L'incroyable histoire de Japonais qui se sont pris de passion pour la musique gnaoua

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GNAWA TOKYO
L'incroyable histoire de Japonais qui se sont pris de passion pour la musique gnaoua | DR
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MUSIQUE - "Joyeux ramadan à tous nos amis, de la part de Gnawa Tokyo". Tokyo? Oui, vous avez bien lu. Sur leur page Facebook créée il y a un mois, le groupe de gnaouas japonais fête à sa manière le mois sacré, en diffusant régulièrement des vidéos de leurs performances musicales dans la médina de Marrakech.

Des images plutôt insolites qui font partie d'un projet de film documentaire sur ces Japonais fous de musique gnaoua, Koyo Yamada et Lady Kaya, filmés par Ricci Inagaki. Chacun d'eux s'est pris de passion pour cette musique ancestrale marocaine après avoir vécu une expérience personnelle qui les a bouleversés.

Remède

Pour Lady Kaya, le tsunami qui a frappé le Japon en 2011, entraînant la catastrophe nucléaire de Fukushima, a été un déclic. "Cela m'a interrogée sur la manière dont notre société place toujours l'économie en premier, et j'ai commencé à réfléchir à la façon dont je voulais vivre", explique-t-elle au HuffPost Maroc. Alors qu'elle traverse une période de dépression, son ami musicien Koyo Yamada lui offre son guembri à condition qu'elle retrouve le goût de la vie et le sens du rythme.

Lui-même avait découvert la musique gnaoua il y a une vingtaine d'années, après avoir écouté un CD du maâlem Mahmoud Guinia. "Quand j'ai entendu la note émise par le guembri, j'ai pensé: 'C'est le son que je recherchais'", raconte celui qui se surnomme le "médecin de la musique". "La rencontre avec la musique gnaoua était tellement bouleversante que j'avais l'impression que l'électricité passait dans mon corps".

La musique gnaoua a aussi été vécue comme un vrai remède à sa maladie pour Lady Kaya, qui jouait déjà du piano, de la batterie et des percussions. "J'ai décidé de jouer de la musique gnaoua pour mon bien. Et à ma grande surprise, cela m'a permis de faire de nombreuses rencontres inattendues".

Transe

En 2015, les deux musiciens commencent à donner quelques concerts dans des petites salles au Japon. C'est là qu'ils font la connaissance du vidéaste Ricci Inagaki. Lui-même avait découvert la musique gnaoua lors d'un voyage au Maroc il y a trois ans.

"Comme beaucoup d'autres touristes, je m'étais perdu dans la médina de Marrakech. Au bout d'un moment, j'ai entendu de la musique et j'ai trouvé un groupe de personnes qui jouaient avec des castagnettes en métal et une sorte de guitare basse. J'étais totalement fasciné par le rythme, le son, la danse", nous confie-t-il.

Amateur de jazz et de musique classique, Ricci Inagaki tombe complètement amoureux de la musique gnaoua. "Ce que j'ai entendu était totalement différent. L'un des musiciens a vu que j'étais profondément impressionné et m'a invité à un rassemblement rituel appelé 'lila'. Je voulais filmer ça. Mais alors que j'étais de plus en plus concentré sur la performance, j'ai soudainement perdu conscience et me suis effondré sur le sol, en tenant fermement ma caméra".

Après cette expérience de transe, Ricci rentre chez lui et fait des recherches sur Internet. Il découvre que plusieurs musiciens japonais jouent déjà de la musique gnaoua au Japon. "Je suis allé à l'un de leurs concerts à Tokyo, et c'est là qu'a commencé le projet Gnawa Tokyo".

gnawa tokyo

Musique sans frontières

En diffusant leurs vidéos sur YouTube, les membres du groupe suscitent l'engouement des internautes, japonais mais surtout marocains qui découvrent que leur musique n'a désormais plus de frontières.

"Nous avons trouvé incroyable que la culture traditionnelle soit encore vivante au Maroc et que la musique gnaoua soit étroitement liée à la vie quotidienne des gens", explique Ricci Inagaki. "Mais cette musique n'est pas connue des étrangers. Dans ce projet, nous rencontrons et communiquons avec des personnes impliquées dans la musique gnaoua, nous enregistrons cela et le partageons avec des étrangers comme nous".

L'apprentissage de cette musique spirituelle n'a pas été évident pour les deux musiciens qui ne pouvaient pas toujours compter sur la présence de maâlems au Japon pour les aider ni sur des livres expliquant cet art. "Koyo Yamada, qui a appris tout seul à jouer, m'a donné des leçons d'introduction au guembri", explique Lady Kaya. "J'ai passé la plupart du temps à reproduire la musique que j'écoutais en CD et sur YouTube. J'ai également appris l'histoire de cette musique, les techniques et les paroles telles que rapportées par Toshihito Tsushima et Yasuyuki Ueda, les pionniers de la musique gnaoua au Japon", ajoute-t-elle.

En 2012, elle prend quelques cours avec le maâlem Seddik Qanarouch, en visite au Japon pour un concert. De 2015 à 2016, elle apprend à chanter et à jouer les krakebs avec un autre musicien marocain, Mustapha El Moumni, qui vivait alors au Japon.

"Notre culture japonaise a perdu son esprit. J'apprends à la faire revivre depuis le Maroc"

S'ils ne comprennent pas les paroles qu'ils chantent, les deux musiciens ont quand même retenu quelques expressions et espèrent se plonger plus intensément dans l'apprentissage de la darija.

Quant à savoir pourquoi ils jouent de la musique gnaoua sans être musulmans, Koyo Yamada explique que "tomber amoureux d'un art, c'est comme tomber amoureux de quelqu'un. Vous voulez le comprendre et passer le plus de temps possible avec lui", même s'il sait que la musique gnaoua est profondément liée au soufisme et qu'il ne pourra peut-être jamais "percer son secret".

Mais pour lui, pratiquer la musique gnaoua, c'est comme tester ses limites. "C'est de l'auto-apprentissage et en même temps, une purification de mon âme. Je crois que ceux qui essaient de se purifier eux-mêmes seront sauvés", estime-t-il. "Notre culture japonaise a perdu son esprit, elle est en déclin. J'apprends à la faire revivre depuis le Maroc, qui me semble être une superpuissance musicale".

Un sentiment partagé par Lady Kaya: "La culture très musicale que je cherchais depuis longtemps existe vraiment au Maroc. Le sentir et l'expérimenter directement est le meilleur cadeau que l'on m'ait jamais donné."

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