Forum international du HuffPost Maghreb: Le travail colossal de ces femmes de la société civile

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Le premier forum international du HuffPost Maghreb s'est tenu jeudi à l'Institut du Monde Arabe de Paris avec pour thème: "Repenser le vivre ensemble: Ces femmes du Maghreb qui changent le monde".

Intervenant en ouverture de cet après-midi, le directeur de l'Institut du Monde Arabe, Jack Lang, s'est dit heureux de réunir dans ce lieu "ces militantes qui incarnent des combats multiples" ce qui "est un exploit et une nécessité".

"Cet échange d'expérience" suscite selon Jack Lang, "un sentiment d'admiration pour ce que vous faites et entreprenez" car "les combats menés par les femmes dans les trois pays du Maghreb tout au long de l'histoire ont été des combats décisifs".

"Les femmes sont l'avenir de nos sociétés", a t-il renchéri indiquant que celles-ci pouvaient créer des ponts pour un Maghreb uni: "Ce rêve du Maghreb qui a été longtemps présent, notamment dans les luttes anticoloniales, et en ce temps là, l'idée même du Maghreb était révolutionnaire et si un jour on arrive à établir ces ponts, à réunir ces trois pays, ce serait un pas fabuleux. Mais aujourd'hui en étant réunies, vous réalisez ce Maghreb uni" a t-il conclu.

Lors de cet évènement, trois tables rondes ont eu lieu. La première a eu pour thème "Femme et société civile".

Animée par Yves Michaud, philosophe et critique d’art et ancien directeur de l’école des Beaux-Arts de Paris, il a été question lors de cette table ronde du rôle des femmes dans la culture, l'art et l'éducation comme leviers d'inclusion.

Présentes dans ce panel, la directrice du centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen au Maroc Sophia Akhisse, la créatrice des Éditions Dalimen Dalila Nedjem, la fondatrice de la Fondation Rambourg, la tunisienne Olfa Rambourg ainsi que Leila Rihahi Gaieb, fondatrice de la ferme thérapeutique pour personnes handicapés Gaïa et la marocaine Karima Mkika, fondatrice d'Al Karam, une association qui vient en aide aux jeunes SDF.

Leila Riahi Gaieb, fondatrice de la ferme thérapeutique pour personnes handicapées Gaïa

Selon Leila Riahi Gaieb, dans sa ferme thérapeutique pour personnes handicapées, ce sont des moyens thérapeutiques alternatifs qui sont utilisés: "l'équi-thérapie, la zoo-thérapie, et bientôt l'art-thérapie pour les enfants souffrants de troubles mentaux. Mais également pour les jeunes de plus de 16 ans, afin de les accompagner pour trouver une place dans la société".

Mais avant d'en arriver jusque là, la ferme thérapeutique a souffert de nombreux problèmes liés à la mentalité: "Le problème des mentalités est quelque chose qu'on a affronté tous les jours. Les bénéficiaires de Gaïa, les personnes handicapées, doivent faire face au regard des autres. On leur apprend à être fier, fier de ce qu'ils sont et à mettre les autres à l'aise".

"C'était très dur en 2007 d'imaginer que les parents nous laisseraient prendre en charge leurs enfants car ils étaient dans le déni. Aujourd'hui ils sont plus nombreux à venir vers nous" conclut-elle.

Dalila Nadjem, directrice des Éditions Dalimen

Pour Dalila Nadjem, qui est directrice d'une Agence de communication et des Éditions Dalimen, ses travaux ont comme priorité le patrimoine de l'Algérie car "je ne connaissais pas mon pays et il fallait le faire découvrir à travers le livre".

Organisant depuis 10 ans, le festival international de la Bande Dessinée d'Alger, elle donne également des formations en matière d'édition, d'écriture comme celle des scénarios ou encore de dessins: "Il s'agit de formations techniques, dédiées aux jeunes," affirme-t-elle.

"En Algérie nous avons passé des années très difficiles, où tout à été détruit: Cinéma, dessins, livres... Il fallait tout reconstruire, il y avait une demande, c'est pour ça que la formation englobe tous les domaines: la poésie, la bande dessinée, l'écriture", raconte Dalila Nadjem.

Pour elle, "après les années de terrorisme, l'État algérien a mis les moyens nécessaires dans la culture. Il y a eu une belle chaine qui s'est créée pour redonner vie à la société algérienne et pas qu'à Alger: il y a eu la mise en place de bibliothèques, de théâtres...un peu partout dans le pays" mais la crise économique a tout changé: "Aujourd'hui, nous sommes en période de crise, on ne peut plus compter sur l'État", déplore-t-elle.

Si la culture est un moyen d'émancipation qui compte sur des mécènes, il n'empêche qu'elle a aussi ses détracteurs: "Oui, la culture a encore des ennemis. On a quelque chose qui est formidable chez nous: nos jeunes. Ils se défendent bien".

"Quels sont les milieux que l'on touche pour changer les choses? Les spectacles, les écoles, les espaces de loisir, là où les gens vivent! C'est là qu'il faut se battre", conclut-elle.

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Olfa Terras-Rambourg, fondatrice de la Fondation Rambourg

Quant à Olfa Terras Rambourg, elle souhaitait à travers la Fondation Rambourg, "promouvoir et valoriser l'éducation à travers l'art et la culture en Tunisie": "c'est absolument fondamental, car les 23 ans de Ben Ali ont fait énormément de mal à ce niveau là".

Parmi les principaux travaux de la Fondation, l'exposition "L'éveil d'une nation": "Nous avons suscité un débat qui n'a jamais eu lieu", indique-t-elle. "Elle eu énormément d'échos en Tunisie mais également à l'international car c'était un moment historique" suscitant beaucoup de curiosité chez les plus jeunes pour l'histoire de leur pays.

Couvrant la période 1837-1881, et mettant en avant "l'art à l'aube d'une Tunisie moderne" -une période souvent occultée de l'histoire du pays- l'exposition aurait pu être clivante: "Il faut se concentrer plus sur ce qui nous rassemble que sur ce qui nous sépare", rétorque Olfa Rambourg avant d'ajouter que "la culture permet de parler de sujets qui fâchent, sans se fâcher".

"Quand on met un enfant devant un tableau, on suscite, pas seulement une vocation, mais aussi de la curiosité", a affirmé Olfa Rambourg

La fondation axe son travail sur les jeunes et principalement dans les écoles: "On travaille beaucoup dans les écoles pour y apporter plus de légèreté. Les enfants ne s'amusent pas et il est très important de s'amuser à l'école. Nous essayons d'y introduire autre chose comme par exemple le cinéma".

En Tunisie, selon elle, "nous sommes dans une période qui n'est pas facile, celle de construire une démocratie. Parfois il nous manque cette tape dans le dos pour nous dire 'c'est bien, on a quand même accompli des choses extraordinaires", raconte-t-elle.

Quant aux obstacles rencontrés, elle déplore la bureaucratie administrative: "Les obstacles viennent principalement de l'administration. On les a aussi en France ou ailleurs. Les choses se passent trop lentement, c'est là qu'on voit la différence entre le privé et l'étatique".

Avec la mise en place de son nouveau projet de centre culturel au Mont Sammama, aux hauteurs duquel des terroristes se sont installés, Olfa Terras-Rambourg ne craint pas la radicalisation des populations: "Il faut arrêter de faire une fixation là dessus. Il faut faire des choses pour endiguer ce fléau. Donnons leurs autre chose à faire que de revendiquer cet extrémisme, et c'est ce qu'on fait à travers nos actions", affirme-t-elle avant d'ajouter: "Où est l'alternative?! Et c'est là tout le problème. Or on se fixe trop sur le problème et pas assez sur les alternatives".

Sophia Akhmisse, directrice du Centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen

Pour Sophia Akhmisse, du Centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen, "au début des années 2000, Sidi Moumen était le plus grand bidonville de Casablanca, une zone de non-droit, avec un endoctrinement terroriste très important qui a donné lieu en 2003 à un rejet de la société".

Le Centre culturel "de proximité est né il y a 4 ans" et "on reçoit près de 500 jeunes qui bénéficient de cours artistiques comme la danse, les arts plastiques...", affirme t-elle avant d'ajouter: "Au Maroc, l'éducation artistique n'existe quasiment pas, surtout dans les quartiers pauvres".

Grâce au travail du Centre culturel, "ces jeunes sont mis en avant avec des spectacles qu'ils mettent eux même en scène, ou à travers des expositions dont le public est diversifié, grâce à l'Institut français ou à d'autres ambassades" et "où une certaine catégorie sociale découvre ce que ces jeunes du pays peuvent faire".

Cependant, le centre connait aussi quelques problèmes dont le principal est un "problème sur le terrain à savoir celui de l'image de la société civile dans le bidonville. Il fallait convaincre les acteurs de la société civile qu'on était porteur d'un projet important", indique-t-elle déplorant "une ambiance de concurrence dans la société civile".

Interrogée sur la question de la radicalisation dans un terreau qui peut y être fertile, Sophia Akhmisse indique qu'il n'y a pas de "problème avec la radicalisation mais il faut prévenir l'état d'esprit, la tendance de cet islam radical, et ce en encourageant l'ouverture aux autres, en combattant l'enfermement -l'enfermement idéologique- en les confrontant à d'autres formes de cultures", affirme-t-elle.

Karima Mkika, fondatrice de l'association Al Karam qui vient en aide aux jeunes SDF

Grâce à Al Karam, Karima Mkika permet aux jeunes SDF "d'avoir une seconde chance". "Nous avons mis en place une pépinière de formation et d'éducation" au profit de ces jeunes afin de leur apprendre des compétences et de leur donner des clés pour qu'ils puissent réussir.

Cependant, ce travail "de réinsertion" a connu de nombreux problèmes: "Nos difficultés d'il y a 20 ans sont différentes de celles d'aujourd'hui. Il y a 20 ans la question des enfants de rue était taboue. Aujourd'hui avec la digitalisation, grâce aux réseaux sociaux, tout prend plus d'ampleur", affirme-t-elle.

Cependant, reprend Karima Mkika, "le problème, c'est les mentalités. On fait en sorte que pour les jeunes qui sortent de chez nous, ça ne se sache pas, car c'est un frein au recrutement par exemple", déplore-t-elle.

Concernant le danger de la radicalisation, Karima Mkika "tous les extrêmes sont à bannir, religieux comme politiques. Il faut agir autrement, pas en stigmatisant ces gens là, car ils vont vivre en autarcie et se replier sur eux-mêmes"

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