Adrar Nouh: La coopérative qui veut fabriquer des briques en cannabis dans le Rif Central

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CHANVRE
Adrar Nouh va développer la région grâce à ses plantations. | DR
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CANNABIS - La coopérative Adrar Nouh travaille sur une initiative socio-économique dans la région du Haut Rif Central. Parmi de nombreuses activités, elle va développer Cannabric, des briques en cannabis fabriquées avec les plantations de la région. Pour lancer le projet, Adrar Nouh a mis en place une campagne de crowdfunding.

Le projet a vu le jour grâce à l'architecte allemande Monika Brümmer, qui est aujourd'hui doctorante en Histoire et Arts à l'Université de Grenade (Espagne) et chercheuse dans les bétons et mortiers végétaux et naturels en chanvre. "Ma contribution à la construction en chanvre est son adaptation aux conditions climatiques du sud de l'Europe et de la Méditerranée, et l’utilisation de liants locaux pour remplacer les liants commerciaux. En même temps, je travaille au développement de systèmes indépendants d'une structure en bois, c'est-à-dire des systèmes adaptés aux projets humanitaires comme celui du Rif Central", explique au HuffPost Maroc Monika Brümmer.

L'architecte construit depuis près de 20 ans des préfabriqués en chanvre grâce à Cannabric. "Depuis 1999, avec ma société espagnole, nous avons construit des centaines de maisons de 1 à 3 étages avec des murs porteurs de briques Cannabric et dans une grande variété de microclimats. Cette longue expérience me permet de m'adapter rapidement à de nouvelles matières premières et à de nouveaux environnements", souligne Monika Brümmer.

Création de la coopérative

L'architecte et chercheuse vient visiter le Haut Rif Central pour la première fois à la fin de l'année 2013, sur invitation d'Abdellatif Adebibe, président de la Confédération des Associations de Sanhaja du Rif pour le Développement. "Il m'a appelé pour collaborer au développement de cette région, il connaissait mon expérience internationale dans la construction en chanvre", souligne Monika Brümmer. Elle rappelle que le Senhaja est une zone historique pour la culture de chanvre, "une variété ancienne, avec la morphologie de cannabis Sativa y est cultivé depuis au moins le 10e siècle et a été historiquement utilisée à des fins industrielles, médicinales et récréatives. Quelques connaissances, comme la fabrication de papier, ont été exportés en Andalousie."

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Après trois ans de travail et de recherche volontaire dans le Haut Rif Central, Monika Brümmer décide de créer Adrar Nouh, en janvier 2017 à Issaguen, avec son partenaire marocain, Abdellatif Adebibe. C'est sa rencontre avec les habitants de la région qui la décide à mettre en place le projet. "La région du Haut Rif Central est actuellement la plus peuplée et la plus négligée du Maroc. Ils sont livrés à eux-mêmes, n'ont pas assez d’écoles et d’infrastructures de base. Mais ses habitants sont travailleurs, hospitaliers et très humbles, bien qu'ils soient les plus défavorisés du royaume. Je n'oublierai jamais ma première rencontre avec eux. C'est l'opposé de ce qu'on peut imaginer d'un peuple qui dépend économiquement des trafiquants de haschisch sans avoir d'autres alternatives, et qui vit avec un revenu nettement inférieur au salaire minimum marocain", souligne la chercheuse.

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Lancement du projet pilote

Après des recherches effectuées dans la région du Haut Rif sur le chanvre et les liants, elle a conclu que Cannabric pouvait être développé dans la région. "Je ne vois pas d'inconvénients à utiliser ces matériaux ici. Il est seulement nécessaire de faire quelques ajustements car la morphologie de cette plante est particulière", ajoute la chercheuse. Un grand portail de chanvre a déjà été fabriqué et exposé à la Med Cop de Tanger en 2016. Mais Monika Brümmer veut aller plus loin, en réhabilitant deux bâtiments du village de Fir Tagourth, les premiers du genre au Maroc."Nous mettons en place un projet de restauration et un autre de reconstruction grâce à l'utilisation de déchets végétaux de la tige de chanvre (paille et fibre)", souligne la chercheuse.

Adrar Nouh a lancé une campagne de crowdfunding pour financer le projet. "Pour le moment, nous n'avons pas d'aide financière de la part du gouvernement marocain. Avec la campagne de crowdfunding, qui sera terminée le 1er juin, nous espérons récolter environ 32.000 euros pour lancer le projet pilote et démontrer la faisabilité de cette initiative économique et sociale".

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Une alternative écologique

Les bâtiments Cannabric dans le Haut Rif apporteront des alternatives aux problèmes environnementaux qui se développent dans la région, notamment la déforestation. "Notre premier défi sera la construction, à travers la restauration énergétique de l'habitat vernaculaire qui est en mauvais état. La construction en chanvre peut réduire le besoin d’une grande partie du bois pour le chauffage", explique Monika Brümmer. Elle ajoute que les nouveaux matériaux sont de plus en plus adoptés dans l'architecture. "Inspirés conceptuellement par des critères d'économie d'énergie et la réutilisation de matériaux, ils mettent l'accent sur l'utilisation des plantes et des résidus végétaux de l'agriculture pour la production de bétons bio-durables."

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"Les matériaux que nous produisons avec la tige de chanvre du Rif possèdent des propriétés supérieures aux matériaux isolants synthétiques, car ils ont un comportement hygrothermique très dynamique et ils sont capables d'équilibrer l'humidité et les températures: ils fonctionnent comme notre troisième peau. Ils possèdent aussi des caractéristiques acoustiques très absorbantes. Ils sont applicables dans toutes les parties du bâtiment (parois, dalles, toit, enduits) et sont facilement recyclables", ajoute la chercheuse. Les briques Cannabric sont fabriquées à partir des parties hachées des tiges. Aucun des matériaux utilisés ne contiendra du ciment. Seuls les matériaux locaux seront intégrés à la fabrication (bêton de chanvre et liants).

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Un développement économique et social

Avec ce projet, Monika Brümmer veut aussi changer la situation de la région. "Nous voulons résoudre en même temps le chômage, le manque de formation des jeunes et la marginalisation liée à la dépendance exclusive de revenues illicites", souligne la chercheuse. Le développement de produits de construction, de biomasse et d’artisanat dans la région permettra de créer de l'emploi dans le domaine des biotechnologies. Dans l'équipe de la coopérative, se retrouvent déjà un ingénieur textile et deux hommes de terrain qui travaillent à l’agriculture et la permaculture, qui s’occupent de la récolte de déchets végétaux agricoles, la récupération de cultures autochtones et la surveillance des emplois alternatifs.

"La construction est très dynamique, car elle crée des emplois directs et indirects. Il y a un réel besoin dans la réhabilitation du patrimoine vernaculaire en mauvais état mais aussi dans la création de bâtiments neufs, plus confortables, efficients et respectueux de l’environnement. La grande disponibilité de déchets végétaux dans la région nous donne aussi l'opportunité de fabriquer de matériaux, même pour un marché national."

Et le dernier défi que se fixe Adrar Nouh pour exploiter le potentiel culturel et environnemental de la région du Rif Central sera le développement de l'éco-tourisme par la création d'éco-villages, portés par l'artisanat "à base d’autres déchets agricoles non psychotropes de la plante, comme les fibres et quelque grains", conclut Monika Brümmer.

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