Hicham Lasri "Chaque copie de mon nouveau roman graphique est différente de l'autre" (ENTRETIEN)

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HICHAM LASRI
Ibtissam Ouazzani
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ROMAN GRAPHIQUE - Le réalisateur et bédéiste Hicham Lasri a présenté, lundi au Goethe Institut, son nouveau roman graphique Fawda (Chaos) publié aux éditions Kulte. L’histoire d’un personnage errant dans la médina de Casablanca, qui passe par différents états d’âme en se déplaçant d’un paysage à l’autre.

Après "Vaudou", l’auteur remet en question dans cette deuxième œuvre graphique les méthodes d’écriture conventionnelles. Il abandonne la narration classique pour proposer son regard sur Casablanca. Le lecteur est transporté dans un voyage autour de cette ville à qui l'auteur veut rendre hommage. Chaque planche du roman graphique se suffit à elle-même. L’absence de bulles marque le détachement des normes de la BD et souligne aussi la rupture de l'auteur avec sa précédente œuvre, où le personnage principal finissait par se tuer à l’aide d’une bulle.

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Pour en savoir plus sur Fawda, HuffPost Maroc est allé à la rencontre du prolifique artiste.

HuffPost Maroc: Comment est née Fawda?

Hicham Lasri : C’est parti d’une envie de raconter des moments, des bribes de Casablanca autour de la mosquée comme lieu emblématique ou point d’ancrage pour dessiner une vision de la ville. Progressivement et pendant 3 mois, j’ai commencé à dessiner tous les jours et à donner vie à un récit. Je ne cherchais pas à construire un scénario comme à mon habitude pour les films. Pour un travail graphique, il ne faut pas s’enfermer dans des schémas complexes. Je voulais vivre un moment d’errance dans ce roman graphique.

De quoi parle ce roman graphique?

L'histoire transcrit le point de vue d’un enfant qui traverse la ville et commence à développer et à ressentir des émotions. C’est peut-être la puberté, ou le fait qu’il tombe amoureux... En tout cas, quelque chose se passe en lui et modifie sa vision du monde. En errant, il regarde à travers une serrure et découvre un autre monde dont il ignore l'existence. C’est une métaphore indiquant le passage à l’âge adulte.

Vous avez décidé d'utiliser la méthode d’impression de la risographie (une technique d'impression mécanique). Apporte-t-elle quelque chose de plus au roman?

La risographie traduit le mieux l'effet que je recherche. Grâce cette technique, les couleurs se font en deux couches sur une même page, et s’il y a un décalage de quelques millimètres, l’encre ne tombe pas au même endroit. Rien n’est donc sûr pendant l’impression et c’est un peu ce que j’essaie toujours de raconter, que les choses ne sont pas toujours très claires. Et mon roman reflète quelque part cette philosophie-là.

Je voulais créer un livre expérimental, en dehors des sentiers battus, loin du premier degré d’impression. Le télescopage avec une machine (d’impression, ndlr) qui peut être capricieuse, c'est un peu comme lorsqu’on tourne. On ne peut pas contrôler la lumière du soleil. La risographie permet d’obtenir des résultats exceptionnels et de prolonger ainsi le plaisir de la création. Chaque copie sera donc différente de l’autre et on en a bien besoin dans le monde du conformisme.

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Comment le lecteur est-il invité à comprendre l’histoire sans bulles?

L’histoire est une invitation au voyage et non à la lecture. Chaque planche nous amène vers des rivages qu’il faut explorer, et s’y arrêter pour chercher des détails que j’ai pris le temps de dessiner pour qu'ils soient suffisamment foisonnants. Parfois, des textes servent d'indicateurs de direction, d’autres racontent des choses en contrepoint didactique, avec des dialogues et même des pages de texte. Cependant, le texte n’est pas traité comme étant narratif, mais plutôt comme des idéogrammes. On peut parfaitement ne pas lire le texte et traverser les pages pour ressentir les images.

Pourquoi vous êtes-vous éloigné de la BD classique ?

C’est beaucoup plus gratifiant de ne pas être dans l’écriture séquentielle de la bande-dessinée. Ce qui m’intéresse, c’est l’aspect sensoriel et travailler un paysage mental. Je dessine parfois des traits, et parfois juste des gouttes sur le papier, et tout prend forme. Avec la technique on apporte un supplément d’âme aussi.

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Pourquoi avoir choisi le titre Fawda?

C’est pour apporter cette punkitude et voir le monde comme un chaos vivant, désorganisé, mais beau. Une sorte de fractale mathématique. Le lecteur est invité à traverser les paysages et à les vivre de son propre point de vue. S'il se projette et s’abandonne, son voyage sera plus gratifiant.

L’histoire se passe à Casablanca, connue pour son dynamisme et sa fureur. Pourtant vous avez choisi de dessiner des paysages vides de la ville…

Casablanca, la ville en ébullition, ne m’intéresse pas. C'est plutôt, Casablanca, la ville fantôme qui porte les traces de ceux qui y vivent, leur humanité, qui m’intéresse vraiment. J’ai essayé de raconter l'explosion d’humanité au sein de la ville, mais en la vidant. Pour moi, une maison avec du linge, ça veut dire qu’il y a des hommes, des femmes et des enfants qui y vivent et cela me suffit pour les imaginer. Un mur avec des fissures et de la peinture représente, à mon sens, des traces d’humanité, de vécu. Je ne voulais pas faire un documentaire sur Casablanca, mais montrer ma vision de la ville du point de vue de quelqu’un qui ne voit pas l’activité de ses habitants.

Qu’apporte l’exposition Fawda, qui se tiendra du 10 mai au 25 juin à l'Institut français de Casablanca, au roman graphique?

Le projet s’est construit parce que l’exposition amenait le livre et inversement. Les planches du roman graphique ne sont pas celles qui seront exposées pour ne pas dédoubler le ressenti. L’exposition s'articule autour de trois couches (référence à la technique de la risographie). La première se composera d'un papier mural qu’on va mettre en place, tandis que la deuxième comprendra des écrans avec des images de Casablanca, à l’endroit et à l’envers. Dans la dernière viendront mes planches originales. Le livre, lui, sera la cerise sur le gâteau!

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