Le doctorat est-il devenu une "malédiction" en Tunisie? Les docteurs crient halte

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TUNISIA WORK PLACARD
Tunisian pro-government demoNstrators hold placards reading at L (Work + work + work) and at R (Tunisia in arabic) during a protest on Habib Bourguiba avenue in Tunis on January 25, 2011. Hundreds of people taking part in the first rally backing Tunisia's new interim government were later chased away by protesters calling for the leadership to resign in chaotic scenes in Tunis. AFP PHOTO / FETHI BELAID (Photo credit should read FETHI BELAID/AFP/Getty Images) | FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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"69% des titulaires de doctorat soit près de 3292 docteurs sont au chômage", annonce la coordination des doctorants et docteurs de l’Université El Manar, lors d’un débat tenu lundi à la Faculté des Sciences d’El Manar sur la réforme de la recherche scientifique.

Le nombre des doctorants s’élève aujourd'hui à 11171 étudiants, a fait savoir la représentante de la coordination, Wided Galmami, ajoutant que le nombre des titulaires de doctorat a atteint 4775 personnes.

Ce nombre, a-t-elle dit, est susceptible d’augmenter faute de perspectives d’emploi, rappelant à cet égard, les mouvements de protestation observés, récemment dans plusieurs universités tunisiennes à l’instar des universités de Bizerte, Monastir et Gabès.

Elle a, dans ce contexte, cité la marche de protestation qui a été organisée le 13 mars dernier en direction de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) afin de revendiquer l’application de la loi relative aux chercheurs et l’amélioration de la situation des doctorants.

Galmami a, par ailleurs, appelé à la nécessité d’impliquer les docteurs dans la réforme du système de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique engagée par le ministère, et ce, a-t-elle dit, dans l’objectif de mettre en place une réforme qui soit en phase avec la réalité de l’Université tunisienne et les exigences du marché de l’emploi.

Le doctorat est-il devenu une “malédiction” en Tunisie?

Lors de ce débat, les représentants des doctorants et titulaires de doctorat ont été unanimes à souligner que le doctorat est devenu aujourd’hui une “malédiction” en Tunisie, en raison de plusieurs obstacles liés notamment à une mauvaise gouvernance et à l’absence d’une réelle volonté politique pour résoudre le problème de chômage.

Selon eux, cette “dure réalité” a entraîné la dégradation de la recherche scientifique et l’enseignement universitaire, le manque de rayonnement international de l’université tunisienne et l’augmentation du taux de chômage chez les titulaires de doctorat, outre la fuite des cerveaux.

Mobilisation de 5 millions de dinars en faveur de docteurs et doctorants

En réaction aux interventions de ces chercheurs et docteurs, le Secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’enseignement et de la recherche scientifique, Khalil Amiri a souligné que son département a mobilisé 5 millions de dinars afin de prendre en charge 80 % du salaire des docteurs et doctorants qui intègrent un établissement public ou privé, pour une période d’une année renouvelable.

Il a, par ailleurs, estimé que le financement national de la recherche scientifique reste “insuffisant”, soulignant que son département s’emploie actuellement à développer la gouvernance, à améliorer la situation du chercheur et à faciliter les procédures bureaucratiques.

Le calvaire quotidien des doctorants et des docteurs en Tunisie

Contactée par HuffPost Tunisie, Salwa qui vient de décrocher son diplôme de doctorat en Sciences physiques, a qualifié de "catastrophique" la situation de doctorant en Tunisie. Elle a indiqué que ce dernier ne bénéficie que d'une bourse dérisoire qui ne dépasse pas les 250 dinars et ce pour les trois premières années de doctorat seulement. "C'est insuffisant", a-t-elle martelé. Elle a, par ailleurs, noté qu'elle a galéré pendant ses années de thèse, faute de moyens et de matériels notamment dans les laboratoires.

Salwa a passé en revue les obstacles auxquels font face les doctorants durant leurs projets de recherches. Elle a expliqué que l'accès aux stages à l'étranger ou même aux congrès en Tunisie n'est pas donné. Avec ces conditions difficiles, les travaux de recherches s'avèrent de plus en plus compliqués. "Nous sommes tous prêts à partir", a-t-elle confié. "Je me retrouve dans une impasse", a-t-elle ajouté en évoquant l'exemple de sa collègue qui a terminé sa thèse depuis près de deux ans et se retrouve encore en chômage. "Rien d'encourageant", a-t-elle conclu.

De son côté, Ramzi ayant eu son diplôme de doctorat en chimie en novembre 2016 a fait savoir qu'il est encore au chômage. "J'ai déposé ma candidature spontanément dans une dizaine de postes de ministères et autres, mais je n'ai eu aucune réponse, même pour un entretien" a-t-il lancé à HuffPost Tunisie en précisant que le poste de docteur n'est jamais demandé en Tunisie. Le taux de recrutés docteurs ne dépasse pas les 6% en moyenne, selon lui.

"Je regrette d'avoir eu mon doctorat", a-t-il poursuivi. Désespéré, Ramzi a noté qu'après plus de 23 ans d'études, le docteur se retrouve perdu et marginalisé, "sans couverture sociale ni statut juridique".

"Je me sens constamment un fardeau pour ma famille", a-t-il révélé en ajoutant qu'il pense sérieusement à quitter le pays pour un avenir meilleur où le docteur est mieux valorisé.

Des exemples comme Salwa et Ramzi sont multiples. Un reportage poignant réalisé par Néjma Fm retrace à son tour la souffrance de certains docteurs qui, malgré leurs diplômes en poche, se retrouvent obligés de se lancer dans des petits métiers pour survivre. C'est le cas de Mohamed Ali qui a fait de longues études en économie, se retrouve actuellement ouvrier sur un chantier, ou le cas de Aida, vendeuse dans une boutique ou encore Bilel, serveur dans un café.

Cette triste réalité se confirme notamment avec l'histoire de Améni qui a brillamment eu son diplôme de doctorat en Chine en théorie politique en décembre 2015. Cette dernière qui a été fortement applaudie à l'étranger n'a malheureusement pas eu un travail en Tunisie. "Une année est passée depuis mon retour en Tunisie, et je n'ai pas pu décrocher un poste. J'étais surqualifiée," a-t-elle témoigné.

Améni a expliqué qu'elle a rencontré des difficultés pour s'affirmer en Tunisie et prouver ses compétences. "C'est beaucoup plus simple de trouver un emploi quand on n'est pas aussi qualifié", a-t-elle noté en ajoutant que" toutes les portes étaient fermées devant elle". "On te complique tout ici. Il m'a fallu 6 mois pour faire l'équivalence,"a-t-elle dit.

Face à cette situation, Améni a choisi de retourner en Chine et d'ouvrir son propre projet. Un choix imposé, selon elle. "Je croyais faire un retour définitif en Tunisie. Je voulais faire profiter le pays de mon expérience et de mes compétences. Mais hélas les circonstances ont changé". C'est avec ce genre de situation que la jeunesse tunisienne se retrouve démotivée et fuit le pays, a-t-elle conclu.

Combat en crescendo !

"Nous touchons le fond. Si nos revendications ne sont pas satisfaites, nous allons recourir à d'autres moyens plus fermes", a confié Ramzi. "Nous comptons aller jusqu'au bout," a-t-il dit sans donner plus de détails.
"Une décision politique s'impose," a-t-il ajouté en précisant qu'à la suite de la marche de protestation organisée le 13 mars dernier, aucune décision n'a été prise jusqu'à présent.

Il a fait savoir, par ailleurs, que durant la marche de protestation, un rendez-vous a été fixé avec des députés de l'ARP, le 13 avril courant, pour faire entendre leurs voix. "Nous avons, d'autre part, déposé une demande d'entrevue avec le Chef du gouvernement Youssef Chahed le 24 mars dernier, mais nous n'avons pas encore eu de réponse", a-t-il indiqué.

Ramzi a encore noté qu'une rencontre a eu lieu vendredi dernier, le 7 avril 2017, avec le conseiller du ministre de l'Enseignement supérieur. "Plusieurs points ont été évoqués au cours de la rencontre. Le conseiller nous a révélé que certaines revendications seront bientôt traitées", a-t-il dit en précisant que jusqu'à présent, il n'y a eu rien de concret.

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