Siham Benchekroun: "La loi sur l'héritage au Maroc devra, tôt ou tard, changer" (ENTRETIEN)

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Siham Benchekroun: "La loi sur l'héritage au Maroc devra, tôt ou tard, changer" | Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - La loi sur l'égalité dans l'héritage changera-t-elle un jour au Maroc? Au-delà des débats passionnés et des avis tranchés sur la question, Siham Benchekroun, médecin spécialisée en psychothérapie et auteure de nombreux textes, notamment sur les femmes et la religion, a décidé de publier un ouvrage collectif avec une vingtaine d'experts (théologiens, juristes, sociologues...) pour proposer un "socle scientifique" à cette problématique. L'ouvrage, intitulé L'héritage des femmes, paraîtra cette semaine au Maroc et sera traduit en arabe, français et anglais. Entretien.

HuffPost Maroc: Pourquoi avez-vous choisi de publier cet ouvrage maintenant?

Siham Benchekroun: Un certain nombre d'initiatives ont été faites ces dernières années par des associations féminines pour défendre les droits des femmes, mais cela a toujours donné lieu à des polémiques émotionnelles, subjectives, sans aucune argumentation solide. Il était donc nécessaire d'avoir une base de travail académique, sur laquelle des personnes de courants et de niveaux différents puissent s'appuyer.

La question de l'égalité dans l'héritage avait suscité un tollé dans les milieux conservateurs l'année dernière, après la parution d'un rapport du CNDH sur la parité...

Notre ouvrage fait en effet suite au rapport du CNDH qui avais émis plusieurs recommandations et constatait, entre autres, que la vulnérabilité des femmes augmente avec la disposition actuelle de l'héritage. Une opposition aveugle s'est soulevée, estimant que le CNDH n'était pas habilité à remettre en question cette loi et que le sujet est hors débat, figé pour l'éternité en quelque sorte! Ce qui a fait déborder le vase, c'est la réflexion de certains officiels politiques, comme l'ancien chef du gouvernement, qui a demandé au président du CNDH de présenter ses excuses au peuple marocain... Puisque les personnes qu'on habilite normalement à parler de ces questions, à savoir les autorités religieuses, ne parlent pas (sinon pour dire qu'il n'y a rien à dire), nous devons donc prendre la relève.

La publication de votre ouvrage intervient quelques semaines après celui d'Hakima Lebbar sur le même sujet. En quoi votre démarche est différente de la sienne?

Je ne cherche pas à m'inscrire en faux contre son ouvrage. C'est un sujet qui est dans l'air. D'autres travaux ont été faits sur cette question. La différence, c'est que notre ouvrage n'est pas un plaidoyer. Ce sont des études, des réflexions et des analyses. Celles-ci ont bien évidemment une orientation, mais ce n'est pas du plaidoyer pur. Par ailleurs, Hakima Lebbar a choisi de donner la parole uniquement à des hommes. Or nous considérons pour notre part que lorsque nous nous soulevons contre une approche de genre, nous n'avons pas à traiter le sujet par genre. Mais cela reste une initiative à applaudir, comme toutes celles qui ont été faites sur cette question.

En quoi votre parcours de médecin vous a poussée à écrire cet ouvrage?

Mon cursus depuis toujours a été, dans le milieu médical, auprès de femmes en situation vulnérable. C'est en tant que médecin militante pour les droits des femmes que j'ai pu rencontrer ces femmes qui souffrent de l'inégalité, notamment économique. Dans les couches défavorisées, elles portent un très lourd fardeau. Certaines sont obligées de quitter leur maison, de tenir à bras le corps leur famille, d'arrêter leurs études pour travailler, voire se prostituer. Les conservateurs et opposants à la réforme de la loi sur l'héritage parlent d'équité dans l'islam, car si les hommes (maris, frères, oncles, cousins) héritent davantage que les femmes, en retour, ils doivent subvenir à leurs besoins. Or, beaucoup d'hommes viennent juste prendre leur part et ne se soucient pas de protéger les femmes. Sans parler des "petites bonnes", envoyées par leur père pour travailler, et qui n'auront aucune reconnaissance de leur contribution au patrimoine familial!

Quels sont les principaux freins à l'égalité dans l'héritage?

Le premier frein, c'est celui de la mentalité misogyne, patriarcale et machiste. Même dans des pays où il y a une égalité entre hommes et femmes, le machisme subsiste. Le deuxième frein se situe au niveau de la méconnaissance. Ce sont toujours les autorités religieuses qui nous disent quoi faire, ce qui est haram ou pas. Il y a une méconnaissance de nos sources, qu'elles soient religieuses ou juridiques. Je suis certaine que plus il y aura accès à la connaissance, à l'éducation, et plus il y aura, spontanément, une égalité. Accéder aux textes, les étudier, se les approprier est essentiel. Il faut également que les femmes puissent accéder elles-mêmes à ce qui les concerne.

Êtes-vous pessimiste quant à la réforme de la loi sur l'héritage?

Je sais qu'il faut une volonté politique, et sur cela je n'ai pas beaucoup de pouvoir. Il y a une volonté réformiste au Maroc, c'est clair, mais en même temps il y a énormément de résistance. Ce qui est évident c'est que tôt ou tard, la loi va changer. Car les femmes s'éduquent, s'instruisent. C'est un mouvement contre lequel les conservateurs ne pourront rien. Il n'y a pas le choix. Il y a soixante-dix ans, on hurlait au chaos parce que les femmes allaient voter... L'inquiétude, c'est de savoir si cela va se faire dans deux siècles ou maintenant.

Un chapitre est consacré aux expériences d'autres pays sur la question. Quelles leçons le Maroc peut-il en tirer?

Trois pays se distinguent. Il y a la Turquie, où l'écrasante majorité de la population est musulmane, et qui a une égalité stricte entre les hommes et les femmes dans l'héritage depuis 1920. Cela n'empêche pas le pays d'être machiste, mais il reste un modèle en matière d'héritage. En Tunisie, même si les enfants ne sont que des filles, elles héritent comme si elles étaient des garçons, ce ne sont pas leurs cousins ou leurs oncles qui prennent leur part. Si les Tunisiens restent assez crispés au niveau religieux dans les débats, dans les lois, ils sont clairement en avance par rapport à nous. Au Liban, les différentes confessions musulmanes (chiites, alaouites, sunnites, druzes...) ont chacune leur système de droit de succession. Dans certaines familles, les filles héritent autant que les hommes, dans d'autres non. Il est important de comprendre qu'il y a une diversité de lois humaines, y compris dans la religion musulmane.

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