Abdelghani Maarfi, le vigneron marocain de Saint-Émilion (ENTRETIEN)

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MAARFI
Château La Mariotte / Facebook
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VITICULTURE - Il est Marocain, musulman d'éducation comme il le précise, et vigneron dans l'une des meilleures régions viticoles du monde. Son domaine "Château La Mariotte" se trouve au coeur de Saint-Émilion, une commune de moins de 2.000 habitants, située à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Bordeaux, dans le sud-ouest de la France.

Abdelghani Maarfi est arrivé dans l'Hexagone il y a près de 40 ans, pour poursuivre des études en sciences. Il se découvre une vocation dans le vin qu'il décide d'exploiter depuis. Invité le 22 avril dernier par le Challenge international du vin à Bordeaux, dont le Maroc était cette année invité d'honneur, ce MRE hors du commun nous a raconté une partie de son parcours.

HuffPost Maroc: Quand êtes-vous arrivé en France?

Abdelghani Maarfi: Je suis arrivé en France en 1978. J'ai fais mes études à la Faculté des sciences de Bordeaux, puis je suis passé à complètement autre chose. J'ai travaillé dans l'hôtellerie et la restauration. Comme vous le savez, Bordeaux, c'est la capitale du vin. J'ai eu la chance d'atterrir à Saint-Émilion et de goûter pour la première fois de ma vie du vin.

J'étais jeune, j'avais 18 ans et c'était comme une révélation pour moi. Après, j'ai travaillé et appris tout le métier du vin étant à Saint Emilion, dans différentes propriétés. J'ai appris à faire du vin, à le goûter et à travailler dedans.

En 2007, j'avais réussi à mettre un peu d'argent de côté. J'ai alors fait une folie et j'ai tout quitté pour faire mon propre domaine. J'ai créé "Château La Mariotte", une toute petite propriété qui me permet de produire du bon vin. C'est beaucoup de travail, mais je suis très heureux de faire ce métier.

Qu'est-ce qui vous passionne tant dans ce que vous faites?

Quand on fait une bouteille, on ne sait jamais où est-ce qu'elle va atterrir, qui va la boire, la goûter. Des fois, elle voyage à l'autre bout de la planète. Cela me permet aussi de pas mal voyager et de faire de nouvelles rencontres absolument incroyables.

mariotte

10 ans après avoir acquis ce domaine, quel bilan faites-vous?

J'ai bien fait de le faire. Certes, c'était une folie, mais je suis très heureux de pouvoir faire ça. Travailler avec dame nature c'est très spécial. Il faut être à l'écoute, observer. Et puis, l'élaboration du vin, c'est l'expression du terroir. On patauge un peu au début, mais le résultat est dans la bouteille.

Quand on a de telles satisfactions, quand le vin est goûté et apprécié par les gens qui l'achètent, on est toujours fiers.

Est-ce que vos clients s'étonnent en apprenant que vous êtes Marocain?

Effectivement, quand les gens viennent visiter mon domaine, quand ils me voient en déplacement à l'étranger, ils me posent toujours la question: vous travaillez pour qui? Je dis que je travaille pour moi, que c'est mon domaine. Ils regardent l'étiquette, voient mon nom marqué et sont souvent très surpris.

C'est un parcours un peu spécial. J'ai eu une éducation bien entendu musulmane, je n'ai pas grandi là-dedans, je n'ai pas été baptisé au vin, comme certains me l'ont fait remarquer. Mais la vérité se trouve dans la bouteille. Quand les gens goûtent, ils sont surpris et toutes les barrières tombent après.

Combien de bouteilles produisez-vous par an?

J'ai une moyenne de production comprise entre 4.500 et 5.000 bouteilles. Ça se vend bien. Au début, il a fallu trouver les marchés, être derrière sa bouteille pour la vendre. Mais depuis, j'ai acquis une petite notoriété qui me permet maintenant de rester chez moi plus souvent. Aujourd'hui, je vends beaucoup à l'export. Une partie est vendue en France aussi.

Est-il présent au Maroc?

Mon vin est également présent maintenant au Maroc. C'est Grand Sud Import qui l'importe. Ça marche parce que mon vin est bon (rires), mais aussi parce que c'est un peu le Marocain qui fait du vin en France. Cela attise un peu la curiosité et m'a permis de rencontrer plein de gens en passant.

Au Maroc, mon vin se goûte bien, il est apprécié. Ce sont les échos que j'ai eu en tous cas. Mon importateur est content et les clients dans les restaurants et hôtels que j'ai visités et où mon vin est présent, nous font de bons retours. C'est plutôt agréable.

Et le vin marocain, vous en pensez quoi?

Le vin marocain, comme on a pu le constater aujourd'hui (samedi 22 avril, ndlr) pendant la dégustation, a de l'avenir. Il y a vraiment une volonté de la part de tous les vignerons et viticulteurs marocains de faire du bon vin. Je les connais pratiquement tous, donc j'ai pu visiter plusieurs de leurs propriétés et ce que je goûte s'améliore d'année en année.

Bien sûr, il y a encore des choses à faire, mais je suis sûr que dans les dix années qui viennent, il y aura toujours cet amour pour le vin au Maroc et le terroir marocain. Nous parviendrons à sortir de grandes bouteilles de ce pays, je suis sûr que ça va venir et qu'il sera réputé un jour à l'international.

J'aime mon pays et les gens qui travaillent dans le vin que j'ai côtoyés adorent le Maroc pour plusieurs raisons. Il y a plus de liberté à faire le vin au Maroc comparé en France. Il y a aussi moins de contraintes. Et puis, il y a cette tendance pour le bio que je trouve très intéressante.

raisins mariotte

Cette tendance a de l'avenir au Maroc selon vous?

Oui, bien sûr. il faut penser à l'avenir, à nos enfants. Il faut leur laisser une planète propre. Aujourd'hui, il est possible de faire du vin bio et bon. Avant, quand on disait bio, on pensait à un vin de pas très bonne qualité. Maintenant, on arrive à faire de très bonnes choses avec le bio et c'est tant mieux.

Le Maroc, qui a organisé récemment la COP22, veut montrer cette image et va donc vers le bio et les énergies renouvelables. Il faudrait que cela touche tous les domaines, dont la viticulture qui consomme pas mal de produits chimiques. Si on peut s'en passer, ce sera beaucoup mieux, et pour la nature, et pour la santé et pour notre portefeuille. Il y a tout un apprentissage à faire mais, on peut y arriver.

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