Pourquoi la Libye est au cœur de toutes les inquiétudes, de Manchester à l'Égypte en passant par le G7

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LIBYA ATTACK
Goran Tomasevic / Reuters
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INTERNATIONAL - Après la Syrie, la Libye pourrait-elle devenir la nouvelle cible de la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme? La question est au programme des dernières réunions du sommet du G7 qui se clôture à Taormina en Sicile ce samedi 27 mai, après plusieurs attentats perpétrés à l'international.

Le 22 mai, Salman Abedi se faisait exploser après un concert d'Ariana Grande au Manchester Arena, tuant 22 personnes, dans un attentat rapidement revendiqué par le groupe terroriste Daech. Très rapidement, l'enquête a mis à jour un véritable réseau, avec des liens très nets avec la Libye, dont sont originaires les parents du tueurs.

Le 26 mai, un attentat -à nouveau revendiqué, ce samedi, par le groupe Etat islamique- contre la communauté chrétienne copte en Egypte a abouti à des frappes de représailles du gouvernement al-Sissi en Libye. Une Libye où les tensions entre les pro et les anti-gouvernement ne cessent de s'exacerber, causant la mort de 29 personnes dans des affrontements vendredi.

Trois dossiers qui ramènent tous au même point: la Libye, dans l'instabilité politique la plus totale depuis le renversement de Mouammar Kadhafi en 2011.

De la Grande-Bretagne à la Libye, les ramifications de l'attentat de Manchester

Les autorités britanniques ont très tôt suspecté avoir affaire à un véritable "réseau". Une hypothèse qui s'est largement confirmée par la suite, puisque samedi, cinq jours après l'attentat de Manchester, 11 personnes étaient placées en garde à vue au Royaume-Uni. L'enquête s'est également poursuivie en Libye, où le père et le frère de Salman Abedi ont été arrêtés, et où Salman Abedi lui-même se serait rendu quelques jours avant de passer à l'acte selon des révélations de ses proches non confirmées par les autorités.

Ramadan Abedi, le père du tueur, a été interpellé à Tripoli deux jours après l'attaque de Manchester. Selon les autorités locales, l'homme était membre du Groupe islamique combattant libyen (Gicl) très actif dans les années 1990 et hostile au régime de Mouammar Kadhafi.

Ce groupe jihadiste salafiste, un temps proche d'Al Quaïda, est interdit au Royaume-Uni depuis 2005 et considéré comme une organisation terroriste. Mais certains de ses membres ont trouvé refuge sur le sol britannique, "où ils ont tiré avantage du fait que le pays était assez ouvert vis-à-vis des opposants politiques" de Kadhafi, analyse Raffaello Pantucci, directeur d'études en sécurité internationale à l'institut RUSI de Londres, spécialiste du terrorisme au Royaume-Uni. Ramadan Abedi était l'un d'entre eux. Et ce n'est qu'en 2011 qu'il décide de rentrer en Libye pour combattre aux côtés des rebelles les forces de Kadhafi pendant la révolte, avant de s'y installer définitivement, selon des médias britanniques.

Hachem Abedi, le frère du tueur, arrêté dès le lendemain de l'attentat au domicile familial de Tripoli par la Force de Dissuasion (milice affiliée au Gouvernement d'Union Nationale du premier ministre Fayez el-Sarraj), a quant à lui revendiqué son appartenance au groupe terroriste Daech et a reconnu avoir été "présent en Grande-Bretagne au cours de la période de préparation de l'attentat".

Comme le rappelle Le Monde, la ville de Manchester abrite la communauté libyenne la plus importante de Grande-Bretagne. Et plusieurs jihadistes affilés à l'organisation terroriste Etat islamique seraient d'ailleurs originaires de la cité mancunienne, affirme également le Telegraph, qui met l'accent sur le noyau de recrutement terroriste qui se serait développé au sein de la ville.

Les connexions entre la Libye et l'attentat de Manchester ont poussé les autorités libyennes à "coopérer de façon intensive et étroite" avec les autorités britanniques. Selon des sources libyennes, le chef du GNA Fayez al-Sarraj s'est entretenu au téléphone avec la Première ministre britannique Theresa May, et lui a promis une "pleine coordination" dans l'enquête.

Les attentats contre les Coptes et leurs répercussions en Libye
Entre décembre 2016 et mai 2017, la communauté des chrétiens d'Egypte a été prise pour cible à trois reprises. Ces attentats ont tous été revendiqués par le groupe Etat Islamique, qui a promis de multiplier les attaques contre la communauté chrétienne la plus importante Moyen-Orient.

La dernière attaque, qui a causé la mort d'au moins 28 personnes vendredi, n'avait pas encore été revendiquée que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi avait déjà décidé de réagir avec force.

"Avant que je ne vous parle aujourd'hui, nous avons lancé une frappe contre un des camps" où les jihadistes s'entraînent en Libye, pays voisin de l'Egypte, a ainsi déclaré le président dans un discours retransmis par la télévision d'Etat. "L'Egypte n'hésitera pas à frapper les camps d'entraînement terroristes partout, sur son sol comme à l'étranger", a-t-il assuré.

L'aviation loyale au maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l'Est libyen, a annoncé avoir participé à ces frappes aériennes qui ont visé des camps militaires et le quartier général de Majless Moujahidine Derna, un groupe proche d'Al-Qaïda qui contrôle la ville de Derna. "L'opération a été réussie et les pertes des terroristes d'Al-Qaïda ont été lourdes en hommes et équipements", indique le communiqué officiel.

En 2015 déjà, l'Egypte avait mené des frappes aériennes contre le groupe terroriste en Libye après la diffusion d'une vidéo montrant dans ce pays la décapitation de 21 chrétiens, pour la plupart des coptes égyptiens.

La situation en Libye profite aux terroristes

Six ans après la révolte ayant mis fin à la dictature de Mouammar Kadhafi, la Libye reste engluée dans une interminable crise de transition, victime d'une insécurité persistante, d'une économie en lambeaux et de rivalités politiques incessantes. Les affrontements entre les forces pro-gouvernementales et les rebelles se multiplient, et ont causé la mort de 28 personnes vendredi 26 mai.

Une situation chaotique qui profite aux groupes terroristes, qui ont fait de la Libye un centre de recrutement et de transit des jihadistes en Afrique du Nord. Selon le Washington Institute, ce noyau extrémiste se serait en effet constitué après la chute de Kadhafi, et aurait gagné en puissance, soutenu à ses débuts par le gouvernement de transition lui-même qui l'utilisait pour surveiller certaines zones sensibles.

La perte du fief du fief de Syrte en décembre 2016 n'aura donc pas mis un terme à l'influence de Daech en Libye, en particulier dans le sud et l'est du pays, avec de plus en plus de nationalités dans ses rangs, soulignent les analystes. Selon le centre de réflexion américain, quelque 2000 jihadistes sont arrivés en Libye en provenance notamment d'Europe, d'Amérique du Nord et d'Asie.

"L'évolution de l'EI en Libye depuis 2014 devrait convaincre l'Occident de ne pas sous-estimer la capacité du groupe à diriger des attaques meurtrières à l'étranger", met ainsi en garde le Washington Institute dans une étude publiée après l'attaque de Manchester. Un avertissement qui semble aujourd'hui se vérifier, et qui met en lumière le rôle de ce pays du Moyen-orient, négligé jusqu'à présent par la communauté internationale focalisée sur la Syrie et l'Irak.

"Eteindre le chaudron libyen"

Pour la dernière journée du G7, deux sujets concentrent toutes les attentions des dirigeants des sept plus grandes puissances mondiales. Le climat, dans l'impasse en raison de l'absence de position commune avec les Etats-Unis, et le terrorisme, plus que jamais au cœur des préoccupations, comme l'a rappelé un énième tweet du président Donald Trump dans la matinée.

"Grandes réunions du G7 aujourd'hui. Beaucoup de sujets importants en discussion. Le premier de la liste est, bien sûr, le terrorisme"

Le président nigérien Mahamadou Issoufou a pour sa part appelé les membres du G7 à prendre des mesures "pour éteindre le chaudron libyen", et à aider matériellement les pays du Sahel qui veulent créer une force pour combattre les groupes jihadistes. "La lutte contre le terrorisme dans les pays du Sahel et du bassin du Lac Tchad exige que des mesures urgentes soient prises pour éteindre le chaudron libyen", a déclaré le président nigérien lors d'une réunion entre cinq pays africains et les dirigeants du G7.

Le président du Niger, dont le pays frontalier avec la Libye est en première ligne, a ainsi réclamé une stratégie globale "sécuritaire, idéologique et socio-économique" pour lutter contre le terrorisme. Le président tunisien Béji Caïd Essebsi a également insisté sur "le défi sécuritaire" posé par la Libye lors d'une rencontre bilatérale avec son homologue français Emmanuel Macron, peu avant la rencontre en Sicile.

Mais il faudra attendre la fin des discussions de ce samedi pour savoir si les dirigeants des sept puissances mondiales réussiront à s'entendre sur des mesures concrètes sur le problème libyen. En espérant un meilleur résultat que sur le sujet du climat.

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