Al Hoceima: Le "Hirak" appelle à une grève générale et au boycott du prêche du vendredi

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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TENSIONS - Le vent de la colère souffle toujours sur Al Hoceima. Le "mouvement populaire du Rif" ("Hirak") décrète, à partir d'aujourd'hui, trois jours de grève générale dans toute la ville. Un appel qui n'a pas tardé à susciter une mise en garde ferme des autorités de la province, relayée par la MAP, dans laquelle celles-ci préviennent que tout individu qui menacerait les propriétaires des commerces pour les pousser à fermer "sera immédiatement arrêté".

Les autorités locales ont aussi affirmé, selon la même source, "avoir constaté ce jeudi un groupe d’individus qui font des tournées dans les commerces, menaçant leurs propriétaires pour les inciter à fermer". Et de souligner que tout responsable de "ces pratiques illégales" sera "immédiatement arrêté et fera l'objet d’une enquête sous la supervision du parquet compétent".

Une mise en garde qui ne semble pas dissuader le "Hirak" qui appelle aussi à une large mobilisation pour "boycotter le prêche et la prière du vendredi dans les mosquées". Il veut ainsi dénoncer l'arrestation de son leader, Nasser Zefzafi, interpellé lundi dernier, pour avoir, entre autres, "empêché le prédicateur de poursuivre son prêche", vendredi dernier.

Depuis ce jour, la traque à l'encontre des membres du "Hirak" se poursuit, selon les associations. "Un professeur s'est fait arrêter, hier, sur le lieu de son travail, alors qu'un autre l'a été dans une gare routière à Tanger", déclare au HuffPost Maroc Zohra Koubia, membre du comité administratif de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), qui est aussi fondatrice et présidente du Forum des femmes du Rif. Selon cette militante des droits de l'Homme, "depuis vendredi, il y a eu 62 arrestations, selon nos informations. Ce qui porte le nombre total des personnes interpellées depuis le drame de Mohcine Fikri a 72".

Des nuits de ramadan pas comme les autres

Dans cette ambiance particulièrement tendue, les nuits de ramadan, cette année, se transforment en rendez-vous réguliers pour les sit-in. "Chaque soir, après la prière des Taraouih, petits et grands se retrouvent pour des sit-in gigantesques. C'est ainsi chaque soir à Al Hoceima depuis le début de ramadan", décrit cette militante des droits de l'Homme. "Une vague humaine se forme chaque soir au quartier populaire de Sidi El Abed surtout où les manifestants observent leur sit-in d'une manière pacifique. Ils se relaient au micro non seulement pour scander leurs revendications socio-économiques, mais surtout pour appeler à la libération des personnes arrêtées", précise le vice-président de l'AMDH-section Al Hoceima, Ali Benmeziane.

Face à cette ébullition, la tension sécuritaire est toujours perceptible. "Les forces de l'ordre sont présentes, partout, mais elles n'interviennent pas. Elles sont sur leur garde comme pour maintenir une vigilance sécuritaire", affirme M. Benmeziane, ajoutant qu'aucun accrochage n'a eu lieu au centre d'Al Hoceima depuis les événements de la fin de semaine dernière.

L'AMDH condamne la répression policière

A Rabat, le sit-in en solidarité avec les détenus du Rif ne s'est pas passé pas sans heurts. La section de Rabat de l'AMDH a publié, hier, un communiqué dans lequel elle "condamne fermement la répression de la manifestation pacifique" qu'elle a organisé le 30 mai devant le Parlement. L'association ne mâche pas ses mots en qualifiant l'intervention policière de tentative pour "opprimer et faire taire les voix appelant au respect des droits sociaux, économiques et culturels de base". Et d'ajouter que "les forces de "l'ordre" n'ont pris que quelques minutes pour intervenir sans préavis matraquant et violentant dans un flagrant non respect de la loi".

L'AMDH-section de Rabat souligne, dans son communiqué, que "cette intervention n’a pas fait de distinction entre activistes, journalistes et citoyen-nes qui étaient de passage" et que "plusieurs personnes ont été victimes de blessures plus ou moins graves et de fractures dans certains cas". L'initiateur du sit-in précise, par ailleurs, que "des éléments des forces publiques ont également détruit plusieurs téléphones d’activistes et des caméras de journalistes" et qu'ils "ont poursuivi les manifestant-es dans les ruelles et avenues qui entourent le Parlement".

L'AMDH décrit, dans son communiqué, une "rage des éléments de forces de "l'ordre"", l'accusant d'avoir "frappé un enfant qui se trouvait près du lieu de la manifestation", et "insulté les activistes avec des expressions obscènes et racistes" qualifiant celles-ci de "discours de haine qui a marqué la terreur policière".

Revendications et diabolisation

L'AMDH réitère ainsi la légitimité du droit à manifester pacifiquement et son appel à la libération des détenus arrêtés récemment au Rif. Et de souligner, dans son communiqué, "sa condamnation ferme de la diabolisation des protestations du Rif, et de la diffamation et la propagation de fausses informations à la télévision officielle, dans les chaines de radio et dans certains organes de presse non professionnels, dans les réseaux sociaux et les mosquées, dans le but d’orienter l'opinion publique nationale contre le mouvement".

Pour l'association, les arrestations ayant eu lieu à Al Hoceima relèvent d'une "opération vindicative", précisant que les personnes arrêtées font l'objet, pour certaines, de "torture constatée et confirmée par leurs avocats". Et d'appeler à "l’arrêt immédiat de cette opération terrorisante" et à "la libération de tous les prisonniers politiques".

Mobilisation

Devant la crise du Rif, les associations ne se contentent pas uniquement d'observer des sit-in. Certaines s'organisent en coalitions pour intervenir autrement. Une dizaine d'associations des droits de l'Homme ont ainsi lancé, il y a une semaine, l'initiative "Pour faire aboutir les revendications légitimes des habitants du Rif", pour jouer le rôle d'intermédiaire et instaurer un dialogue qui a été le plus grand absent dans les événements d'Al Hoceima.

Une autre initiative vise, elle, à susciter le dialogue au sein de la jeunesse grâce à un ftour prévu le 17 juin prochain, dans le cadre d'un événement baptisé "Jeunes En Dialogue". Sur le volet juridique, 22 associations viennent de créer une coalition pour mener ses investigations sur tous les événements qui ont secoué Al Hoceima ces derniers jours.

Majorité et crise

Alors que la société civile se mobilise, le gouvernement promet que le train de la réforme est en marche. Les partis de la majorité ont publié un communiqué suite à leur réunion tenue hier à Rabat, sous la présidence du chef du gouvernement.

Dans cette nouvelle sortie, les partis de la majorité reconnaissent que le gouvernement doit agir d'une manière "positive" face aux revendications des habitants d'Al Hoceima, mais aussi des autres régions du royaume. Ils ont également appelé au renforcement de "l'approche basée sur le dialogue et l'écoute des aspirations des citoyens et citoyennes à la liberté, la dignité, la démocratie et à la justice sociale".

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