Jaou Tunis 2017-À la rencontre de Marianne Catzaras: "Il n'y a pas de séparation entre les arts, il n'y a que des passerelles"

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Kamel Lazaar Fondation
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Dans le cadre du Festival Jaou Tunis 2017, le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de l'artiste multidisciplinaire tuniso-grecque Marianne Catzaras.

Marianne est née à Djerba de parents grecs. Son exposition se veut comme des "témoignages poignants de ces mères endolories et résistantes qui montrent aux yeux du monde indifférent et muet les photographies de leur enfant disparu ,en leur sein et sur leur ventre une galerie de portraits dans les quartiers pauvres de la capitale avec pour horizons les ports" est l'un des rendez-vous attendus pour cet évènement.

HuffPost Tunisie: Qui est Marianne Catzaras?

Marianne Catzaras: Je suis née à Djerba de parents grecs. Je vous pose d' emblée mon insularité.

J'ai donc grandi tout près des ports là où les bateaux partent et reviennent parfois.Donc le départ, le voyage, la traversée , l'autre pays au bout du voyage font partie de mon identité de Grecque et de Tunisienne à la fois.

J'ai étudié la littérature francophone et j'ai été l'élève d'Édouard Glissant, autre chantre du voyage et des récits croisés.

Comment avez-vous découvert votre passion pour la photographie?

J'ai photographié très tôt pour échapper sans doute à l'injustice et aux mensonges des adultes, la photographie était comme une issue, un monde réinventé.

J'ai approché le monde par le portrait mais aussi des scènes du quotidien et puis mon sujet préféré fut très rapidement les minorités, les marginaux, les exclus, les éternels migrants et la rue confuse bruyante, mélangée.

J"ai photographié Tunis, Alexandrie mais aussi Le Pirée.

J'ai donc exposé en Tunisie, en France, en Grèce, en Italie, au Maroc, en Égypte, aux Etats-Unis. J'ai porté mon insularité là où on m'a invitée.

Mes photographies sont parfois accompagnées de textes poétiques. J'écris aussi ce qui pourrait se nommer une poésie entre les mots et les images. J'essaie de dire le monde comme je le vois, comme je le reçois, comme je le sens, comme il est en toute humilité.

Vous travaillez beaucoup sur le thème des minorités. Pourquoi ce choix? Relève-t-il d'un sentiment personnel?

Les minorités, la diaspora, les identités solitaires, exposées, les gens de la rue, ceux du voyage, les exilés les réfugiés, les déportés, les emprisonnés, les différents, ceux qui ne répondent pas à la ronde commune, eh bien je les aime!

Non seulement parce qu'ils m'accompagnent depuis toujours mais aussi parce que je suis née chez eux, j'ai grandi avec eux donc je photographie ma famille au fond, les miens, les fragiles, ceux dont on se moque, ceux qui ne parlent pas la langue du pouvoir.

Qu'est ce que la photographie sinon un album de famille que l'on décline au gré de ses rencontres, au gré de ses émotions?

La photographie a un rôle politique, elle dénonce, témoigne, combat aujourd'hui là où les extrémistes ont pignon sur rue.

Je veux donner un visage à toutes les minorités du monde, une photographie qui trainerait partout. Ne soyons plus les boucs émissaires des ignorances.

Le Thème de l'eau est aussi très présent dans vos photographies, un renvoi entre vos racines grecques et votre côté ilien djerbien?

L'eau est très présente dans mes images vous me le rappelez. L'eau comme traversée, comme passage, comme baptême mais aussi comme inhumation: de l'eau nous venons à l'eau nous allons.

C'est un élément primitif générique. Je n'ai pas envie d'expliquer, de chercher, de trouver des liens mais je peux vous dire que c'est encore l'enfance qu'il faut convoquer, inviter.

Vous faites le choix d'exposer vos photographies souvent dans des mises en scènes. Que peut justement rapporter la mise en scène à un travail artistique photographique?

Les mises en scène ...

Il est vrai que j'ai souvent mis en scène, créé des orchestrations impossibles ,des scénographies de dernière minute répondant à des obsessions où je réunissais le pays réel et le pays imaginaire, les hommes et les bêtes.

Je mettais sur scène des bateaux et des paons, un monde insolite a-t-on dit, improbable, des visions qu'il fallait matérialiser.

Aujourd'hui je me suis éloignée de ces mondes bruyants, chargés. Je reçois les paysages du silence.

Je reviens de Djerba où j'ai présenté une série de paysages secrets: un mur blanc, un arbre dans l'eau, des hommes regardant la mer, la vie de tous les jours ... Je ne sais pas ce qui est plus artistique. Je crois que j'appartiens aux deux mondes, l'horizon silencieux et la chambre suréelle.

Vous êtes poète, écrivaine et photographe en plus d'être critique d'art et commissaire d'expositions. Est-il si facile de passer d'un art à l'autre?

Vous me prêtez plusieurs manteaux, les uns sont légers, les autres lourds.

Je ne saurai me définir, photographe ou poète qui s'arrête là où le monde s'impose à soi avec ses douleurs, ses cris, ses injustices, ses départs, ses naissances, ses arrivées et ses départs encore.

Cependant, je ne suis pas critique d'art , j'ai écrit certes il y a quelques années dans un quotidien de la place. Je suivais le paysage culturel, j'aimais particulièrement les entretiens, la part humaine de l'écriture informative. J'ai eu le privilège d'interviewer Jacques Derrida, Lorand Gaspar, Abelwaheb Meddeb, Youssef Seddik, Fadhila Chebbi, de beaux souvenirs d'écriture où j'ai beaucoup appris.

Le commissariat aussi est une lourde responsabilité. J'ai invité des artistes à exposer ensemble en Grèce ou encore en Italie avec une thématique précise, une belle exposition en Toscane sur la femme et le voile en juin dernier avec un panel de photographes femmes, c'était une commande de la ville.

Passer d'une responsabilité à une autre n'est pas aisé mais c'est le même rapport au monde que nous défendons, le même engagement que nous portons.

L'habit qui me sied le plus c'est celui de voyageur ambulant, un appareil photo sur l'épaule, saltimbanque éternel face au miracle renouvelé du monde.

Il n'y a pas de séparation entre les arts, il n'y a que des passerelles.

Vous faites partie des artistes qui participeront à Jaou Tunis. Pourquoi avoir accepté d'y participer?

Jaou ...quelle aventure!

J'ai rencontré Lina Lazaar cet hiver, elle m'a présenté le sujet qu'elle avait choisi pour le prochain rendez-vous de Jaou et de là, une correspondance a vu le jour sur la migration et sur ce que chaque artiste pouvait proposer. Je me suis retrouvée entre mes deux pays celui de l'écriture et de la photographie.

J'ai animé beaucoup d'ateliers d'écriture dans les hôpitaux, les écoles, les prisons et j'ai recueilli à chaque fois des récits de vie unique et originaux; nous les montions au théâtre. Je me souviens avoir fait jouer des adolescents dans le théâtre antique de Sbeitla.

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Aussi Lina Lazaar a misé sur le participatif, un laboratoire à coeur ouvert on va dire, où des jeunes se racontent.

J'ai donc fait un casting de rue et de classe de langue, à partir de leurs improvisations, de leurs narrations réelles ou fictives. ils raconteront une histoire faite de mille histoires avec pour centre le désir de partir, quitte à risquer leur vie.

Ylies, Jnaina et les autres... entre Lampedusa et la Russie en passant par la Belgique. Il m'arrive d'avoir le vertige face à tant de récits toutes véridiques. Comme par exemple Hayder le petit vendeur de jouets rencontré dans la rue qui raconte "nous étions sur la barque en pleine mer, il faisait froid, on nous a réveillés et une voix nous a dit vous êtes arrivés. Je lui ai dit tu te fous de moi? Je ne vois qu'un rocher mouillé. Et oui c'est ça le pays où tu vas ... cette pierre au milieu de l'océan".

Vous pourrez les entendre, les voir à la buvette de La Goulette à deux pas du départ des ferrys dans une performance théâtrale.

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Quant à ma présence photographique, elle sera déclinée en deux temps: une galerie de portraits des mères des enfants disparus et un concours de photographies sur le portrait de la mère avant de partir, avant de migrer.

C'est drôle quand même de raconter le départ, le corps blessé, de montrer des papiers d'identité au nom effacé et de ne pas pouvoir embarquer.

J'entends encore Ilyes dire "je suis né plusieurs fois, je suis mort plusieurs fois, je vais vous raconter...", c'est l essence même du voyage.

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