Une greffe de tête humaine en 2017? L'idée folle et controversée de deux chirurgiens

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SCIENCE - Des scientifiques, critiqués par leurs collègues, qui coupent la tête d'une personne et la transposent sur le corps inanimé d'une autre. Cela a tout d'un scénario de science-fiction, sauf que c'est l'ambition de deux chirurgiens bien réels. Ils espèrent même réaliser cette greffe de tête d'ici la fin de l'année.

L'un, Sergio Canavero, est neurochirurgien. Il est devenu célèbre en 2013, quand il a pour la première fois évoqué l'idée qu'une greffe de tête était possible. Et qu'il allait s'en occuper dans les années à venir. A ce moment, il cherchait alors des chirurgiens pour l'aider, lors de congrès aux Etats-Unis notamment.

C'est peu dire que son projet fut critiqué par la communauté scientifique, à la fois sur le plan éthique et technique. On lui a notamment reproché une absence de preuves et de résultats, sans lesquelles il est difficile d'imaginer la viabilité d'une telle greffe.

Une opération prévue en Chine cette année

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Mais depuis, le sulfureux scientifique italien a trouvé un compagnon de route expérimenté et un pays moins sourcilleux sur les questions éthiques. Sergio Canavero a en effet annoncé le 27 avril qu'il allait réaliser cette greffe de tête en Chine fin 2017, avec une équipe dirigée par le chirurgien chinois Xiaoping Ren. Celui-ci a notamment participé à la première greffe de main aux Etats-Unis.

La date exacte de l'opération devrait être communiquée d'ici le mois de juin. Quelques mois plus tôt, le New York Times affirmait que les chercheurs avaient déjà plusieurs volontaires pour cette première mondiale. Pour l'instant, le patient zéro devrait être M. Wang, un homme de 62 ans paralysé six ans plus tôt. Xiaoping Ren affirme avoir commencé des expériences sur des têtes de souris et sur des cadavres humains.

Techniquement, voici ce qui devrait se passer, en tout cas, si l'on en croit les promesses de ces deux chirurgiens. Le corps du donneur ainsi que celui du patient seront refroidis, pour leur permettre de résister à la privation d'afflux sanguin, et donc d'oxygène. Les tissus ainsi que la moelle épinière seront sectionnés. La tête sera ensuite connectée au corps du donneur, puis les vaisseaux sanguins reconnectés. Enfin la moelle épinière sera raccordée, grâce à une substance particulière servant de colle.

Parmi les (nombreuses) critiques techniques, beaucoup pointaient du doigt l'absence d'études publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture. Car les défis médicaux sont énormes. Il faut à la fois garder le cerveau alimenté en oxygène, mais aussi réussir à ressouder la moelle épinière, ce qui est considéré comme mission impossible par plusieurs chirurgiens interrogés par les médias américains.

Des expériences (critiquées) sur les animaux

Des critiques auxquelles Sergio Canavero a tenté de répondre ces derniers mois, en participant à la publication de plusieurs articles scientifiques. En août, trois d'entre eux dévoilaient les résultats d'une équipe sud-coréenne. Les chercheurs affirment avoir réussi à "recoller" la moelle épinière sectionnée de souris, de rats et d'un chien. Pour ce faire, les chercheurs ont utilisé un produit chimique, le PEG, qui aiderait à reconnecter la moelle épinière. Le neurochirurgien italien a aidé à interpréter ces résultats.

Mais malgré tout, les scientifiques sont dubitatifs. Le New Scientist avait interrogé des spécialistes du sujet en septembre. Ceux-ci n'avaient soit pas voulu s'exprimer, soit avaient douté des résultats. Il faut dire que les études n'étaient pas si nettes que cela. Par exemple, quatre des cinq rats d'une des expériences seraient morts noyés dans une inondation du laboratoire, selon les auteurs. Dans l'étude portant sur les chiens, seul un animal a été testé, et aucune donnée ne permet de savoir si sa moelle épinière était véritablement sectionnée avant l'opération.

Plus récemment, le 27 avril dernier, l'équipe de Xiaoping Ren a publié une autre étude, dans la revue CNS Neuroscience & Therapeutics. Les chercheurs auraient réussi à greffer une tête de souris sur un rat. Cette tête n'est pour autant pas connectée à la moelle épinière du rongeur hôte. Le but de l'expérience était tout autre: montrer qu'il est possible de réaliser ce transfert sans que le cerveau ne subisse de dégâts à cause du manque d'influx sanguin. Ce que les scientifiques auraient réussi à faire, selon l'étude, comme le rapporte Le Monde.

greffe

Selon Sergio Canavero, beaucoup "d'études contrôlées ont été réalisées en Corée du Sud et en Chine sur de nombreux animaux différents et les résultats sont très clairs: la moelle épinière et la possibilité de se mouvoir peut être entièrement restaurée". Reste à voir quelle sera cette fois la qualité de ces données, quand elles seront effectivement publiées.

Et même si les résultats sont satisfaisants, ils concernent des animaux assez distincts de l'homme et sont pour l'instant circonstanciés à des détails bien spécifiques. Il y a un énorme pas à franchir jusqu'à la greffe effective d'une tête entière sur un corps étranger, surtout s'il est humain. Les risques de rejet, par exemple, sont à prendre en compte. D'autant qu'il serait surement fatal.

Prochaine étape, le cerveau cryogénisé

Mais même si d'aventure, les deux chirurgiens avaient la possibilité technique de réaliser une greffe, reste à savoir s'il faudrait le faire éthiquement. Arthur Caplan, bioéthicien de l'université de New York, estimait ainsi dans le New Scientist que Sergio Canavero ferait mieux de se concentrer sur les "centaines de milliers de personnes qui pourraient bénéficier d'une procédure qui permet de faire repousser la moelle épinière". "C'est comme dire que je veux voler jusqu'à la prochaine galaxie quand il serait déjà bien de coloniser Mars, et je pense que les probabilités sont similaires".

C'est notamment pour échapper à ces débats moraux que l'expérience pourrait avoir lieu en Chine. Le pays n'est en effet pas très à cheval sur les règles éthiques. D'ailleurs, le travail de Xiaoping Ren est financé par le gouvernement chinois.

Mais Sergio Canavero ne s'embarrasse pas vraiment de l'éthique et pense déjà à la suite. Dans sa récente interview à Ooom, il explique travailler à la première... greffe de cerveau. L'avantage, selon lui, c'est que le risque de rejet serait moindre, vu qu'il n'y a pas de vaisseau sanguin ou de muscles à greffer. L'idée serait d'utiliser un cerveau cryogénisé et de l'implanter dans le corps d'un donneur. Une idée un peu particulière de la vie éternelle.

Et le fait est que le procédé de vitrification existe et passionne bon nombre de scientifiques. Récemment, une équipe a réussi à cryogénisé un cerveau de lapin, qui n'a subi aucun dégât. Mais le vrai problème, c'est de le décongeler sans dommage. Là aussi, il y a eu une récente avancée: des chercheurs ont réussi à réchauffer parfaitement des tissus cryogénisés.

Mais de l'aveu même des auteurs, faire de même avec des organes humains prendra au moins 7 à 10 ans. Surtout, même si l'on y arrivait, il y a de grandes chances que les connexions neuronales ne soient pas maintenues. Alors imaginer arriver à extraire un cerveau humain, le cryogéniser, le greffer et le réchauffer, c'est pour l'instant de la science-fiction.

Si Sergio Canavero a tout du parfait savant fou, il semble encore loin de réussir à créer son monstre de Frankenstein. Et c'est peut-être tant mieux: cela laissera du temps à la société pour débattre de l'utilité de telles possibilités.

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