Leila Rhiwi: "Nous constatons le rôle crucial que les hommes et les pères peuvent jouer en faveur de l'égalité entre les sexes" (ENTRETIEN)

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ÉGALITÉ HOMMES-FEMMES - L'ONU Femmes publie cette semaine le International Men and Gender Equality Survey, (Enquête internationale sur les hommes et l’égalité des sexes), une enquête inédite dans la région MENA et réalisé en collaboration avec l'ONG Promundo.

Ce rapport vise à comprendre et à étudier la définition de la masculinité dans des pays de la région MENA notamment le Maroc, le Liban, la Palestine et l'Égypte. "Ce rapport pose un regard inédit sur ce que signifie aujourd'hui être un homme en Égypte, au Liban, au Maroc et en Palestine. En explorant des questions clés à la maison ou au travail, dans la vie publique ou privée, cette recherche confronte les différents stéréotypes souvent associées aux hommes de la région et met en lumière des chemins vers l'égalité", explique l'ONU Femmes, à travers des enquêtes menées auprès environ 10.000 hommes et femmes de 18 à 59 ans.

Comme nous l'explique Leila Rhiwi, représentante ONU Femme Maghreb, cette étude "propose une lecture comparée de la vie des hommes - en tant que fils, maris et pères, à la maison et au travail, dans la vie publique et privée, et ce pour mieux comprendre comment ils perçoivent leur statut d'hommes et leurs attitudes et actions en faveur de l'égalité entre les sexes". Pour le HuffPost Maroc, Leila Rhiwi revient plus en détail sur ce document-clé dans le combat en faveur de l'égalité hommes-femmes:

HuffPost Maroc: Quel est le rôle de cette enquête?

Leila Rhiwi: L’enquête internationale sur les hommes et l’égalité des sexes IMAGES (International Men and Gender Equality Survey) dans la région MENA, est une étude multi-pays, menée au Liban, en Palestine, en Égypte et sur la région Rabat-Zemmour-Zaer au Maroc, examine les réalités, les pratiques et les attitudes des hommes et des femmes sur un ensemble de questions majeures, notamment les normes de genre et l’autonomisation des femmes, la violence fondée sur le genre, les prises de décisions au sein des ménages, la paternité, la participation des hommes à la prise en charge familiale et aux tâches ménagères, les vulnérabilités selon le sexe en matière de santé, ou encore l’insécurité pour ne citer que ceux-ci.

IMAGES MENA repose sur des enquêtes menées auprès d’environ 10.000 hommes et femmes de 18 à 59 ans, qui vivent en Égypte, au Liban, au Maroc et en Palestine, tant dans les zones urbaines que rurales (ainsi que dans les camps de réfugiés, le cas échéant).

Que dit-il sur le rapport des hommes à la masculinité au Maroc?

Les résultats de l’enquête IMAGES mettent en évidence la pression subie par le patriarcat et confirment l’ambivalence des attitudes dans les sphères publique et privée. Alors que les hommes soutiennent largement la mise en place de lois en faveur des droits politiques, économiques et sociaux des femmes, cette position sur l’égalité des sexes dans les politiques publiques est décalée par rapport à leurs attitudes et pratiques de la sphère privée, qui ont tendance à être plus conservatrices vis-à-vis des droits et des rôles attribués aux femmes.

Les hommes et les femmes interrogés dans l’enquête qualitative évoquent une "crise de la masculinité", et les deux sexes éprouvent des difficultés à trouver leurs marques entre leurs rôles respectifs dans la sphère publique et dans la sphère privée. Parmi les hommes au Maroc, en Palestine et en Égypte, les opinions et attitudes des hommes plus jeunes sur l'égalité des sexes ne diffèrent que sensiblement de celles des hommes plus âgés. Selon les entretiens qualitatifs, l'expérience et les circonstances personnelles (le niveau d’instruction, le revenu, etc...) peuvent avoir plus d'impact sur les attitudes des hommes que leur âge. Une conjoncture économique difficile et un climat de conservatisme religieux, peuvent également jouer un rôle. Les données spécifiques au Maroc, plus précisément la région de Rabat-Kénitra, seront dévoilées lors du lancement du rapport de cette étude au Maroc.

L’enquête IMAGES a révélé qu’une majorité des hommes interrogés dans les quatre pays soutient une grande variété d’attitudes traditionnelles inégalitaires (...) Cependant, il y a également une minorité non négligeable qui se montre favorable à au moins certains des aspects de l’égalité et de l’autonomisation des femmes.

Ces résultats expliquent-ils en partie la situation des femmes dans la région MENA?

L’enquête IMAGES a révélé qu’une majorité des hommes interrogés dans les quatre pays soutient une grande variété d’attitudes traditionnelles inégalitaires. Cependant, il y a également une minorité non négligeable – un quart ou plus des hommes interrogés dans chaque pays – qui se montre favorable à au moins certains des aspects de l’égalité et de l’autonomisation des femmes.

Ces hommes remettent en question la violence à l’égard des femmes, ils sont d’accord avec certaines lois qui protègent les droits des femmes, soutiennent l’accès des femmes à des postes de responsabilité et plusieurs d’entre eux ont exprimé le souhait de consacrer plus de temps à la prise en charge de leurs enfants. Un grand nombre d’hommes interrogés – ainsi que plusieurs femmes – ont présenté un mélange d’attitudes et de pratiques aussi bien égalitaires qu’inégalitaires.

Cela dit, trop d’hommes dans la région continuent de défendre des normes qui perpétuent les discriminations et la violence à l’égard des femmes ou qui les confinent à des rôles traditionnels, et la façon dont ils manifestent ces attitudes est préjudiciable, non seulement pour les femmes et les enfants, mais aussi pour eux-mêmes. Ceci peut en partie expliquer pourquoi les violences fondées sur le genre sont aussi répandues et pourquoi le taux de participation économique des femmes dans cette région est l’un des plus faibles au monde.

Le chemin vers une égalité effective entre les hommes et les femmes dans tous les domaines s’annonce long et exige des efforts de sensibilisation plus accrus, la promotion de la participation des hommes aux tâches ménagères et à la prise en charge familiale.

Plus particulièrement, nous constatons le rôle crucial que les hommes et les pères en faveur de l’égalité entre les sexes, peuvent jouer pour éduquer la prochaine génération à être plus favorable à l'égalité. Pour y parvenir, nous devons influencer le discours médiatique, religieux et culturel, ainsi qu’étendre les programmes et influencer les politiques en faveur des droits humains des femmes et de l'égalité des sexes et engager les garçons et les hommes dans ces processus.

Le rapport de l’enquête IMAGES émet à juste titre plusieurs recommandations pour accélérer les progrès vers l’atteinte de l’égalité des sexes dans la région MENA.

Pourquoi avoir choisi l'Égypte, la Palestine, Le Liban et le Maroc?

La recherche IMAGES MENA se concentre sur ces quatre pays qui sont ciblés par le programme régional d’ONU Femmes "Homme et Femmes pour l’égalité de genre". L'Égypte est le pays le plus peuplé de la région arabe (et du post-printemps arabe) et a connu de vifs débats sur la place des femmes dans l'espace public. Le Maroc a adopté certaines réformes juridiques les plus progressives sur les droits des femmes et jouit d’un mouvement de droits des femmes, des plus dynamiques dans la région. Le Liban est un exemple en temps réel de l'impact des conflits et des déplacements sur les hommes et les masculinités, en raison de sa propre guerre civile ainsi que l'afflux de réfugiés syriens. Enfin, la Palestine nous aide à comprendre les réalités vécues de l'impact de l'occupation sur les hommes, les masculinités et l'égalité entre les sexes de manière plus large.

Dans les quatre pays considérés dans cette étude, environ 10 à 45 pour cent des hommes ayant déjà été mariés ont déclaré avoir recouru à la violence physique contre une conjointe.

Les violences faites aux femmes sont-elles assez combattues dans ces pays?

Dans les quatre pays considérés dans cette étude, environ 10 à 45 pour cent des hommes ayant déjà été mariés ont déclaré avoir recouru à la violence physique contre une conjointe, et un nombre pratiquement identique de femmes affirment avoir été exposées à ce type de violence. Sans compter les taux de violence émotionnelle élevés, tout aussi préjudiciables pour la vie des femmes: entre 20 et 80 pour cent des hommes reconnaissaient avoir déjà infligé une forme de violence émotionnelle à leur épouse.

L’enquête a également confirmé que le harcèlement sexuel dans l’espace public est une pratique commune chez les hommes dans les pays étudiés. Entre 31 et 64 % des hommes ont confié avoir déjà commis de tels actes, et 40 à 60 % des femmes ont affirmé en avoir déjà subi. Interrogés sur les raisons pour lesquelles ils commettaient une telle violence, la vaste majorité des hommes – jusqu’à 90 % dans certains pays – affirment qu’ils l’avaient fait pour s’amuser, et deux tiers à trois quarts d’entre eux reprochent aux femmes de s’habiller de manière "provocante".

Cette donnée est fort préoccupante et appelle à poursuivre les mobilisations engagées en faveur d’un espace urbain sécurisé pour les femmes et les filles. ONU Femmes est d’ailleurs en cours de développement dans les villes de Marrakech et de Rabat un programme "Safe Cities" en partenariat avec les mairies de ces deux villes, les services décentrés ainsi que les ONGs.

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