Najat Maalla M'jid, la pédiatre marocaine qui arrache les enfants à la rue

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NAJAT MJID
Hind Chaouat
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ÉDUCATION - "J'aime beaucoup leur courage". Quand Najat Maalla M'jid évoque les enfants qu'elle a sauvé de la misère et des mauvais traitements, on dirait qu'elle parle de héros. Il faut dire qu'ils reviennent de loin, ceux qui ont eu la chance de passer par les centres créés par la Marocaine de 57 ans, née à Casablanca.

Enfants des rues, victimes de crimes sexuels, de harcèlement, d'esclavage, ils sont récupérés dans de piteux états. "Je suis très admirative des enfants, particulièrement de leurs capacités de résilience et de réactivité face aux multiples souffrances que les adultes leur infligent", raconte au HuffPost celle qui a commencé sa carrière comme pédiatre, après un stage en médecine à Bordeaux.

"Inconcevable et inadmissible"

Najat Maalla M'jid devait être à Paris jeudi 1er juin à l'invitation du HuffPost Maghreb qui organise à l'Institut du monde arabe le forum "Repenser le vivre ensemble, ces femmes du Maghreb qui changent le monde". Mais elle a dû annuler à la dernière minute. Ce forum est consacré aux femmes militantes, du Maroc à la Libye. Les thèmes abordés portent sur l'élite féminine, la sexualité, la création, le rapport à la religion et au patriarcat.

Le HuffPost France a pu s'entretenir à cette occasion avec cette combattante aux convictions clouées au cœur. Mère de deux filles et grand-mère d'un petit-fils de deux ans et demi, Najat Maalla M'jid a confié s'interroger encore, après plus de trente ans dans la protection de l'enfance, sur la capacité de nuisance des adultes: "Comment peut-on faire du mal à un enfant? Je n'arrive pas à y répondre, je ne l'admets pas. Je continue à trouver cela inconcevable et inadmissible."

association bayti

Délinquants ou vagabonds

Des histoires d'enfants, elle en a mille à raconter. En mai 1995, elle crée l'association Bayti, à Casablanca, un foyer pour mineurs dédié aux enfants des rues. À l'époque du roi Hassan II, la loi les qualifiait de vagabonds ou de délinquants, ils étaient chassés par la police et placés dans des centres de sauvegarde de l'enfance fermés.

Le Dr Najat Maalla M'jid met en place le premier programme de protection de l'enfance et de réinsertion du pays. Dans le même temps, le Maroc ratifie la Convention internationale des droits de l'enfant. Mais elle doit faire face à l'incompréhension de la police et de la population. "Quand les forces de l'ordre voulaient les rafler, se souvient la pédiatre, nous restions avec eux et changions d'endroit. Nous étions cinq, quatre éducateurs et moi, à sillonner les rues jour et nuit à la recherche de ces enfants pour les convaincre de venir à Bayti.

Enfant acteur et sujet de droit

Depuis, l'ONG a grandi et emploie 47 personnes à temps plein. Un minimum pour s'occuper des 350 enfants présents 24h sur 24 et des 200 autres qui viennent épisodiquement. "On accompagne les petits de manière globale. D'abord, on considère l'enfant comme un acteur et un sujet de droit. Il doit se savoir libre de participer et de s'exprimer à l'intérieur du foyer. Ensuite, nous tentons de renouer les liens familiaux, quand cela est possible. Après, nous visons à ce que les enfants aient une scolarité de qualité. Pour les plus âgés, nous facilitons leur apprentissage grâce aux entreprises partenaires."

"Nous partons de la compétence des gamins", continue celle qui a été nommée rapporteure de l'Onu sur les victimes mineures d'exploitation sexuelle de 2008 à 2014. "Je me souviens d'un adolescent, très délabré psychiquement, que nous avions recueilli.

Abandonné par sa mère célibataire, il n'avait pas d'état civil. Il avait été adopté sans déclaration, de manière sauvage. Après de nombreuses recherches, nous avons retrouvé sa mère, mais elle l'a rejeté, elle avait refait sa vie.

Heureusement, une chose lui plaisait à ce petit, le cheval. J'ai utilisé tout mon réseau pour lui trouver une place dans un haras. La fédération équestre a accepté de le prendre. On a établi un contrat entre elle, le jeune et nous. Il a commencé comme lad. Il s'est fait une place, a gravi les échelons grâce à son seul mérite.

Aujourd'hui, il gère le haras d'un émir du Koweït."

association bayti

Entrer dans le monde adulte

Des exemples de parcours complexes avec des jeunes déstructurés, qui finissent par s'équilibrer et trouver leur voie, Najat en a vu défiler en 22 ans. "Parmi les filles victimes d'exploitation sexuelle, certaines sont devenues journalistes, enseignantes ou infirmières, rappelle Najat. D'autres jeunes se sont tournés vers le pilotage ou ont monté leur business."

Bayti signifie "ma maison" en arabe littéraire. Cette ONG nourrit, loge, éduque, scolarise les enfants jusqu'à leurs 18 ans. À partir de cet âge, ils sont logés dans des appartements, à 3 ou à 4. Ils bénéficient de "bourses de projet de vie". Ils apprennent à cotiser et à gérer leur compte. ils entrent à leur rythme dans le monde des adultes.

Puiser au fond de leurs ressources

"Les enfants des rues sont victimes de violence, de précarité, d'isolement, parfois très jeunes, assure la pédiatre. Mais ils ont une force insoupçonnable. Un jour, lors d'une ronde nocturne, je me tenais la tête à cause d'un mal de crâne terrible. J'avais le ventre vide et eu une journée éreintante. Un gamin que je venais visiter me voit dans cet état. Il part et revient peu après avec un yaourt qu'il venait d'acheter grâce à l'argent mendié dans la journée. Je lui ai dit: 'tu as raison, il faut que je mange'. Je l'ai emmené dans une épicerie, nous avons partagé un repas. Mais où puisent-ils cette capacité d'amour de l'autre, eux qui vivent sans cesse l'extrême inverse? C'est pour cela que je fais ce métier, parce que ces petits-là donnent du sens à l'existence.

Najat M'jid est aussi présidente du Bureau international des droits de l'enfant à Montréal. Mais elle assure être à l'abri de toute fierté démesurée. "Mes filles sont très critiques, elles savent me motiver, et m'aident à cultiver l'auto-dérision."

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