"Le ramadan, c'est une démonstration de l'installation du fait musulman en France", estime le sociologue El Yamine Soume

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alcaraz

Dans une France où l’extrême droite se rapproche du pouvoir, après des attentats violents qui ont frappé le pays, la question de la compatibilité de l’islam avec la république française est directement posée.

El Yamine Soum est sociologue et enseignant à la SKEMA Business School et à l’université Sorbonne Nouvelle et auteur de plusieurs ouvrages et publications scientifiques notamment sur la diversité dans les milieux politiques en France et sur la question de l’islamophobie. Il apporte dans cet entretien un éclairage sur les dynamiques qui traversent la société française et le "fait musulman" dans l’espace public.

Le mois du Ramadan approche, qu’en est-il de la pratique de l’islam en France et de la place des musulmans dans le pays ?

"Le ramadan, c’est une démonstration de l’installation du fait musulman en France. Y compris dans l’espace public. On en parle, que ce soit au niveau des médias ou ailleurs. Ça s’est installé dans la société française. Une pratique qui est visible, les collègues qui demandent alors commet ça se passe ? C’est pas trop dur etc. C’est une bonne manière de comprendre comment la pluralité de ces expressions s’est installée en France.

Sur la question religieuse plus largement, depuis un certain nombre d’années, il y a plusieurs types de discours qui se sont développés. Celui du "remplacement de la population". L’extrême parle de ça, pas que. Un premier discours idéologique. Un autre type de discours serait celui disant que les musulmans ne seraient que des victimes en France. Discours qui sont le pendant l’un de l’autre, discours instrumentalisés par certains groupes idéologiques musulmans. Entre ces deux visions-là, il y a la réalité du terrain. La France qui est un régime laïc, finance les mosquées par différents biais. Par exemple le bail emphytéotique. Il y a d’autres mécanismes, on garantit un prêt pour la construction de mosquées, ce qui facilite l’acquisition de lieux de cultes ou encore un troisième mécanisme qui est de créer des associations culturelles mais qui au final sont cultuelles.

Les municipalités notamment financent en partie des activités culturelles mais en fait sont cultuelles. Même s’il y a des associations qui parlent d’islamophobie, la réalité c’est qu’il y a un contournement de la loi de 1905, essentiellement sur les mosquées, la question du culte parce qu’il y a une demande avec l’installation du culte musulman. On peut parler d’une forme "d’islamophilie" de l’Etat dans le sens où les municipalités aujourd’hui financent. D’ailleurs souvent les élus Front National attaquent ces dispositifs-là".

N’est-ce pas une forme de communautarisme par le haut, pratiqué par les élus ou autres fonctionnaires de la République ?

"Ces pratiques ne relèvent pas que du culte musulman mais d’une certaine négociation d’un modèle républicain où d’un côté on s’adresse à des citoyens et d’un autre il y a des territoires où l’on subventionne. Les mêmes qui vont parler de laïcité vont pratiquer ce genre de choses au niveau local et et vont faire voter des lois mémorielles ou encore aller s’exhiber dans des diners à caractère communautaristes".

On entend beaucoup parler d’islamophobie en France, en particulier ces dernières années et un retour dans les débats de la question migratoire : "la France a une très grande capacité d’attraction. Il suffit de regarder le nombre de visa délivrés au Maghreb. On voit qu’il y a une migration vers la France. On peut dire que la laïcité à la française, le cadre de vie attire les musulmans d’Afrique du Nord et de l’Ouest. Et dans les volontés de départ, la France est en tête des destinations. Ce n’est pas le cas de l’Arabie Saoudite. Et cela veut dire énormément de choses. Les sociétés arabes sont traversées par des contradictions entre individus et groupes, de poids du collectif, de logique d’accès à l’espace public notamment pour les femmes, font qu’aujourd’hui que des femmes musulmanes se sentent beaucoup plus libres en France qu’au Maghreb. Ce cadre permet une pluralité d’expression, un cadre démocratique ouvert. Améliorer ses conditions de vie, par seulement d’un point de vue économique. La France est le pays qui attire le plus de musulmans. Et compte le plus grand nombre de musulmans en Europe.

Le modèle républicain, c’est aussi ça qui attire. D’accéder à la citoyenneté. Quand on prend les critères de la Suisse, de l’Allemagne ou de la Belgique, en comparaison la France a des conditions d’accès plus faciles.

Qu’en est-il de ces Français musulmans qui décident de quitter le pays au nom du principe de vouloir vivre sur un pays musulman, la "hijra"?

"Sur la question de la hijra, c’est quelque chose de nouveau, le départ en "terre musulmane". Selon certaines lectures, il n’est pas possible de vivre à côté de mécréants, de non croyants. C’est intéressant quant aux statistiques, dans la grande majorité il y a des retours, parfois pour des raisons très simples, accoucher en France".

Nicolas Sarkozy a été le premier à parler de discrimination positive, à parler des "communautés" et à s’adresser directement à la "communauté musulmane". On se souvient de l’expression maladroite de "Français musulmans" qui rappelle le statut administratif des Algériens sous la colonisation (français musulmans d’Algérie).

L’ère Sarkozy dans sa particularité avec le vocabulaire il y a avait du multiculturalisme et en même temps un discours identitaire. Sur la discrimination positive, ceux fameux "eux et nous". Il mobilisait les deux registres dans son gouvernement avec des ministres comme Rama Yade, Fadela Amara ou Rachida Dati. D’un côté il dit on va prendre les meilleurs issus de la Diversité et d’un autre il est capable de mener un débat sur l’identité nationale qui a eu des conséquences. Souvent des débats qui parlaient de la question musulmane, Parfois sous forme de pugilat.

Sur la politique locale, on note évolution au sein des musulmans. Passant d’une époque où l’islam, celui des parents était discret, entretenu par une volonté contradictoire d’intégration et en même temps de retour au pays qui au final se révélera être un mythe. La génération suivante est très différente, née en France, qui exprime le plus souvent des revendications citoyennes comme l’égalité des droits (Marche pour l’égalité de 1983) et non pas communautaristes. Les musulmans de France ne représentent pas une communauté homogène contrairement à ce qu’on pense.

Il y a une pluralité dans l’expression du culte musulman. Cette question-là, pour un certain nombre de personnes, ça s’inscrit dans la tradition française. Ça relève de ma vie privée, de moi, d’une partie de mon identité. Ce n’est pas mon identité la plus absolue. Contrairement à ce que vont faire certains groupes qui la présente comme une identité majeure, en tout cas dans les discours. Dans la pratique c’est autre chose. Il n’y a pas de communauté en tant que telle. Il y a des groupes, des tendances. Il y a des évolutions aussi dans la vie d’une personne, on peut avoir une vision à 20 ans, qui peut évoluer à 30 ans, à 40 ans. Donc il y a toute une pluralité qui fait qu’il y a une vraie difficulté à créer un groupe.

En même temps, il y a une question qui se pose à ces organisations aujourd’hui, logique, y compris idéologique, elles n’arrivent pas à sortir d’un espèce d’entre soi. Elles n’arrivent pas à parler à la société, ce qu’arrivent à faire des acteurs de terrain. Pour le ramadan, de manière informelle, ils s’organisent pour faire des maraudes car ils savent que c’est un moment de partage qui dépasse le cadre musulman. Il y a beaucoup d’associations de solidarité. Il y aussi un certain nombre d’associations dans un entre soi étouffant. Qui disent "je ne vais parler que de ça", je vais me référer à tel prédicateur d’Egypte ou des pays du Golfe pour dire ce qui est licite, pas licite. Finalement, ça va parfois effrayer la société majoritaire alors qu’il y a un tout un tas de dynamiques, d’enjeux.

Chez ces association il n’y a pas d’inscription et de réflexion, dans les enjeux d’avenir: la question de l’énergie, de l’emploi, de la précarité ... Ces associations se plaignent à la fois de ce qu’elles reproduisent d’une certaine manière. Elles réifient des frontières et en même temps elles s’en plaignent. Ils y a des personnes qui travaillent, établissent des ponts avec ce qui se passent de l’autre côté de la Méditerranée. Sur des projets locaux, qui s’investissent sans dire que c’est au nom du culte musulman. Mais il y a une vrai dynamique qu’on va voir pendant le Ramadan. Une communauté de citoyens qui traversent les musulmans de France mais pas que".

Islam politique existe-il en France ou cette idée relève-t-elle du mythe ?

"Si c’est un islam qui a vocation à prendre le pouvoir au sens classique, dans la vision restrictive, non. En revanche si c’est un islam qui a vocation à organiser la vie des gens, ça existe sur un certain nombre de territoires. Il y a des logiques de contraintes, de mimétisme, de dire finalement si on ne répond pas à la norme du groupe, alors on est considéré comme mécréant, ça existe aujourd’hui".

Est-ce un phénomène marginal ?

« Je fais de la formation auprès d’acteurs sociaux, et les remontées depuis le terrain ont identifié des problèmes concrets. Telle personne qui vient demander le RSA mais qui ne veut pas être reçue par une femme, dans le milieu hospitalier aussi. Là il y a un problème qui se pose à l’Etat, aux institutions. Car autant en France, on a le droit d’être fondamentaliste, on peut être extrémiste.

L’essentiel c’est de ne pas faire d’apologie de la violence ou du terrorisme. Dans un certain nombre de communautés, si ce n’est que de l’entre soi c’est beaucoup moins problématique que lorsqu’on sollicite ses droits. C’est là qu’on rentre en contact avec la société. C’est quelque chose de nouveau. La déscolarisation des jeunes filles, ce n’est pas un ou deux cas en France aujourd’hui. C’est certainement des centaines. Rejet des espaces de mixité. C’est marginal mais ça essaime. Quand on a des remontées dans certaines municipalités de plusieurs dizaines de cas, avec des phénomènes de mimétisme. Ce n’est pas une conquête du pouvoir mais des esprits. Comme il y a repli identitaire de la société en général, il existe aussi chez un certain nombre de musulmans".

Qu’est-ce qu‘un extrémiste de rupture ?

"Il y a différentes postures idéologiques, une qui consiste à dire "il y a un grand remplacement, on ne peut pas vivre avec eux, ils sont en train de changer la société français", donc l’extrême droite. Et d’autres qui font de leurs ressources l’islamophobie, qui développe un discours victimaire. Ces deux discours-là en fait ne tiennent pas face à la réalité. Ils sont binaires mais la réalité est plurielle. Sur la question de l’extrémisme de rupture, qui met à mal la société, parce qu’il y a des nuances dans ces formes d’orthodoxie. Il y a des négociations d’arriver à mettre en pratique ce que je dis. Négociation avec la société. Entre ceux qui disent la France est islamophobe et ceux qui disent on est en train d’être remplacé et bien ça ne marche pas dans la réalité".

Les attentats en France ont jeté sur les musulmans un sentiment de culpabilité de ces drames. Un sentiment que tous les efforts "d’intégration" accomplis au sein de la société française ces trente dernières années a été balayé brutalement. A nouveau devoir prouver son appartenance à la société française, devoir se désolidariser publiquement du terrorisme.

Ce qui est très surprenant c’est la capacité de résistance. Il n’y a pas eu d’explosion de violence, pas eu d’attaque comme au Canada d’un lieu de culte. On aurait pu s’attendre après "Charlie" et "Novembre 2015" qu’il y ait une vague de violence. On peut dire que la société française tient. Et c’est parce qu’il y a tous ces réseaux d’interconnexion dans la société française, d’interpénétration qui font aussi qu’on va faire la distinction entre les terroristes et le boulanger du coin, le chômeur, l’avocat, le médecin. C’est aussi ça la société française. Elle a une capacité que peu de sociétés ont. Dans d’autres sociétés, il y a des logiques de violences collectives. En France il n’y a pas une cohésion absolue, il y a des tensions, des discours. On n’est pas dans une vision idyllique. Mais la société française a tenu. Elle n’a pas laissé, même s’il y a eu dix millions d’électeurs, laissée l’extrême droite prendre le pouvoir. 

Même l’extrême droite dit "l’islam est compatible avec la république". C’est l’islamisme qui ne l’est pas selon l’extrême droite. Même ceux qui auraient pu instrumentaliser ça ne l’ont pas fait jusqu’au bout".

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