Forum International du HuffPost Maghreb: Sexualité, contraception et mères célibataires, le poids des traditions?

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Le premier forum international du HuffPost Maghreb s'est tenu jeudi à l'Institut du Monde Arabe à Paris avec pour thème: "Repenser le vivre ensemble: Ces femmes du Maghreb qui changent le monde".

Après le mot d'ouverture du directeur de l'Institut du Monde Arabe, Jack Lang, et la première table ronde relative au rôle des femmes dans la société civile, une deuxième a eu pour thème: "Sexualité, planning familial: Le poids des traditions".

Parmi les sujets abordés lors de ce panel, les questions de la contraception et des mères célibataires principalement.

La dessinatrice algérienne Daiffa a d'ailleurs présenté de nombreuses illustrations dans ce sens: "La plupart de mes dessins abordent la question de la condition féminine", confie-t-elle avant de revenir sur son histoire, son enfance, dénonçant d'une façon tragi-comique l'absurdité de certaines situations qu'elle a traversé: "Mes talents artistiques ne plaisaient pas à ma famille" raconte-t-elle, mais sa persévérance l'a amenée à continuer malgré tout.

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Revenant sur la situation des femmes en Algérie, Daiffa affirme que "nous sommes face à une société traditionnelle mais qui est en effervescence comme toutes les sociétés du Maghreb car elles aspirent à une modernité; et le politique doit accompagner cette modernité", déclare-t-elle.

"Nous avons une société civile dynamique qui essaye de tirer vers le haut mais le politique doit suivre l'expression des jeunes et des femmes", déplore-t-elle.

Revenant sur le sujet de la contraception, l'avocate et enseignante universitaire Nadia Aït Zaï affirme que "les femmes ne vous diront pas "je vais disposer de mon propre corps, mais la question se pose et doit se poser, même s'il y a eu quelques progrès, cela ne veut pas dire que c'est acquis".

En effet, selon elle, la contraception en Algérie reste circonscrite dans le cadre de l'espacement des naissances: "La contraception reste donc à la merci de l'accord de l'homme, il a même fallu une fatwa pour l'accepter".

Revenant sur les chiffres de la politique contraceptive en Algérie, elle parle d'un "échec": "62% de femmes prenaient un moyen contraceptif en 2006. En 2015 elle sont à 57%", soit une baisse de 5% en 10 ans.

Pire encore note Nadia Aït-Zaï: "Le préservatif masculin n'est utilisé que dans 1,9% des cas en Algérie".

Les raisons? "Le recul de l'activité du planning familial qui s'occupe plus de la femme mariée, de sa grossesse jusqu'à la vaccination de l'enfant. De plus, les contraceptifs distribués gratuitement ne le sont plus, et les femmes pauvres ne peuvent y accéder", regrette-t-elle avant d'ajouter: "Enfin, la sensibilisation des couples à la contraception n'existe plus, sans compter le travail des islamistes dans la société et le retour aux valeurs conservatrices".

Cet ensemble de raisons fait en sorte que la contraception ne concerne que les femmes mariées en Algérie. Les femmes célibataires ou les mères célibataires "n'ont pas le droit aux moyens de contraception" (refus de leur donner, refus de les rembourser...).

Selon elle, cela s'explique aussi par le recul de l'âge moyen du mariage: 29 ans pour la femme, 31 pour l'homme. Ce qui fait que "l'activité sexuelle est parfois exercée 'dans l'illégalité' parce que la société réprouve et cela donne lieux à des mères célibataires puisqu'on leurs refuse la contraception. Et surtout, elles abandonnent leurs enfants".

Enfin, note-t-elle, "le test de virginité est encore en pratique dans certaines régions et celui-ci a été validé par la Court suprême algérienne" ce qui constitue "tout sauf une avancée".

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Du côté de la Tunisie, Sonia Ben Cheikh, Présidente-directrice générale de l'Office National de la Famille et de la Population (ONFP) avoue que contrairement à l'Algérie et au Maroc, la situation est plus reluisante en Tunisie notamment grâce à la mise en place du planning familial par Habib Bourguiba et surtout son institutionnalisation: "L'institutionnalisation est une condition obligatoire pour pouvoir parler d'une vraie planification familiale", affirme-elle.

Il faut rappeler qu'à sa mise en place en 1966, l'indice de fécondité était de 7 enfants par famille en Tunisie. L'espérance de vie à la naissance était lui de 47 ans et le taux d'accroissement naturel de 4.

"La contraception était un tabou mais la création de l'Office National de la Famille et de la Population, qui est une structure qui ne s'occupe que de la santé, et de la planification familiale était la solution" qui a permis de mettre la Tunisie sur de bons rails.

"La stratégie mobile, avec des équipes mobiles, en Tunisie où des polycliniques sillonnaient tout le pays a porté ses fruits. C'est comme ça qu'on a eu un indice de fécondité qui ne dépasse pas les 2.3", raconte-t-elle avant d'ajouter: "Le taux d'utilisation de contraception est de 70% avec des disparités régionales".

"Tous les services de la planification familiale sont gratuits avec ou sans carte d'identité. Il y a 36 centres de l'ONFP sur tout le territoire" affirme Sonia Ben Cheikh

Autre point fort de la politique tunisienne, l'exportation de son modèle, affirme-t-elle.

En effet, "la promotion et l'exportation du modèle tunisien se manifeste par la coopération en Afrique, notamment au Tchad, au Niger et au Burkina et bientôt au Gabon, que nous avons accompagné dans la planification familiale et surtout en matière de taux de mortalité maternelle. On a pu faire un transfert de compétences pour réduire ces taux".

Au Maroc, "parmi les politiques sociales qui ont le plus réussi au Maroc c'est celle de la planification: de 7 enfants par femme dans les années 60 à 2,1 aujourd'hui", affirme fièrement Soumaya Naamane Guessous, professeur universitaire et sociologue.

"La femme a évolué, l'homme a évolué. Partout au Maroc, on a des femmes qui lient la grossesse avec la santé du corps, la coquetterie et le vieillissement..." note-t-elle.

Cette évolution de la société explique, selon elle, le ralentissement du nombre de naissances au Maroc: "Les femmes s'approprient plus leurs corps aujourd'hui. Elle veulent vivre dans un couple, construire le couple, aimer son mari...car avoir des enfants c'est échapper à son mari".

Cela explique selon elle, la "tendance à l'enfant unique que ce soit dans le milieu rural ou citadin" au Maroc.

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Quant à la problématique des mères célibataires, il s'agit d'un "fléau car avant on mariait les filles pour canaliser leur 'sexualité', or aujourd'hui avec le recul du célibat il est difficile de retenir cette fougue" d'autant plus que l'âge moyen du mariage recule également passant à 27 ans chez les femmes, et à 30 ans chez les hommes.

Autre point noir selon Soumaya Naamane Guessous, la méconnaissance de son corps: "de plus, les filles -même éduquées- ne connaissent pas bien leur corps, et tombent enceinte par méconnaissance" déplore-t-elle, citant un chiffre inquiétant: "une fille se rend compte qu'elle est enceinte entre 4 mois et 4 mois et demi après l'avoir été".

Si la Tunisie a légalisé l'avortement en 1973, cela aurait pu être une solution au Maroc: "Oui, ça aurait résolu un peu le problème. Mais dans nos sociétés, il faut changer l'opinion avant de changer réellement les choses. En 60 ans, on a réalisé ce que l'occident a réalisé en plus de deux siècles et demi" note-t-elle ajoutant que l'avortement clandestin constitue aujourd'hui un véritable fléau: "entre 600 et 800 avortements clandestins par jour au Maroc et 150 enfants abandonnés".

Quant à Caterina Occhio, qui a créé la marque de bijoux et d'accessoires SeeMe, elle a décidé de placer les mères célibataires au coeur de son projet.

Elle visite Tunis pour la première fois en 2010. Elle travaillait alors au sein de la commission européenne, pour la politique nationale de l'emploi. Avant cela, elle travaillait pour la lutte contre la violence à l'encontre des femmes, toujours à l'UE.

Un jour, à la Medina de Tunis, elle s'en va faire un tour, regarder ici et là, à la recherche d'un pendentif en forme de coeur. Elle n'en trouvera pas: "Ici, nous faisons des anneaux, pas de coeurs!" lui apprend-on, en lui montrant un collier Rayhana, l'emblématique bijou tunisien.

Plus que jamais décidée à avoir son pendentif comme elle le voulait, Caterina prend un anneau avec elle et s'en va à la recherche d'un artisan qui pourrait le lui transformer en un coeur. Ce n'était pas facile, mais elle finit par en trouver un.

Portant joliment son coeur autour du cou, les compliments la suivent partout. Elle ne le savait pas encore, mais l'idée de SeeMe, des "coeurs de Tunis", était déjà en train de se préparer.

Caterina crée son atelier à Tunis en 2013. Mais ce n'est pas qu'un atelier, SeeMe est d'abord une entreprise sociale qui oeuvre pour le soutien aux mères célibataires.

"Elles sont rejetées par leurs familles tout d'abord et sont dénigrées par la société ensuite", se désole Caterina.

SeeMe collabore donc avec l'association Amal, à partir de 2013, pour aider les mères célibataires à retrouver une vie digne, pour les embaucher, les former et même les accompagner sur le plan social.

Ces femmes sont obligées de trouver n'importe quel emploi, pour pouvoir s'occuper de leurs enfants nés hors-mariage, "ou elles seront sous-payées voire même se prostitueraient".

Apprenant ce métier manuel, ces mères célibataires deviennent des salariées de SeeMe.

Des bijoux haut de gamme, faits en or, en argent, parfois ornés des pierres précieuses, toujours avec le coeur symbolique de la marque, cachent l'espoir d'offrir une vie meilleure à ces femmes, "beaux et justes" comme le dit Caterina.

Collaborant avec les plus grandes marques, les bijoux SeeMe sont aujourd'hui vendus dans les plus grands magasins et la marque a déjà collaboré avec les plus grands créateurs comme Karl Lagerfeld ou encore Tommy Hilfiger.

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