoir les compléter et essayer dans la mesure du possible d'avoir un squelette entier ou au moins une part importante, pour que cela devienne, nous l'espérons, une pièce qui puisse faire l'objet d'une exposition dans un musée.

Que vont devenir ces fossiles?

Ces fossiles sont en cours d'étude, c'est important de le souligner. Ce que nous venons de publier dans la revue Nature, c'est une étude préliminaire, dont le but était surtout de mettre en avant la date. Mais en terme d'exploitation anthropologique, nous sommes au début. Il y a des études de toutes sortes à mener dessus. L'exposition de ces fossiles n'est pas pour maintenant, ni pour demain. Il y a encore des choses à tirer pour le besoin de nos études anthropologiques et pour les besoins de la science. Il faudrait que l'on puisse tirer le maximum de données pour le bien de cette discipline et de notre pays.

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